29/12/2011

L’ENFANCE COMME CATÉGORIE SOCIALEMENT DOMINÉE

arton546.jpgCe texte est issu d’une recherche sociologique réalisée dans un cadre universitaire. Il a été raccourci, les parties les plus « académiques » me semblant un peu lourdes... Le style peut paraître un peu « intello », je suis désolée mais je ne me sentais pas le courage de tout retaper... La première partie notamment, sur les bases théoriques, peut-être particulièrement pénible... J’ai hésité à l’enlever, mais je trouvais qu’utiliser des concepts sans les définir précisément était un peu limite... Par contre, elle peut à mon avis être zappée sans trop de problèmes (donc, ne vous forcez pas, passez directement au vif du sujet)... Dans ce style universitaire, il manque cruellement toute ma rage, tout le sens politique que cette question de l’enfance revêt pour moi... S’il vous plaît, en lisant essayez de vous l’imaginer...

En brochure PDF imprimable ici et lecture en ligne ici.


Source : enfance-buissonniere.poivron.org


VOIR AUSSI :

- « La domination adulte. Critique d’un pouvoir incontesté », par Julien Barnier

- « Acharnements », par Zozoleskizo

« Contre l'opression des adultes sur les enfants », par Catherine Baker

« Psychiatrisation scolaire, les recommandations des « experts », par le collectif Alertez les bébés

- « SANGTEZ-VOUS BIEN !?! » (extraits de Mort de la famille de David Cooper)

- « De la psychiatrie à l’antipsychiatrie : si la maladie mentale est d’origine sociale et familiale, c’est la société qu’il faut réformer » (Extraits de Psychiatrie et antipsychiatrie de David Cooper)

- Le documentaire de Marie-Pierre Jaury : L'enfance sous contrôle (CNRS, 2009)

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15:46 Écrit par anormopathe dans Brochures, journaux, tracts... | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

28/12/2011

« Les grandes fonctions de la médecine dans notre société », par Michel Foucault

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publié in Psychiatrie aujourd'hui, n° 10 : La Faute du docteur Carpentier, septembre 1972, pp. 15-16. Reproduit in Dits et Ecrits, tome II consultable sur cette page.


Les grandes fonctions de la médecine dans notre société

par Michel Foucault

(Intervention de M. Foucault à la conférence de presse du Dr J. Carpentier, 29 juin 1972.)


Sollicité d'intervenir par des lycéens de Corbeil sanctionnés pour flirt au lycée, le Dr Carpentier rédige et distribue, en mai 1971, un tract intitulé « Apprenons à faire l’amour ». Les parents d'élèves portent plainte; un an après, le conseil de l'Ordre suspend pour douze mois le Dr Carpentier. 

La question est très simple, elle est celle-ci : qu'est-ce qu'on peut faire dans cette affaire ? Parce que je crois que tout de même cette affaire, bien sûr, c'est la vôtre, mais en un sens aussi elle nous concerne. 

Je lisais tout à l'heure les considérants de votre condamnation et je vois que l'ordre des médecins s'est senti attaqué par ce que vous avez fait, dans ce qui constitue pratiquement les grandes fonctions de la médecine dans notre société. 

Il se sent attaqué :

1° Parce que votre pratique n'est pas entièrement individualiste et secrète. Or la médecine fonctionne dans notre société comme pratique individualiste de tête à tête, de dialogue « médecin-malade », comme ils disent, et dans le secret.

2° Il vous reproche de n'avoir pas tenu compte des différences d'âge et de milieu, et c'est, en effet, l'une des grandes fonctions de la médecine de notre société de maintenir, de reconduire, d'appuyer toutes les différences, toutes les ségrégations, toutes les exclusions qu'il peut y avoir en fait d'âge, en fait de milieu : la médecine ouvrière n'est pas la médecine bourgeoise, la médecine des enfants ne doit pas être la médecine des adultes, etc., et là ils se sentent attaqués par ce que vous avez fait.

3° Ils vous reprochent d'avoir incité des enfants à des pratiques qui disent-ils, « normales ou non, ne peuvent qu'entraîner des troubles psychiques ». Or, depuis le XVIIIe siècle exactement, l'une des grandes fonctions de la médecine, de la médecine psychique, psychiatrique, psychopathologique, neurologique, a été précisément de prendre le relais de la religion et de reconvertir le péché en maladie, de montrer que ce qui était, ce qui est péché bien sûr ne sera peut-être pas puni là-bas, mais sera certainement puni ici. C'est l'une des grandes fonctions de la médecine du XVIIIe siècle. 

4° Je vois, dans ce texte, que l'ordre des médecins vous reproche d'avoir fait un scandale, c'est-à-dire ce qu'ils appellent une publicité, enfin ce qui est public qu'on appelle scandale, et d'avoir fait rejaillir ce scandale sur la profession médicale, c'est-à-dire que la profession médicale, la médecine, la pratique médicale a essentiellement pour fonction de maintenir tous les grands tabous de la morale, de la morale bourgeoise, de la morale de notre société et, par conséquent, quand la loi morale, les habitudes morales, les tabous moraux de notre société sont attaqués, du coup il est du rôle fondamental de la médecine de se porter en première ligne et de lancer la contre-offensive : c'est la médecine comme gardienne de la moralité, de la moralité tout court.

5° Enfin, moi, je vois toujours dans ce même paragraphe que ces pratiques qui étaient considérées un peu plus haut comme « normales ou non » sont brusquement, à la fin, définies comme « débauche », c'est-à-dire que la médecine a en même temps une fonction judiciaire. C'est la médecine qui non seulement définit ce qui est normal et pas normal, mais finalement ce qui est licite ou pas licite, criminel ou pas criminel, ce qui est débauche ou pratique maligne. L'utilisation des expertises psychiatriques dans la justice est encore, là aussi, une de ces fonctions; donc finalement, moi, je crois que c'est en effet toute la médecine dans son fonctionnement depuis le XVIIIe ou le XIXe siècle que vous avez attaquée, et elle se défend effectivement là où elle est attaquée, c'est-à-dire partout. Or je crois que le fonctionnement de la médecine ne satisfait pas une certaine partie des médecins actuellement et, d'autre part, ce fonctionnement traditionnel de la médecine ne satisfait pas non plus les gens que nous sommes, c'est-à-dire purement et simplement des clients. Nous ne sommes rien d'autre que des clients de la médecine, donc si nous sommes d'accord avec vous pour ne pas accepter ces quatre ou cinq grandes fonctions de la médecine traditionnelle, alors qu'est-ce que nous pouvons faire, médecin ou pas, pour l'attaquer avec vous ou sans vous et pour empêcher l'ordre des médecins de mener la contre-offensive qu'il mène, c'est-à-dire vouloir reconduire les fonctions traditionnelles de la médecine ?...

LECTURES COMPLEMENTAIRES :

- LE POUVOIR MEDICAL

- MICHEL FOUCAULT : PSYCHIATRIE ET MEDECINE

27/12/2011

« L'ANTI-PSYCHIATRIE. Une interview du docteur Joseph BERKE », par Andrew ROSSABI

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L'ANTI-PSYCHIATRIE

une interview du docteur Joseph BERKE

par Andrew ROSSABI

 

QUESTION : Pourriez-vous nous parler un peu de vous?

