10/09/2010

L’antipsychiatrie et l’alternative à la psychiatrie (Jacques Lesage de la Haye)

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3e cycle de conférences assuré par Jacques Lesage de la Haye, psychanalyste reichien, qui combat depuis 40 ans, par la parole, les livres et l'action, toutes les formes d'enfermement. Sur les questions de la psychiatrie, il est notamment l'auteur de "La Mort de l'asile" (Editions libertaires, 2006).

Les conférences sur l’antipsychiatrie et l’alternative à la psychiatrie sont téléchargeables ici. L'introduction ci-dessous est extraite du "4-pages" de présentation du cycle, dans lequel on trouvera un bibliographie importante, "4-pages" (illustré) téléchargeable également sur le même site.

 

L'antipsychiatrie et l'alternative à la psychiatrie

par Jacques Lesage de la Haye

 

Introduction

La psychiatrie est, à l’origine, un enfermement des malades mentaux, comme la prison, avec les délinquants et les criminels. Puis est venue l’idée de les soigner, afin de les réinsérer, après les avoir désinsérés…

Histoire de la psychiatrie

La maladie mentale a toujours provoqué l'effroi. Les sociétés ont réagi diversement aux innombrables manifestations de la folie. Les religions et les superstitions ont offert les premières tentatives de réponse à ces comportements hors normes : rites, exorcismes, bénédictions, prêches, morale. Mais la peur était trop forte et les pratiques se sont aggravées : la nef des fous (les malades mentaux étaient placés dans des barques et chassés sur les rivières), la fosse aux serpents (les aliénés étaient précipités dans des fosses remplies de serpent - ce qui était censé les guérir), les cages tournantes, en fait, le bannissement ou l'enfermement.

A la fin du Moyen-Age a été mis en place un premier enfermement dans les maladreries et hostelleries, préludes aux hôpitaux. Ils étaient confinés dans de vastes pièces, avec toutes sortes de marginaux, ainsi qu'on pratiquait à ces époques, mais ils étaient tellement nombreux qu'ils risquaient fort de s'étouffer en se piétinant. Ils vivaient dans une totale promiscuité. De surcroît, les troubles des uns et des autres rejaillissaient sur leurs voisins et finissaient par créer des ambiances proches du capharnaüm.

Ce n'est qu'à la Révolution de 1789 que sont apparues les premières pratiques humanistes, avec Pinel et le retrait des chaînes qui entravaient les fous. Un effort de réflexion sur la maladie mentale a vu le jour au XIXème siècle. Après la seconde guerre mondiale, un mouvement de contestation a traversé l'hôpital psychiatrique et a permis une prise en charge plus humaniste des malades mentaux.

« Nul n’ignore à quel point peut être crasseux et dépenaillé l’idiot de village, traité en bête plus qu’en homme, livré aux farces des enfants, présenté comme loup-garou aux tout-petits ; lorsque l’on pénètre dans l’asile d’aliénés, le tableau n’est guère plus riant : l’insupportable relent des pavillons clos – l’odeur typique de l’asile - l’enfer des cris et des voix, l’écume et la salive aux lèvres des internés, la camisole grise, les crânes rasés, tel est le décor de la maladie mentale dans un pays qui se flatte d’être celui des Offices, de Portofino, de la Chambre des Epoux, de Capri, de Venise et de Rome. » Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia - sous la direction de Franco Basaglia (p. 13)

La maladie mentale

David Cooper, l'antipsychiatre, a déclaré que « nous sommes tous fous ». Encore faut-il s'entendre sur ce que cela signifie. Potentiellement et en fonction de notre histoire, nous pouvons tous, un jour ou l'autre, déraper de nos mécanismes habituels d'adaptation à la réalité et perdre le contrôle de nos actes. La névrose nous en préserve, parce que nous avons plus ou moins bien traversé nos périodes archaïques, prénatales, natales, préoedipiennes ou prégénitales. Dans le gouffre de nos inconscients grouillent les pulsions incontrôlées de l'état limite et, plus encore, le chaos apparemment incohérent de la psychose. Quelques éléments de connaissance peuvent nous permettre de mieux nous comprendre, nous et ceux que l'on appelle aliénés ou malades mentaux.

