05/09/2010

La Dérive Idéologique de la Psychiatrie (Olivier Labouret)

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La Dérive Idéologique de la Psychiatrie

Ou comment la psychiatrie est utilisée par le pouvoir néo-libéral, pour renforcer sa politique de contrôle socio-économique des comportements déviants, délinquants et simplement défaillants.

article publié le 5/07/2010
auteur-e(s) : Olivier Labouret

Résumé du livre d’Olivier LABOURET, paru aux éditions Erès en 2008

La mondialisation de l’idéologie comportementale

La psychiatrie, spécialité médicale bien particulière, s’est fondée historiquement sur des bases morales et sociales, celles de la société industrielle et du positivisme scientiste, et il est loisible de montrer comment s’est exercée, au cours de l’histoire, une « psychiatrisation » de plus en plus large des « troubles » individuels. Autrement dit, ce qui constituait autrefois une discipline clinique et thérapeutique traitant de maladies parfaitement délimitées, les psychoses et les névroses, est devenu durant ces dernières décennies une institution de contrôle de toute forme de souffrance psycho-sociale. Cette évolution s’est accélérée depuis vingt ans avec la mondialisation de la psychiatrie comportementaliste américaine, pour laquelle la déviance vis-à vis de la norme sociale définit la maladie, alors que pour la psychiatrie européenne traditionnelle, la santé est au contraire la capacité à créer librement ses propres valeurs. Ce contrôle social comportementaliste de la santé mentale est venu répondre à une politique néolibérale généralisant les échelles de comportement et les questionnaires d’auto-évaluation, non plus seulement dans le domaine hospitalier, mais à l’intérieur de l’école, de l’entreprise et de l’ensemble de la société. Ainsi, le domaine de compétence de la psychiatrie s’est élargi insidieusement au dépistage de l’ensemble des « troubles du comportement », des « troubles de la personnalité » en passant par les « troubles de l’adaptation » : tout « handicap socio-professionnel » est devenu le signe d’une pathologie psychique… Parallèlement, la fréquence de la « maladie dépressive » et des nouvelles pathologies, telles que l’hyperactivité ou les troubles « borderline », s’est accrue exponentiellement, sans que l’on s’interroge sur ce que traduit sociologiquement cette évolution, à savoir la pression insupportable d’une individualisation forcenée de l’existence, commandée par les « lois économiques » du profit et de la concurrence.

Le contrôle socio-économique de la déviance individuelle

Aujourd’hui, l’éventualité de dépister le « trouble des conduites » dès l’enfance, l’orientation de la recherche vers la « vulnérabilité génétique » des individus, la succession des lois sécuritaires psychiatrisant la délinquance et la déviance notamment sexuelle (prévention de la délinquance, prévention de la récidive, rétention de sûreté…), sont autant de symptômes de cette évolution normative accélérée, dissimulée sous un vernis scientiste « préventif ». Tandis que l’indépendance déontologique des psychiatres disparaît derrière l’impératif gestionnaire, avec une nouvelle gouvernance hospitalière qui subordonne le soin à la rentabilité. On le voit : la pratique psychiatrique est en train d’évoluer à marche forcée vers la gestion des risques socio-économiques, où il s’agit de prédire et de dissuader toute défaillance individuelle, notamment au travail, pour le plus grand bénéfice de l’entreprise industrielle. Robert CASTEL l’avait déjà pressenti il y a plus de 20 ans : désormais, on demande au psychiatre d’être un expert en bon comportement, un gardien de l’ordre moral social, apportant une caution scientiste à la défense de la norme économique… Bien d’autres auteurs ont dénoncé cette individualisation abusive des rapports sociaux, la privatisation de l’existence permettant de déplacer vers la « psychologie », ce qui est une évolution culturelle individualiste commandée par les besoins de l’économie néolibérale. Aujourd’hui n’importe quelle défaillance, signe d’un « dysfonctionnement » socioprofessionnel, relève du dépistage et du traitement psychiatriques, elle n’est plus dépendante d’un contexte environnemental déterminé. Malgré toutes les leçons de l’histoire et de la sociologie, la violence, contre soi-même ou contre autrui, n’est pas un fait socio-politique, elle est devenue purement individuelle, psychologique, pathologique : ce n’est pas le système socio-économique qui dysfonctionne, la précarisation ou la pression professionnelle qui est en cause, un rapport de domination politico-économique qui est intolérable, non, ce n’est que l’individu, et lui seul, qui est malade !

La sélection eugénique des populations, au service de la croissance économique

On comprend que cette mystification idéologique, consistant à inscrire symboliquement la violence socio-économique à l’intérieur du cerveau individuel, permet au néolibéralisme de renforcer la sélection culpabilisante pesant sur chacun d’entre nous, et de nier son impasse historique. Et le succès, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, de la réduction scientiste de l’existence au capital génétique (qu’on se rappelle les propos de Nicolas Sarkozy sur l’origine génétique de la pédophilie et du suicide !), accrédite aujourd’hui cette évolution régressive dramatique, proprement eugénique, où ce qui compte est de renforcer coûte que coûte l’efficience des travailleurs, leur adaptation à la machine productive. La guerre économique mondiale réclame des individus dociles, « psychologiquement » conditionnés, et n’a que faire de leur santé personnelle et environnementale. Face à cette évolution lourde de sinistres résurgences historiques, il est temps de défendre l’éthique de la véritable psychiatrie, déontologiquement indépendante des pouvoirs économiques et politiques, et qui vise la liberté de l’expérience subjective, la responsabilité envers autrui et envers l’avenir, contre la soumission pathologique à l’idéologie dominante.

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