BERKE : Je suis un médecin américain. J'ai travaillé à Londres pendant cinq ans en tant que chercheur en psychiatrie et en sciences sociales avec la Philadelphia Association. C'est une œuvre de bienfaisance pour la santé mentale. Ronald Laing en est le directeur. La Philadelphia Association possède à son actif la mise en place de plusieurs communautés où des gens qui ont été auparavant diagnostiqués comme « schizophrènes » peuvent vivre sans être pour autant soignés au sens médical formel — et en aucun cas au sens médical du terme.

QUESTION : Est-ce que vous vous intéressez particulièrement à la schizophrénie ?

BERKE : Je m'intéresse au champ tout entier de l'expérience psychologique dont la schizophrénie elle-même constitue une partie importante. Je tiens à souligner que c'est plus un terme qu'un état ; et une partie importante de notre travail consiste à montrer comment, en réalité, on brise le style de vie, l'expérience vécue d'un individu en lui appliquant ce terme. Ce pourrait être un autre terme, comme « état dépressif » ; mais pour reprendre cet exemple particulier de la schizophrénie, nous pouvons dire qu'il ne décrit pas leur expérience vécue, c'est en réalité une étiquette que leur appliquent certaines personnes, en général pour des raisons d'ordre social.

QUESTION : Quelle définition donnez-vous donc de l'aliénation mentale?

BERKE : Il faudrait plusieurs mois pour en donner une définition et même si nous arrivions à une réponse elle risquerait de n'être pas appropriée. L'aliénation mentale est plus un fait social qu'un fait personnel, individuel. C'est un phénomène social et culturel. Les expériences qui sont considérées comme « normales » dans une culture ou une sous-culture particulière, peuvent être définies comme « folles » dans un autre ensemble culturel. L'aliénation mentale renvoie à un comportement ou à une expérience qui est « inacceptable » dans un cadre culturel donné.

QUESTION : Pourriez-vous nous parler de votre collaboration avec le docteur Laing ?

BERKE : Cela fait maintenant plus de cinq ans que je le connais personnellement. C'est à la fois un brillant penseur et un « chic type ». La raison pour laquelle je suis allé là-bas tient à ce que ses idées coïncidaient avec les conclusions que je commençais à tirer sur la manière dont fonctionne la psychiatrie. J'attendais une occasion de travailler avec lui. Nous nous aperçûmes tous deux que la façon dont les gens sont traités, au sens traditionnel, « médico-psychiatrique », n'allège pas leurs souffrances, mais ne fait, en général, que les prolonger ; que les médecins interviennent en tant que dépositaires de l'ordre social afin de maintenir une forme particulière de comportement et d'expérience conventionnelle ; que le genre de traitement fourni revient psychologiquement à passer une camisole de force, calmants compris. En général, les psychiatres tentent de faire oublier aux individus ce qui les tracasse, plus qu'ils n'essaient d'en finir avec leurs tracasseries, leurs problèmes.

QUESTION : Il est évident que ceci est avant tout une question de temps, d'argent et de personnel. Le psychiatre de l'ordre établi est devenu une espèce de croquemitaine d'un monde souterrain — comme le policier. C'est une idée plutôt paranoïde.

BERKE : Je ne pense pas que vous soyez assez paranoïde pour comprendre comment agissent les psychiatres et comment fonctionnent les hôpitaux psychiatriques à leur façon de prendre les gens en charge. Un des ouvrages les plus importants sur ce sujet est l'étude faite par un sociologue nommé Erving Goffman, intitulée : Asylums. Ce livre étudie la manière dont fonctionne un hôpital psychiatrique. Goffman a passé plusieurs mois dans un hôpital en tant qu'aide-infirmier, ce qui est la meilleure place pour pouvoir observer ce qui se passe. Les gens qui font tourner les hôpitaux sont essentiellement les infirmiers et les aides-infirmiers et le simple fait de travailler à cet échelon vous permet de voir ce qui arrive tant au point de vue individuel que social. Goffman se rendit compte que, au lieu d'aider l'individu qui était admis comme patient, l'hôpital tentait de perpétuer le genre de situations et de relations familiales « désaxées » qui, dans un premier temps, avaient rendu « fou » le patient. En d'autres termes, il montra comment et pourquoi l'hôpital psychiatrique est un milieu qui « rend fou ».

Il est important de comprendre pourquoi les gens, en particulier les jeunes gens, sentent qu'ils deviennent fous, pensent qu'ils ne peuvent faire face, et autres choses de ce genre. En général, c'est à cause des modes de relations « désaxés » qui ont cours dans leur famille. Nous faisons beaucoup de recherches sur les familles ; c'est une partie importante de notre travail. Bien souvent, nous nous apercevons qu'une personne qualifiée de « déséquilibrée » est le membre le plus équilibré de sa famille.

QUESTION : En d'autres termes, c'est une espèce bouc-émissaire?

BERKE : Oui, c'est vrai. La raison pour laquelle l'individu est qualifié de « déséquilibré » réside en ceci qu'il essaie de s'échapper de rapports « fous » ou « déséquilibrants » — du mode de comportement qui est partagé par tous les membres de sa famille. Prenons par exemple un jeune homme qui s'efforce d'affirmer son indépendance, plutôt que de s'adapter aux mœurs, aux rites de sa famille. Lorsqu'un tel individu est conduit dans un hôpital psychiatrique, il est vraisemblablement, dans la plupart des cas, très effrayé et il ne comprend pas ce qui se passe. On l'amène dans un endroit très bizarre avec l'idée que les gens qui s'y trouvent vont l'aider. Mais, sociologiquement parlant, le même genre de structures qui a brisé sa vie dans sa famille se trouve reproduit à l'hôpital. C'est pourquoi, bien souvent, le milieu hospitalier contribue à rendre les gens fous — en particulier lorsqu'ils pensent qu'ils se rendent à l'hôpital pour se sortir des liens que leur a imposés leur famille.

QUESTION : Vous estimez qu'ils sont manœuvrés d'un milieu déséquilibré à un autre. Mais y a-t-il une alternative ? La notion de guérison semble se perdre dans tout cela. Comment, pratiquement, soignez-vous quelqu'un qui souffre ?

BERKE : En général, deux facteurs sont liés au type de souffrance dont vous parlez — l'infirmation sociale et/ou personnelle, individuelle. Il nous faut tout d'abord découvrir ce que ressent l'individu, quel est ce trouble qui le préoccupe. A cela se trouve lié le problème de la sémantique. Un grand nombre d'informations surgissent parce que les individus s'infirment sémantiquement — ayant affaire à des termes renfermant une charge émotionnelle tels que « schizophrène », « aliéné » ou autres. Parce que l'aliénation possède une définition culturelle et sociale, une définition de manuel, elle n'explique, ni même n'exprime ce que ressent la personne. Il est tout à fait possible de lire un manuel de psychiatrie et de penser que l'on est réellement fou, parce que pratiquement tout ce qui est exprimé dans un manuel de psychiatrie est ressenti par les gens « normaux ». Le problème c'est qu'il n'existe pas de gens « normaux ». Nous parlons du profil transversal des gens ; aussi, ce qu'il nous faut découvrir, c'est ce qu'est l'aliénation, ce qu'il en est de l'expérience, et il nous faut distinguer les infirmations sémantiques de ces autres formes. En réalité, le problème consiste à créer une ambiance permettant aux gens de voir ce qu'il en est de leurs souffrances et leur offrant la possibilité de les comprendre. La souffrance est insupportable lorsqu'elle est incompréhensible. Elle ne disparaît pas à partir du moment où on la comprend, mais alors, en général, elle devient supportable. Cela permet à quelqu'un de saisir, d'appréhender les racines de ce qui lui arrive.