« Fidèle à l'esprit de Chesnut Lodge Hospital, mais aussi à la pensée libertaire, j'en suis arrivé à remettre en cause le discours dominant concernant les structures névrotique et psychotique, à l'intérieur desquelles nous serions enfermés et dont nous ne pourrions pas nous affranchir. Même la position intermédiaire, qui nous définit par notre structure et, plus qu'un carcan, nous fige dans une référence identitaire, ne me convient pas du tout. Tout m'apparaît plus dynamique. La période archaïque correspond à notre noyau psychotique. Un peu plus tard, après des stades qui nous ont fait courir le risque de rester fixés à la schizophrénie, puis à la paranoïa, nous passons par une période plus ou moins perturbée, où nous risquons de nous embourber dans les "états limites", puis nous émergeons à un autre niveau, où nous avons une chance de nous structurer sur le mode obsessionnel, phobique, hystérique, voire encore plus légèrement. Les événements de la vie, les rencontres, les démarches diverses (danse, yoga, expression corporelle, sport, musique, peinture, dessin, écriture, etc.) et les thérapies sont susceptibles d'infléchir des évolutions, de stopper des processus et même de retourner des situations. J'ai vu trop de personnes nager du côté des "borderline", osciller entre une névrose obsessionnelle et des délires paranoïdes, passer d’une légère schizoïdie à une franche schizophrénie, puis revenir à un état névrotique lourd de type obsessionnel, aller d’une redoutable psychopathie à un état névrotique banal, pour souscrire encore à une science dogmatique séparant les pathologies en camps retranchés sans passerelles. » Jacques Lesage de la Haye - La Courbe de Chesnut Lodge (p. 9)

L'antipsychiatrie et l'alternative à la psychiatrie

Dans les années 50 et 60, le mouvement antipsychiatrique a explosé en Angleterre, Allemagne, France, Italie, Belgique, Suisse et Etats-Unis. Les anglais David Cooper et Ronald Laing ont remis en question la dichotomie entre fous et gens dits normaux. A titre de travaux pratiques, David Cooper a créé le pavillon 21, Kingsley Hall, à Londres, et Archway, en Ecosse. Les soignés étaient accompagnés sans médicaments parles soignants. En Italie, Psychiatria democratica, avec Franco Basaglia et Giovanni Jervis, a pratiquement vidé les hôpitaux psychiatriques. Appuyé par un puissant courant militant, Psychiatria democratica a permis à beaucoup de patients de sortir de l'hôpital, entre autres, en réussissant à travailler. En Allemagne, la contestation a été radicalement politique, en particulier avec le Socialistich Patient Kollectif ( SPK). Pour la France, est venue de l'hôpital de Saint- Alban, en Lozère, toute une cohorte d'antipsychiatres qui ont lancé la Psychothérapie institutionnelle. Le docteur Jean Oury et Felix Guattari en ont été les principaux initiateurs à la clinique de La Borde, à Cour- Cheverny. En 1975, l'antipsychiatrie, n'ayant pas réussi à renverser l'hôpital, est devenue l'Alternative à la Psychiatrie. Son objectif était de multiplier les Lieux de vie, afin de rendre l'hôpital inutile.

« Il est reconnu depuis longtemps qu’une bonne partie du comportement violent des patients mentaux est une réaction directe à la contrainte physique dont ils sont victimes. Si le lecteur se voyait empoigné par plusieurs solides gaillards, fourré dans une camisole de force pour des raisons tout à fait obscures, et qu’il constate que ses efforts pour obtenir des explications se trouvent sans réponse, sa réaction naturelle serait de se débattre. Nous ne sommes plus à l’époque des camisoles et les chambres matelassées sont en voie de disparition, mais il n’y a pas si longtemps que l’auteur a vu un patient, hurlant et jetant des coups de pieds, que plusieurs amenaient dans une camisole de force en service d’observation : il a suffi de renvoyer les policiers et de retirer la camisole pour mettre fin aux réactions violentes du patient. » David Cooper : Psychiatrie et anti-psychiatrie (p. 133)

« On le maintient tout de même, le temps de l'injection, afin de prévenir tout mouvement brusque. Puis on lui propose un verre d'eau, qu'il accepte. Sans trop y croire, il demande une cigarette, en disant « s'il vous plaît ». À mon sens, il l’a bien méritée, sa clope ! Mais l'infirmier du "12" reste intraitable. Il ne veut pas donner l'impression de céder, de faiblir. Certainement songe-t-il à d’éventuelles récidives que trop de laxisme risquerait d’encourager. Comme souvent en psychiatrie, on est là aux limites floues du soin et de la sanction, comme la folie du type est aux limites, floues également, de la souffrance et de la faute. Ce malade nous a occupés presque une heure durant et il doit, d’une certaine façon, maintenant en payer le prix. Aussi, il n’obtiendra rien. Les soignants ne vont rien céder. J’ai la conviction que l’enjeu principal est ici un enjeu de pouvoir, de domination et qu’il n’est plus vraiment question de soin. Mais je suis aussi convaincu que l’intransigeance des soignants pourrait cependant être justifiée par une supposée volonté d’être thérapeutique en fixant des limites au patient, en le « confrontant à la loi », pour reprendre une formule que les professionnels de la psychiatrie affectionnent tout particulièrement. C’est-à-dire, en l’occurrence, le confronter aux règles de l’institution, rien de plus. Cela dans le but de le « restructurer » dans l’optique de sa réinsertion future. N’y a-t-il donc, dans cet univers, d’acte thérapeutique possible que par le biais de la sanction ? » Philippe Clément : Bienvenue à l’hôpital psychiatrique ! (p. 36-37)