QUESTION : Nombreux sont ceux qui tentent de trouver un fondement chimique à la « schizophrénie ». Pourrait-elle être provoquée par un déséquilibre chimique du cerveau ?

BERKE : Aucun lien de causalité chimique avec l'état nommé « schizophrénie » n'a jamais été découvert. L'état, la condition nommé « schizophrénie » n'existe pas : c'est un terme qui désigne une infirmation personnelle et sociale. Cela est lié à la façon dont le mot fut forgé. A l'origine, le terme utilisé était « démence précoce », invention qui s'appliquait aux individus dont le comportement montrait les signes d'une détérioration physique et mentale progressive. Ils s'aperçurent que cette détérioration n'arrivait pas nécessairement. Vous voyez, une chose telle que la schizophrénie n'existe pas vraiment. C'est un terme passe-partout qui se réfère à certains symptômes que les médecins sont censés distinguer chez d'autres au cours d'une entrevue, d'une consultation. Laing m'a parlé d'un article écrit dans une revue allemande de psychiatrie par des psychiatres allemands qui portent sur quelqu'un le diagnostic « schizophrène » sur la base d'un sentiment que ces psychiatres sentent en eux-mêmes — un sentiment étrange qu'ils nomment : sentiment « précoce ». Dans cet exemple, pouvons voir clairement que le diagnostic de schizophrénie est décidé plus en fonction des problèmes des médecins que de ceux des malades. C'est une première chose. La seconde peut se résumer à ceci qu'aucune expérience physique n'a jamais été mise en corrélation, de manière positive, avec un état mental en particulier.

Il existe un test qui fait virer les urines au rose, il existe un test qui fait virer les urines au vert, il existe un test qui fait virer les urines à l'orangé — tout cela signifie que l'analyse des urines des individus qui sont censés être des schizophrènes fait apparaître certains résultats après que l'on y ait ajouté certains réactifs chimiques. Il y a quelques années, dans un hôpital psychiatrique, il fut découvert que le produit qui était censé être en rapport avec la schizophrénie était lié au fait que l'on donnait du café aux patients tous les matins. Ainsi, le « produit X » était un produit dérivé de la caféine. Et tous les jours on découvre quelque chose de nouveau.

La raison profonde de cette situation peut être trouvée dans les annales de l'histoire de la médecine. Considérons l'expérience et le comportement de gens qui étaient considérés comme des sorcières, des démons ou des possédés, etc. Ces gens étaient enfermés dans de sinistres tours pour protéger la population. Puis, au début du XVIIIe siècle, un médecin nommé Philippe Pinel apparut et avec lui apparurent toute une série d'autres « bienfaiteurs ». Ils s'efforcèrent de mettre un terme à la façon dont étaient traités les soi-disant « fous ». Ils dirent : « Voilà, si nous déclarons que ces malheureuses personnes ne sont pas possédées par le démon, mais qu'elles ont une espèce de maladie comme le rhume, ou la tuberculose, alors nous pourrons les traiter en malades et non pas en « fous ». C'est une différence très importante. Parce que la folie, dans la plupart des cas, est une désignation morale — c'est un jugement de valeur. Un individu est fou et mauvais. Ces deux termes sont très proches l'un de l'autre. Mais si alors vous pouvez dire d'un individu qu'il n'est pas seulement mauvais, possédé par les démons, le diable, moralement mauvais, mais qu'il est malade, alors vous pouvez transformer l'attitude des gens en général envers cette personne.

Puis, les médecins ayant défini a priori le comportement sortant de l'ordinaire comme étant du ressort de la médecine, ils durent, pour comprendre ce type de comportement, appliquer des techniques médicales. Que firent-ils alors ? Tout d'abord, ils disséquèrent le cerveau des gens qui mouraient à l'hôpital psychiatrique. Ils recherchèrent un état particulier, des transformations du cerveau — qu'ils ne trouvèrent d'ailleurs pas. Ensuite, ils essayèrent d'étudier l'activité biochimique du « malade mental ». De nos jours, une telle approche est très courante. Des rapports sont établis avec l'usage de la drogue parce qu'on a découvert que les principales drogues psychédéliques comme le LSD, le DMT ou la mescaline, sont biochiquement similaires à certaines substances produites naturellement par l'organisme, telle que l'adrénaline. Et le raisonnement se poursuit ainsi : la schizophrénie serait alors provoquée par une défection biochimique en rapport avec une surproduction de substances « psychédéliogéniques ». Ainsi, ils commencent à penser que des substances telles que l'adrénaline, qui se trouvent dans le sang, provoquent la « schizophrénie ». Malheureusement, cette théorie n'a jamais été prouvée.

Les hallucinations auditives constituent un symptôme courant de ce que l'on nomme habituellement la schizophrénie. Les gens entendent des individus qui leur parlent : « faites ceci ». « Faites cela ». « Ne faites pas cela ». Et ainsi de suite. Mais l'on a fait une observation intéressante : avec les drogues psychédéliques, les gens ont rarement des hallucinations auditives ; la plupart des fausses perceptions qui ont lieu sont d'ordre visuel. En outre, les individus qui se trouvent sous l'influence de la drogue ont rarement des hallucinations de quelque nature qu'elles soient. Tout ce qui se passe, surgit pour une grande part sous forme d'illusion visuelle. La distinction est très importante. Regardez ce grand mur. S'il n'y avait absolument rien dessus, s'il était totalement blanc et que nous commencions à y apercevoir quelque chose, ce serait une hallucination. Cependant, il faut reconnaître qu'il existe sur ce mur différentes taches de saleté, des sortes d'alvéoles et de bosses, et ces éléments créent des objets a priori autour desquels l'esprit peut broder, déformer, transformer, rétrécir, élargir — ce sont les illusions. La plupart du temps, sous l'effet de la drogue nous avons d'étranges illusions visuelles, soit à partir de ce que je viens de dire, soit à partir de contrecoups, de répercussions, comme lorsque vous regardez la fenêtre qui se trouve ici et fermez les yeux : vous voyez toujours la fenêtre — cela s'appelle une image eidétique. C'est par la déformation des objets réels du mur ou des images eidétiques que surgissent les événements illusionnels. Ceci est très important car si les drogues psychédéliques ou leurs pareils biochimiques du sang étaient la cause des « maladies mentales », alors les gens qui absorbent de telles drogues auraient des hallucinations et elles seraient auditives et non visuelles. En fait, il est rare d'avoir des hallucinations lorsque l'on se trouve sous l'influence du LSD. La plupart sont des illusions, des illusions d'ordre visuel.

QUESTION : Pouvons-nous passer de la chimie à la sexualité ? Wilhelm Reich parlait du « schizoïde » comme d'une personnalité roide, figée, incapable de trouver le repos, véritable flot orgasmique dû à différentes tensions et cuirasses musculaires. Je suppose qu'un partisan de Reich déclarerait que la cause première de la « schizophrénie » réside dans la répression sexuelle — au sens le plus large — que subit l'enfant — et choses de ce genre qui finalement se situent dans la musculature réelle du corps. Vous, par contre, tendez à souligner le rôle de l'unité familiale, de l'entourage ou de la situation familiale. Il y a ici une différence.

BERKE : Une fois de plus, cela est lié au terme « schizophrénie » que vous employez en l'appliquant à une sorte d'état, à une situation de fait. J'ai cessé totalement de l'employer dans ce sens. Je ne rencontre jamais de « schizophrènes ». Dans la mesure où je ne choisis pas d'attribuer certaines choses à une autre personne en employant ce mot, celui-ci ne signifie pas grand-chose pour moi. Afin de nous y retrouver, nous devons parler de l'expérience vécue des gens. Le fait est que le terme « schizoïde » est souvent appliqué à des gens qui subissent une certaine dissociation, une rupture, un éclatement entre le soma et l'intellect, entre le corps et l'esprit. Cela signifie que la plupart de leurs sentiments, de leurs émotions, qui en fait engagent à la fois leur corps et leur esprit, éclatent, se divisent en une composante spirituelle et en une composante corporelle. C'est souvent ce que les gens entendent par « schizoïde ». Ce terme se rapporte aussi à un éclatement entre la tête et le cœur ; les sentiments, les émotions et l'intellect. Lorsque Reich utilisait le terme « orgasme », il ne le limitait pas à une simple expérience génitale, mais il se référait en fait à une expérience totale, émotionnelle, physique et mentale.

QUESTION : Bien. J'ai l'impression que pour Reich et ses partisans, l'orgasme idéal impliquait une reddition totale du moi — un engagement total dans la réalité physique de l'autre. Mais il est certain que le soi-disant schizoïde est incapable de faire une telle chose : il est absolument terrifié à l'idée de se laisser aller, de perdre tout contrôle. Mais il n'est pas d'une très grande importance d'approcher l'individu. C'est ce qui m'impressionne : l'importance que vous attachez à l'influence de la famille, à la situation familiale. Mais, certainement, il faut aller plus loin que la famille — il vous faut guérir la société tout entière, la transformer.

BERKE : Ceci est un point très important. En fait nous nous dressons contre l'ensemble d'une société qui rend ses membres fous et cela de manière systématique. Certains individus peuvent croire que le problème réside au fond d'eux-mêmes, mais ce n'est pas le cas. C'est un problème social qui est vécu au niveau de l'individu. C'est la raison pour laquelle nous ne devrions pas essayer de perpétuer les souffrances de l'individu, nous ne devrions pas tromper l'individu en lui faisant croire qu'il y a en lui quelque chose qui ne va pas. En réalité, il est encourageant de se rendre compte que ce dont on est en train de faire l'expérience est partagé par un bon nombre d'autres individus. Il y a beaucoup de personnes qui, au sens médical de ces termes, pourraient être considérées comme « schizoïdes », « schizophrènes », ou quoi que ce soit, qui peuvent avoir de puissants orgasmes, mais qui sont malheureuses dans d'autres domaines. Une fois de plus, cela montre que des termes comme « schizoïde », « schizophrène » sont inadéquats, sont dépourvus de toute signification.

QUESTION : Bien. Inventons un terme plus humain. Pourriez-vous, pour terminer, nous parler de vos travaux avec Mary Barnes ? Si j'ai bien compris, vous êtes en train d'écrire un livre ensemble. Sa folie semblait être d'un type classique, si vous voulez bien excuser l'expression.

BERKE : Mary Barnes est une Anglaise de quarante-cinq ans ; elle a travaillé dans un hôpital psychiatrique, a subi dans le passé une dépression nerveuse et fut diagnostiquée « schizophrène chronique » ; très rabaissée dans un hôpital psychiatrique, elle a recouvré sa santé, puis elle a commencé à se sentir de nouveau folle — c'est du moins ce qu'elle pensait. Elle ressentit cela comme une très grande régression : elle ne voulait rien faire, elle désirait redevenir un bébé, etc. Elle rencontra Laing il y a six ou sept ans — elle avait entendu parler de lui par d'autres personnes — et elle lui demanda si elle pouvait venir à Kingsley Hall, la nouvelle communauté « anti-psychiatrique ». Kingsley Hall avait ouvert ses portes en 1965 et elle fut une des premières personnes à s'y installer.

Le problème avec la folie réside en ceci que c'est un terme qui s'applique à une forme particulière d'expérience. Dans le cas de Mary, l'expérience était celle d'un retour à une première « version » d'elle-même, d'un désir de redevenir un bébé, de revenir à ses origines, presqu'à l'état de fœtus ; tout cela constituait une manière de faire face aux problèmes, aux souffrances qu'elle ressentait en tant qu'adulte. Elle voulait voir si elle pouvait renaître. Elle dut presque retourner à la situation intra-utérine, afin de recommencer à grandir. Et en fait, c'est ce qui se passa à Kingsley Hall au cours des cinq dernières années. Mary redevint un bébé, elle fut nourrie au biberon, elle joua avec ses fèces ; on s'occupa d'elle comme d'un bébé; elle resta pendant de longs moments au lit, sans bouger d'un pouce et, ce faisant, elle revint à une époque antérieure au commencement de son angoisse. Le but d'un tel retour en arrière était de grandir, de vieillir à nouveau sans passer par l'angoisse liée à sa première croissance.

J'ai eu beaucoup affaire avec Mary. J'étais principalement responsable de subvenir à ses besoins immédiats, lorsque j'habitai à Kingsley Hall en 1965 et 1966, et aussi par la suite. Cette assistance fut une expérience, une expérience, pour ainsi dire, de mort-renaissance, pour moi aussi. C'est pourquoi j'admire le courage dont elle a fait preuve en réalisant ce qu'elle a fait — c'était une chose qui demandait beaucoup de courage et qui était très effrayante, en particulier, parce que tout simplement les adultes ne redeviennent pas des bébés. Mais l'expérience de Mary confirma Laing et d'autres dans leur idée : l'expérience d'une régression, d'un retour à soi-même, était une expérience très curative, salutaire. Un livre a été écrit là-dessus par un psychiatre polonais, Kazimierz Dubrowski, intitulé : Positive Desintégration. C'est un élément très important qui revient sur ce que nous disions à propos des hôpitaux psychiatriques. Une bonne partie de ce qu'un psychiatre pourrait nommer « régression » est une tentative d'auto-guérison naturelle. Notre travail, et ce que nous considérons comme le « travail » propre au thérapeute, consiste à aider un individu tout au long du chemin de son « expérience désintégrante » : nous devons pourvoir à ses besoins élémentaires (nourriture, chauffage, ambiance agréable) et laisser surgir et l'effondrement et la guérison sans nous immiscer dans ce processus. Alors, le retour, le voyage en sens inverse — la phase « intégrante » — constituera une expérience très salutaire. Le problème qui surgit avec les hôpitaux psychiatriques et, en particulier, avec les psychiatres, les infirmiers et d'une manière générale tous ceux qui y travaillent, c'est qu'ils empêchent ce processus de guérison d'avoir lieu, parce qu'ils ont peur de ce qui va se dérouler. Cette peur qu'ont les psychiatres, les infirmiers, d'eux-mêmes, fait des hôpitaux psychiatriques des endroits où aucune guérison n'est possible. Par conséquent, ces endroits ne sont en rien des hôpitaux. En vérité, ce sont des « maisons de fous », c'est-à-dire des endroits où les individus sont rendus « fous », des lieux où l'on perpétue la « folie ». Nous nous fixâmes pour but de créer un asile, au sens premier du terme, où il serait possible de guérir. A part Mary Barnes, plusieurs autres personnes vécurent des expériences similaires à Kingsley Hall — peut-être pas aussi spectaculaires que la sienne, mais pas moins utiles. Mary et moi-même avons écrit un livre ensemble sur cela... Cet ouvrage se compose d'un rapport rédigé par Mary sur sa propre expérience et sur son expérience avec moi et d'un rapport rédigé par moi-même sur ma propre expérience et l'expérience que j'ai vécue avec elle. Je parle de ma propre expérience, parce qu'elle fut une expérience profonde autant pour moi que pour elle.

in Ronald Laing et l'antipsychiatrie, un dossier préparé par Robert Boyers, 1973.