« La croissance exponentielle des moyens de contrôle des sociétés libérales ou socialistes constituent un signal rouge. Le fichage informatique devrait nous alerter. Les organismes de contrôle usent et abusent de la langue de bois. Ils sombrent dans la complicité. Ils servent d'alibis, mais nous gardons les yeux fermés. Des auteurs de science-fiction, des sociologues et des analystes de la psychologie humaine nous le rappellent avec insistance depuis des dizaines d'années : Orwell, Van Vogt, Reich, Marcuse, Ursula Le Guin, etc. Il est temps de tirer la sonnette d'alarme. Qu'attendons-nous pour réagir ? Le panoptique cybernétique est un symbole qu'il faut abattre, contourner ou dépasser. Ce n'est pas en agissant dans le seul domaine de la psychiatrie que nous y parviendrons (pas plus que dans celui de l'armée, l'école, l'entreprise ou la prison), mais l'histoire de la psychiatrie offre un exemple et des travaux pratiques. Le traitement de la maladie mentale et de la déviance est un schéma qui s'extrapole à l'ensemble de la société. » Jacques Lesage de la Haye, Mort de l’Asile – Histoire de l’antipsychiatrie (p. 204)

Le secteur psychiatrique

C'est dès 1960 que Lucien Bonnafé a formulé l'idée du secteur psychiatrique. Il s'agissait, pour les équipes soignantes, de sortir de l'hôpital et de suivre les patients en ville. Cela a vraiment commencé à fonctionner en 1972, puis s'est systématisé à partir de 1981, avec l'arrivée de la gauche au pouvoir. Les infirmiers, médecins et psychologues ont créé, en plus des Centres Médico-Psychologiques, des Foyers, Centres d'Accueil Thérapeutique à temps partiel, appartements, hôpitaux de jour et autres structures. La récupération économique des idées antipsychiatriques par l'Etat a permis de prendre de plus en plus en charge les patients en ville et même chez eux. Mais les impératifs de rentabilité dévoient en partie la qualité de ce travail. Des traitements inadaptés, psychocognitivistes ou chimiothérapiques, avec des sujets à pathologie lourde, autant sociale que psychologique, sont à l'origine d'un véritable désastre. De nombreux patients se retrouvent à la rue et, livrés à leur problématique, ingérable pour eux, finissent par se retrouver en prison.

« Bien entendu, le patient ne commande à personne et il obéit à tout le monde. Le surveillantchef n'a de comptes à rendre qu'au médecin-chef ; l'assistante sociale et l'ergothérapeute également. Mais dans un système aussi fermé, il ne reste guère de liberté, ne serait-ce qu'à l'interne ou à l'infirmier. Ne parlons pas du patient. Il n'a aucun droit. Il n'a pas voix au chapitre. Il porte le diagnostic sans le connaître. Il ne sait pas pourquoi il est hospitalisé. Il ne connaît pas les médicaments qui lui sont administrés. Il n'a pas le droit de consulter son dossier : secret médical. Et il ne sait pas quand il sortira, si même il sortira un jour. Les Unités d’Hospitalisation Psychiatrique (UHP), simples transpositions en ville du pavillon asilaire, peuvent ressortir de la même logique. Comme toujours, il existe une gamme infinie de types de fonctionnements dans ces nouvelles institutions. Nous en avons malheureusement repéré qui sont de mini-lieux d’enfermement dirigés par de véritables potentats. Sous couvert de psychiatrie, il n’est, en fait, question que de gestion économique et de rentabilité. Le traitement doit être court et ne pas dépasser trois mois. Le diagnostic, organiciste à l’américaine, débouche sur la chimiothérapie vantée par les laboratoires pharmaceutiques. L’idéal est l’injection-retard, qui allège la prise en charge. Pas de thérapie analytique, aléatoire et, de toute façon, beaucoup trop longue. Nous assistons aussi à l’abus de contrats à durée déterminée de personnels non qualifiés. Le patient sort vite et sera éventuellement suivi en ville. L’UHP est un petit asile, une enclave totalitaire, rigoureusement aligné sur le modèle libéral international…» Jacques Lesage de la Haye, Mort de l’Asile – Histoire de l’antipsychiatrie (p. 75)