LIRE AUSSI

« De la psychiatrie à l’antipsychiatrie : si la maladie mentale est d’origine sociale et familiale, c’est la société qu’il faut réformer. » (extraits de Psychiatrie et antipsychiatrie de David Cooper)

« Sangtez-vous bien !?! » (extraits de Mort de la famille de David Cooper)

« L'institution psychiatrique en question », par Robert Castel

- « Antipsychiatrie : les enjeux éthiques », par Jean-Christophe Coffin

25/12/2011

Vous êtes sur terre c’est sans remède

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Vous êtes sur terre c’est sans remède

jeudi 22 décembre 2011

L’équipe de Natchav, émission anticarcérale Nantaise, a interviewé l’équipe de Sans remède. Sans remède est un journal sur le système psychiatrique, alimenté par des vécus, des confrontations et des points de vue, dans une perspective critique.

(59,5 Mo - 1 heure 5 minutes)

Télécharger

L’actu des luttes, émission sur les luttes en cours de FPP, a poursuivi cette rencontre en recevant Marie qui a eu à faire avec l’internement d’office et Jean-Luc de Sans remède. Pour plus d’info : sans.remede@laposte.net ou www.sansremede.fr

(50,3 Mo - 55 minutes)

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radio : FPP

SOURCE (sonsenluttes.net)

14:09 Écrit par anormopathe dans Vidéos, audio | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

24/12/2011

« L'institution psychiatrique en question », par Robert Castel

Pour lire l'intégralité de « L'institution psychiatrique en question » de Robert Castel, cliquez sur ce lien. Cet article, mis à part sa date de parution (publié en 1971 dans la Revue française de sociologie, pp. 57-92), est toujours d'actualité. N'en déplaise à cette classe de laquais du système-monde capitaliste que sont les Gardiens du Temple Psychiatrique.

 

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Robert Castel

L'institution psychiatrique en question

Extraits, première partie :

(pp.74-78)

Bien que se rattachant au courant de la « psychothérapie institutionnelle » (...) (31), Roger Gentis dépasse, du moins dans une certaine mesure, cette perception unilatéralement médicale de l'institution.

Les Murs de l'Asile propose en effet une interprétation de la vie hospitalière qui, le style mis à part, n'est pas sans rappeler celle de Goffman par son souci de marquer l'énorme distance qui sépare la prétention thérapeutique de l'institution des pratiques effectives qui s'y déroulent. Si « comme toutes les sociétés humaines, comme la plupart des institutions, l'asile vit sur des fictions » (p. 66), le langage de la fiction — le pourvoyeur idéologique spécifique au milieu — c'est ici le discours médical : « Le pouvoir des mythes est effarant : après vingt ans d'asile, trente ans d'asile, trente ans de pourrissement, d'asphyxie dans la pourriture asilaire, il y a encore des médecins pour croire à la relation médecin-malade, à ses vertus, à sa magie curative » (p. 62).

Cependant, par rapport à une interprétation sociologique, l'intention de Gentis marque une différence essentielle qu'exprime dans la forme le style du pamphlet. On a parfois prétendu (à tort à mon avis) que la portée des analyses de Goffman était limitée parce qu'il avait pris pour objet d'étude un hôpital dont l'organisation reste relativement traditionnelle. Ici l'équivoque n'est plus possible. Certes, « l'asile » de Gentis est aussi un service public dans un hôpital d'Etat, mais précisément un de ceux dans lesquels la « révolution psychiatrique » de l'après-guerre a eu lieu et l'auteur lui-même y a joué un rôle non négligeable (32). Par rapport à l'optimisme que l'on rencontre souvent en psychiatrie (tout n'est pas encore parfait mais nous sommes sur la bonne voie car le progrès est quantitatif), l'amertume du pamphlet traduit donc la déception d'un praticien qui s'aperçoit que les efforts de réforme du système n'ont pas, qualitativement parlant, touché à l'essentiel de la condition sociale du malade mental. Il devient alors possible de dépasser la description empirique des réalisations pour dénoncer une logique qui continue d'enfermer la folie, tant à l'hôpital qu'hors de lui, dans le cadre d'une répression sociale à laquelle la psychiatrie sert de caution. « Optimisme » et « pessimisme » ne sont pas seulement des connotations subjectives. L'« optimisme » de certains réformateurs tient pour beaucoup à ce qu'ils s'attachent essentiellement à la transformation des relations internes à l'hôpital. Ainsi, dans les « communautés thérapeutiques », la violence que subit le malade est sublimée par la permissivité affectueuse dont il jouit au sein de l'établissement, sa totale dépendance à l'égard de l'autorité psychiatrique paraît effacée par un exercice de cette autorité qui fait de la lutte anti-hiérarchique et de la chasse à l'absolutisme ses soucis principaux. Paradoxalement, le maximum de liberté règne peut-être alors dans l'espace construit pour maintenir des individus à l'égard desquels la société s'est arrogé un pouvoir absolu (33). Mais cette liberté demeure pour l'essentiel fictive et le « pessimisme » du pamphlet rappelle qu'en procédant ainsi on a « traité le symptôme » davantage que le mal.

Aussi se tromperait-on de lecture pour Les Murs de l'Asile, si l'on s'arrêtait à relever l'injustice de certaines analyses de la vie asilaire ou de certains jugements sur ses protagonistes principaux, médecins, administrateurs, infirmiers, surveillant-chef. Le véritable problème que pose l'asile, ce milieu clos, se situe en dehors de lui. Si ses murs revêtent une solidité telle que les meilleures volontés réformatrices viennent s'y briser, ou en déplacent seulement le tracé, c'est qu'ils sont élevés par de puissantes pressions sociales. La visée principale de l'ouvrage n'est pas de décrire le milieu, mais de montrer sa perméabilité à ces pressions.

L'entreprise suppose donc que l'on dénonce la pseudo-autonomie de l'établissement de soin, tant au niveau de l'organisation hospitalière proprement dite que relativement au savoir psychiatrique qui est censé servir de caution aux pratiques qui s'y déroulent. Le fonctionnement interne de l'hôpital demeure commandé pour l'essentiel par les exigences d'une organisation sociale livrée par la pénurie et l'isolement au système D, aux trafics d'influence, au jeu des cliques et des clans, aux abus de pouvoir de certains personnages-clefs du système. On trouvera en particulier dans ces pages une analyse, exceptionnellement rare sous la plume d'un médecin, de la différence du rapport au savoir entre infirmiers et médecins interprétée comme une relation de classe réintroduisant au sein de l'hôpital tous les effets d'assujetissement à la culture dominante (ici la « science » psychiatrique) et à ses porte-parole légitimes (ici les médecins).

Mais cette critique de l'idéologie de la « démocratie thérapeutique » prend tout son sens lorsqu'elle permet d'accéder à la représentation de la fonction globale assumée par l'institution : « Constituer un autre monde étanche où serait confinée la folie. Ailleurs, dans le monde normal, rien que raison, rien que bon sens — à l'asile rien de sensé. L'asile purge, décante, purifie, il recueille en ses murs toute la folie du monde. Les grilles de l'asile séparent, elles démarquent : au dehors le normal, à l'intérieur le pathologique » (p. 18).

Une telle dichotomie représente évidemment un coup de force par rapport à la réalité psychologique et sociale et exige pour s'imposer que soient déployées des techniques systématiques d'élimination, d'étiquettage (le labelling des anglo-saxons), de confinement et de gardiennage. L'organisation psychiatrique est précisément l'appareil médico-administratif qui correspond à cette nécessité en fournissant à la fois une grille théorique de discrimination (le savoir psychiatrique), un personnel jouissant d'un prestige intellectuel et social incontesté (le corps des psychiatres-fonctionnaires), un quadrillage d'établissements construits pour institutionnaliser la ségrégation sociale (les hôpitaux psychiatriques). R. Gentis semble suggérer que cette organisation s'est mise en place au XIXe siècle pour répondre au surgissement d'un nouveau problème social et l'occulter :

« L'histoire de la psychiatrie au siècle dernier donne l'impression qu'un vent de barbarie verbeuse s'est abattu sur la folie et a balayé tout ce qui se faisait d'humain et de sensé en la matière. Une institution monstrueuse et insensée, l'asile, une construction pseudo-logique en trompe-l'oeil, la psychiatrie clinique, ont en quelques dizaines d'années submergé le monde occidental et partout imposé des « solutions » pratiques dont la similitude et la généralité ne manquent pas de surprendre, qu'il s'agisse par exemple des dispositions architecturales ou de l'organisation du personnel. Tout s'est passé (disons entre 1850 et la guerre de 14) comme s'il fallait réprimer à tout prix, étouffer quelque chose qui risquait de percer, quelque chose de si grave et de si dangereux pour l'ordre du monde qu'il fallait vraiment y mettre le paquet, faire donner tous les moyens possibles, mobiliser la science, la médecine, la justice et l'administration publique au coude à coude pour noyer le poisson ou du moins le faire taire. La psychiatrie officielle (celle qu'on enseigne encore de nos jours un peu partout) apparaît essentiellement comme le fruit d'une trouille intense » (p. 8).

Outre qu'il faudrait déplacer quelque peu cette chronologie (Gentis est ici dupe de la représentation du « traitement moral » comme la première réponse libérale et humaniste au problème de la folie; en fait l'organisation politico-médico-juridico-administrative de la psychiatrie s'est mise en place avant 1850 précisément sous le couvert de cette idéologie), une telle esquisse historique ne suffit pas à faire comprendre ce qui motive cette peur, d'autant plus que cette voie tourne court et que l'analyse change de plan. Gentis suggère en effet ensuite une interprétation psychologico-psychanalytique dans la ligne de l'anti-psychiatrie anglaise : la folie porte la promesse d'une vérité mystérieuse, susceptible de « changer la vie », et elle est pour cette raison réprimée par la société avec la collaboration de cette part prudente en chaque homme qui s'en fait le complice :

« Je crois que ça sert surtout à se défendre contre certaines vérités, que ça cherche à fusiller, dès qu'elles montrent l'oreille, ces vérités qui voudraient se dire, et dont on ne veut rien savoir : que surtout le discours officiel, celui qui se dit scientifique et par là véridique (en fait scientifique ici ne veut rien dire d'autre que « dit des savants, dit des psychiatres »), que ce grave discours ne puisse en aucun cas être contaminé par ces vérités sourdes, celles que recèle la folie dans la condition qui lui est faite, et qui ne doivent à aucun prix être entendues » (p. 78).

Il se peut au demeurant que cette peur soit en nous parce que la tentation de la folie comme le vertige qui ferait basculer, avec nos certitudes quotidiennes, la possibilité de vivre de la rationalité adaptative dans le monde de la « normalité » est en chacun. Mais, à moins de se rallier à un substantialisme psychologique naïf, il faut bien se demander pourquoi cette peur éclate à un certain moment historique, sous la pression de quelles forces sociales, et si sa répression s'exerce de la même manière sur toutes les catégories de la population.

Sans doute le ton et les limites du pamphlet ne se prêtaient-ils pas à ce que des justifications plus didactiques soient apportées à ces problèmes et suffisait-il à Gentis de tenter de faire sauter les derniers verrous de la bonne conscience psychiatrique. On peut voir dans L'Institution en Négation de Franco Basaglia, particulièrement dans le chapitre sur « Les institutions de la violence » (pp. 103-139) et dans la contribution de Giovanni Jervis « Crise de la psychiatrie et contradictions institutionnelles » (pp. 227-246) une tentative de réponse plus systématique à ces mêmes questions (34).

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NOTES

(31) Cf. R. Gentis et H. Torubia, « Notes sur la 'psychothérapie institutionnelle' en 1969 », Information psychiatrique, 45 (2), février 1969.

(32) C'est dans cet hôpital de Fleury-les-Aubrey que Georges Daumezon a réalisé de 1940 à 1951 l'une des premières et des plus audacieuses tentatives de libération de la psychiatrie en France. On peut signaler également comme exemple « d'ergothérapie » de haut niveau qu'Aventure en Psychiatrie de D. Martin (Ed. du Scarabée, C.M.E.A., 1969) a été traduit dans le service de Gentis, principalement par des malades. Rappelons aussi qu'outre sa pratique quotidienne, qui s'inscrit dans la ligne la plus dynamique de la psychiatrie actuelle, Roger Gentis est le directeur de l'excellente collection, la Bibliothèque de l'infirmier, qui milite pour la réalisation d'un des objectifs principaux de la psychiatrie moderne, la collaboration étroite de l'ensemble de l'équipe par la formation des personnels.

(33) Une illustration particulièrement spectaculaire de cet optimisme, fruit d'une bonne conscience obtenue par la réduction des déterminations extérieures est justement donnée par D. Martin, Aventure en psychiatrie, op. cit. (Martin est un représentant typique de ce courant anglo-saxon des « communautés thérapeutiques » qui illustre le propos d'une réforme interne à la psychiatrie par la transformation de l'hôpital traditionnel-autoritaire en communauté permissive).

(34) Au risque de choquer, on peut aussi se demander si la supériorité, du point de vue sociologique, de la conceptualisation des psychiatres italiens ne tient pas pour une part au moins au fait qu'en Italie la psychanalyse ne représente pas encore dans les milieux médicaux « avancés » la légitimité culturelle quasi exclusive, et qu'il est alors possible de proposer sérieusement d'autres grilles pour interpréter les problèmes socio-psychiatriques. C'est en fait la question de la fonction d'alibi psychologisant qu'assume la psychanalyse dans le système des idéologies dominantes qui se dessine derrière cette remarque, ce qui suffit à montrer qu'elle exigerait de tout autres développements.

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Extraits, deuxième partie :

(pp.78-83)

En opposition à la propension psychologisante de la plupart des psychiatres et des psychanalystes, la tentation d'un certain nombre de critiques socio-politiques de la psychiatrie qui se développent actuellement autour de la mise en cause de sa fonction « répressive » est de nier jusqu'à la possibilité d'une médecine mentale en faisant du trouble psychique un effet direct des contradictions sociales. Cette manière de procéder, proprement métaphysique en ce qu'elle économise toute réflexion sur le rapport entre aliénation pathologique et aliénation sociale en niant abstraitement un des termes du problème, procure de surcroît à l'impérialisme médical sa meilleure défense en lui permettant de dénoncer, derrière la mise en question de son monopole, la méconnaissance de la réalité psychique dans ses manifestations pathologiques.

En dépit de son orientation politique radicale, l'équipe de Gorizia échappe à ces simplifications en laissant une place en creux pour une dimension psycho-pathologique de la maladie mentale dont un savoir vraiment objectif pourrait faire la théorie. L'analyse s'attache exclusivement à « l'aspect social » de la maladie mentale mais elle montre que, s'agissant des malades hospitalisés, ces déterminations non médicales rendent à peu près complètement compte du statut qui leur est imposé. Comme pour Maud Mannoni, « le problème n'est pas celui de la maladie en soi (ce qu'elle est, quels en sont les causes et le diagnostic) mais seulement de déterminer quel est le type de relation qui s'instaure avec le malade» (p. 112) (35).

Dans cette « relation », ce n'est évidemment pas le simple rapport médecin-malade conçu comme un fait d'intersubjectivité qui est déterminant, mais le rapport d'objectivation qui constitue la réalité sociale du malade et de sa maladie à travers le système d'exclusion que représentent les institutions psychiatriques. Il n'y a en effet aucune commune mesure entre ce que pourrait requérir un malade du fait de son état et la situation qui lui est faite dans les « établissements de soin ».

Il serait cependant naïf d'interpréter cette situation fort peu satisfaisante du point de vue médical comme exprimant de simples manquements par rapport à une vocation thérapeutique qu'il appartiendrait malgré tout à la psychiatrie d'incarner. Ce n'est pas tellement que la médecine mentale accomplisse mal son mandat thérapeutique, mais le fait qu'elle accomplisse un autre mandat que médical qui est en question. Il existe en effet une disparité flagrante entre les incertitudes du savoir médical que les psychiatres, en général, reconnaissent, et le dogmatisme du fonctionnement de la psychiatrie. Cela tient à ce que, à travers ses raffinements nosographiques par exemple, elle plaque en fait sur certaines catégories de la population des schémas sociaux, grossiers mais efficaces, d'exclusion. Ainsi, en tant qu'elles ont eu des effets pratiques importants, les classifications psychiatriques ont consisté pour l'essentiel à percevoir - rejeter le malade mental comme inférieur et dangereux, deux modalités de l'indésirabilité sociale.

Cette analyse peut être vérifiée aux différents niveaux de l'intervention psychiatrique. Avant le « placement » elle arrache au milieu familial ou de travail un sujet qui « posait des problèmes » (à lui-même et aux autres), mais l'étude de la « carrière » du malade mental montre bien qu'interviennent dans ce processus une série de « contingences » qui ne sont pas, il s'en faut, toutes en rapport avec l'état mental (36). L'internement qui intervient ensuite représente l'état de dé-responsabilisation complète auquel ne correspond qu'exceptionnellement une « régression » proprement pathologique, mais que l'organisation métallique de la vie asilaire suscite et entretient. Disposant désormais entièrement du malade, la psychiatrie va pouvoir, comme Goffman l'avait entrevu, « découvrir un crime qui soit adapté au châtiment » (37) et reconstruire la nature du reclus pour l'adapter à ce crime. De fait « cette science dont le résultat paradoxal a été d'inventer un malade à l'usage des paramètres inventés pour le guérir » (Basaglia, p. 132) ne parvient que secondairement à réhabiliter les sujets qui lui sont confiés, mais elle réussit parfaitement à les neutraliser en justifiant par des rationalisations scientifiques la nécessité de ce gardiennage, conséquence d'une exclusion sociale dont elle se fait par là l'instrument.

« L'exclusion du malade libère ainsi la société de ses éléments critiques et confirme du même coup la validité du système de normes qu'elle a établi » (p. 113).

En cela réside le « mandat social » qu'exerce la psychiatrie. Il existe plusieurs catégories d'indésirables, différentes raisons de l'être, et divers types de spécialistes préposés à les contrôler. Le malade mental est un improductif, comme les chômeurs, les indigents, les malades pauvres, les vieillards. Il est aussi dangereux, moins pour les passages à l'acte qu'il effectue rarement dans la réalité que pour l'exemple d'une transgression des normes qui ne saurait davantage rester impunie qu'un acte criminel. Cependant, « irresponsable », il ne peut être justiciable du même traitement que le criminel, d'autant moins qu'en dépit des stéréotypes négatifs attachés à son personnage, il demeure en lui quelque chose de pathétique et de pitoyable. La prise en charge psychiatrique est le mode de contention (et si possible de guérison) qui convient à son cas : à tout le moins est-on assuré que ce malheureux, dépouillé de tout droit et de toute responsabilité sur son propre destin, ne sera pas inhumainement traité puisqu'il se trouve entre les mains des spécialistes les plus scientifiquement compétents et les plus humainement irréprochables, les médecins. La psychiatrie fournit donc la couverture idéologique à une opération dont le mécanisme est moins à rechercher dans l'économie de la maladie que dans les structures de distribution du pouvoir social et le système des normes dominantes qui imposent la suprématie du productivisme et de l'ordre moral. Ce n'est point que le psychiatre soit « méchant » et qu'il se désintéresse de la guérison des malades. Il n'en demeure pas moins que ce qui est requis impérativement de lui (son mandat social), ce n'est pas d'abord la guérison. Sa conscience professionnelle, la déontologie médicale, les rationalisations thérapeutiques (cf. par exemple toute la littérature psychiatrique du XIXe siècle sur « la nécessité de l'isolement ») ont la fonction de toutes les idéologies justificatrices : « Dans l'organisation complexe de l'espace fermé où le malade s'est trouvé isolé pendant des siècles, les nécessités du régime, du système, n'ont exigé du médecin qu'un rôle de surveillant, de tuteur intérieur, de modérateur des excès auxquels pouvait conduire la maladie : le système valait davantage que l'objet de ses soins » (p. 119).

Du point de vue de la pratique quotidienne, si le psychiatre est ainsi avant tout un des spécialistes qui ont reçu une délégation de pouvoir pour « gérer les terrains de la déviance », il appartient à celui qui en est conscient de nier cette négation de l'humanité sociale du malade et de nier l'institution qui est le moyen de cette négation. Le psychiatre remplit en effet d'autant mieux son mandat traditionnel qu'il parvient à objectiver complètement le malade en l'identifiant à travers sa maladie au système institutionnel qui le prive de toute initiative. La première brèche dans cet état de fait va donc être la réinstauration dans ce milieu mort de possibilités d'initiatives et d'alternatives à partir de lieux de discussions et de décisions comme l'assemblée générale quotidienne des malades de Gorizia où le maximum d'éventualités sont débattues de la manière la plus démocratique, qu'il s'agisse de l'organisation de la vie matérielle de l'hôpital ou des traitements et des sorties.

Cette « dialectisation » ou cette « problématisation » de l'existence concrète par une transformation des relations interpersonnelles dans l'hôpital ne représente cependant que la première étape de la négation de l'institution, celle que tentent aussi de réaliser (et à laquelle s'arrêtent) les « communautés thérapeutiques » anglo-saxonnes. A s'en tenir là, on ne procéderait en effet qu'à une inversion du signe de l'institution (à son renversement idéaliste), et non à sa négation. Si la situation du malade mental est fondamentalement le produit d'une violence sociale, c'est à l'amener à dévoiler la nature de cette violence que doit viser en dernière analyse l'activité thérapeutique.

Négativement d'abord, cela signifie que le médecin doit refuser d'accomplir son mandat social de domestication par des initiatives qui dissimuleraient cette violence, « refuser tout acte thérapeutique qui ne viserait qu'à atténuer les réactions de l'exclu envers l'excluant » (p. 107). Ainsi l'agressivité du malade, au lieu d'être simplement réprimée ou interprétée comme un pur acting out pathologique, pourra dans certains cas fournir le point de départ d'une tension dynamique entre médecin et malade qui rompe le cercle vicieux de l'autoritarisme et du paternalisme. Mais, positivement, cette démarche peut mettre le sujet sur la voie de la découverte de l'injustice sociale qui lui est faite. Il n'est pas utopique en effet de penser, puisque l'hôpital fonctionne sur une logique sociale bien plus que thérapeutique, et que le reclus y est constitué en exclu davantage qu'en malade, qu' « au contact de la réalité institutionnelle — et en nette contradiction avec les théories technico-scientifiques — des éléments (puissent être) mis en évidence qui renvoient à des mécanismes étrangers à la maladie et à sa cure » (p. 108).

Voie dangereuse d'ailleurs, et en plusieurs sens du mot, aléatoire aussi parce que, comme le remarque Giovanni Jervis (p. 243), l'aliéné n'est pas l'exploité, il est le « rien » du système, sa scorie et son déchet qui a cessé d'être une existence problématique depuis qu'il est enfermé. Que le malade n'ait même pas le recours de représenter une opposition explique le paradoxe le plus périlleux de l'entreprise : ce sont les détenteurs du pouvoir et des privilèges, les médecins qui, dans une position qui n'est pas sans rappeler celle d'une avant-garde révolutionnaire, inspirent la lutte contre l'institution et pour l'auto-destruction de leur propre statut. Ce nihilisme cependant n'est pas arbitraire en ce qu'il traduit en pratique la contradiction fondamentale mais presque toujours dissimulée de la psychiatrie. Seule une conduite contradictoire peut renverser l'institution et priver ainsi la société du lieu qu'elle avait précisément créé pour enterrer ses contradictions. C'est par là révéler une part de la vérité sur cette société qui ne peut vivre « normalement » qu'en excluant par la violence une partie de ses membres. « Nier » l'institution, c'est donc montrer que la violence qu'elle visait à enclore est vraiment une violence sociale, sécrétée par la société, ce qui fait éclater la coupure absolue entre le monde normal qui serait le bien et la norme, et l'institution totalitaire qui serait le rien que la pathologie mérite :

« (Cette communauté) deviendra thérapeutique dans la mesure où elle saura discerner les facteurs de violence et d'exclusion présents dans l'institution comme dans la société toute entière : en créant les préalables d'une prise de conscience progressive de cette violence et de cette exclusion pour que le malade, l'infirmier et le médecin — en tant qu'éléments constitutifs de la communauté hospitalière et de la société globale — puissent les affronter, les dialectiser et les combattre en les reconnaissant comme étroitement liés à une structure sociale particulière, et non comme un état de fait inéluctable » (p. 133).

Il ne m'appartient pas de juger la portée thérapeutique de cette subversion du point de vue médical, encore que l'expérience semble prouver que Gorizia supporte la comparaison avec les meilleurs établissements psychiatriques, tant pour l'atmosphère de liberté qui y règne que pour le nombre de « guérisons » mesuré au taux de sorties. Par contre, pour une théorie sociale du fait psychiatrique, cette démarche donne à voir ce qui se dissimule derrière l'autonomisation du collectif de soin et la pseudo-indépendance des rationalisations médicales : l'institutionalisation de la maladie mentale comme un produit de déterminismes sociaux globaux qui, en dehors de l'établissement et en deçà des conduites thérapeutiques, lui imposent leurs caractéristiques. Inviter le malade, l'infirmier, le médecin à se rencontrer face à des enjeux non psychiatriques, c'est les reconnaître comme des sujets sociaux dont le rapport en miroir soignants-soignés n'épuise pas la réalité, mais dont au contraire la forme de la relation thérapeutique est définie dans et par les contradictions de la société en général. La « négation » de l'institution, en dépit de son volontarisme, prend davantage au sérieux la réalité sociologique des structures asilaires que les tentatives « technico-scientifiques » pour les sublimer en les humanisant, car elle retrouve à leur origine l'objectivité des rapports de force qui déterminent également dans les autres domaines de la vie sociale le destin des sujets sociaux.

Par cette voie, l'intérêt principal du courant « anti-psychiatrique » italien est de radicaliser certaines tendances de la réflexion psychiatrique et psychanalytique moderne. Celle-ci, depuis l'échec de l'organicisme, a tenté de sortir du cadre étroit qui enfermait la problématique de la maladie mentale dans la recherche d'une perturbation fonctionnelle du système nerveux. La réinterprétation psychiatrique du courant phénoménologique, la psychanalyse, l'analyse des milieux concrets dans la lignée de Sullivan et des théoriciens des groupes, l'intérêt porté aujourd'hui aux « familles pathogènes », etc., sont autant de tentatives dans ce sens. Mais elles se caractérisent toutes par une commune censure des déterminismes objectifs et politiques pesant sur l'organisation de la médecine mentale comme si elles s'arrêtaient, par timidité intellectuelle et/ou politique, au moment de franchir le seuil qui sépare le médical du social. La contrepartie de ces déviations psychologisantes est immédiate concernant le problème institutionnel, soit qu'on l'élimine purement et simplement comme la psychanalyse s'est crue longtemps autorisée à le faire, soit que l'on prétende le maîtriser en se contentant d'en modifier les données les plus immédiates par des aménagements matériels associés à une nouvelle pédagogie des relations interpersonnelles. L'expérience de Gorizia propose à la réflexion un autre modèle que l'on peut discuter, mais dans le cadre d'une problématique proprement sociologique :

« En ce sens, la dénonciation de la psychiatrie asilaire traditionnelle comme système de pouvoir vise essentiellement deux buts : d'une part, fournir une série de structures critiques propres, avec d'autres, à ruiner les « vérités qui vont de soi » sur lesquelles se fonde l'idéologie de notre vie quotidienne; d'autre part attirer l'attention sur un monde — le monde institutionnel — où la violence inhérente à l'exploitation de l'homme par l'homme se résorbe dans la nécessité d'écraser les bannis, de surveiller et de rendre inoffensifs les exclus. Les hôpitaux psychiatriques peuvent nous apprendre bien des choses sur une société où l'opprimé est de plus en plus éloigné de percevoir les causes et les mécanismes de l'oppression » (G. Jervis, p. 246).

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NOTES

(35) Cf. également Giovanni Jervis : « On a trop souvent accepté d'enthousiasme des considérations sommaires sur « le mythe de la maladie mentale » sans voir clairement les difficultés et les contradictions que soulève, aussi nécessaire soit-elle, une destruction de l'image traditionnelle (aussi bien « vulgaire » que « scientifique ») de la folie» (p. 229).

(36) Cf. la préface de Fr. Basaglia à l'édition italienne d'Asiles, d'E. Goffman. Cette préface montre qu'une analyse « objectiviste » du type de celle de Goffman, et une critique « politique », comme celle de Basaglia, ont des effets théoriques homologues, soit avant tout l'exigence de la subordination du point de vue médical pour rendre compte objectivement du fonctionnement « institutionnel ». Franco et Franca Basaglia ont également publié, sous le titre significatif de Morire di Classe (Ed. G. Einaudi, Turin, 1969) un montage photographique sur la vie en hôpital psychiatrique, qui illustre à quel point on est en droit de s'étonner que la plupart des psychiatres et des psychanalystes « institutionnels » l'interprètent avant tout comme un « milieu thérapeutique » caractérisé par l'application du « schéma médical-type », pour parler comme Goffman.

(37) E. Goffman, Asiles, trad, fr., Paris, Ed- de Minuit, 1968, p. 133

 

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La maladie : un terrain subversif ?

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