« Etant donné les moeurs épouvantablement sales des pavillonnaires, moeurs que j’ai fini par adopter sous le coup de ma déchéance par les traitements et l’impact dévastateur qu’a eu sur moi le fait que je ne voyais pas quand je pourrais m’en sortir, le tableau était épouvantable : mégots à même le sol, baignant dans l’urine des autistes et personnes âgées incontinentes… Par contraste avec tout cela, les quelques infirmiers ou infirmières présents faisaient figure d’apparitions immaculées ! A la vaisselle, aux éviers du réfectoire, on se retrouvait midi et soir, car, le matin, la vaisselle étant moins dure à faire, moins de patients étaient mobilisés pour cela. Mais on y allait aussi quand il y avait des goûters qu’on attendait aussi impatiemment qu’on attendait que de fringantes infirmières finissent par nous sourire comme on mendie un petit peu d’attention, un peu de chaleur humaine...» Nicole Maillard-Déchenans : Pour en finir avec la psychiatrie - des patients témoignent (p. 80-81)

23:07 Écrit par anormopathe dans Articles, Vidéos, audio | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/09/2010

La Dérive Idéologique de la Psychiatrie (Olivier Labouret)

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La Dérive Idéologique de la Psychiatrie

Ou comment la psychiatrie est utilisée par le pouvoir néo-libéral, pour renforcer sa politique de contrôle socio-économique des comportements déviants, délinquants et simplement défaillants.

article publié le 5/07/2010
auteur-e(s) : Olivier Labouret

Résumé du livre d’Olivier LABOURET, paru aux éditions Erès en 2008

La mondialisation de l’idéologie comportementale

La psychiatrie, spécialité médicale bien particulière, s’est fondée historiquement sur des bases morales et sociales, celles de la société industrielle et du positivisme scientiste, et il est loisible de montrer comment s’est exercée, au cours de l’histoire, une « psychiatrisation » de plus en plus large des « troubles » individuels. Autrement dit, ce qui constituait autrefois une discipline clinique et thérapeutique traitant de maladies parfaitement délimitées, les psychoses et les névroses, est devenu durant ces dernières décennies une institution de contrôle de toute forme de souffrance psycho-sociale. Cette évolution s’est accélérée depuis vingt ans avec la mondialisation de la psychiatrie comportementaliste américaine, pour laquelle la déviance vis-à vis de la norme sociale définit la maladie, alors que pour la psychiatrie européenne traditionnelle, la santé est au contraire la capacité à créer librement ses propres valeurs. Ce contrôle social comportementaliste de la santé mentale est venu répondre à une politique néolibérale généralisant les échelles de comportement et les questionnaires d’auto-évaluation, non plus seulement dans le domaine hospitalier, mais à l’intérieur de l’école, de l’entreprise et de l’ensemble de la société. Ainsi, le domaine de compétence de la psychiatrie s’est élargi insidieusement au dépistage de l’ensemble des « troubles du comportement », des « troubles de la personnalité » en passant par les « troubles de l’adaptation » : tout « handicap socio-professionnel » est devenu le signe d’une pathologie psychique… Parallèlement, la fréquence de la « maladie dépressive » et des nouvelles pathologies, telles que l’hyperactivité ou les troubles « borderline », s’est accrue exponentiellement, sans que l’on s’interroge sur ce que traduit sociologiquement cette évolution, à savoir la pression insupportable d’une individualisation forcenée de l’existence, commandée par les « lois économiques » du profit et de la concurrence.

Le contrôle socio-économique de la déviance individuelle

Aujourd’hui, l’éventualité de dépister le « trouble des conduites » dès l’enfance, l’orientation de la recherche vers la « vulnérabilité génétique » des individus, la succession des lois sécuritaires psychiatrisant la délinquance et la déviance notamment sexuelle (prévention de la délinquance, prévention de la récidive, rétention de sûreté…), sont autant de symptômes de cette évolution normative accélérée, dissimulée sous un vernis scientiste « préventif ». Tandis que l’indépendance déontologique des psychiatres disparaît derrière l’impératif gestionnaire, avec une nouvelle gouvernance hospitalière qui subordonne le soin à la rentabilité. On le voit : la pratique psychiatrique est en train d’évoluer à marche forcée vers la gestion des risques socio-économiques, où il s’agit de prédire et de dissuader toute défaillance individuelle, notamment au travail, pour le plus grand bénéfice de l’entreprise industrielle. Robert CASTEL l’avait déjà pressenti il y a plus de 20 ans : désormais, on demande au psychiatre d’être un expert en bon comportement, un gardien de l’ordre moral social, apportant une caution scientiste à la défense de la norme économique… Bien d’autres auteurs ont dénoncé cette individualisation abusive des rapports sociaux, la privatisation de l’existence permettant de déplacer vers la « psychologie », ce qui est une évolution culturelle individualiste commandée par les besoins de l’économie néolibérale. Aujourd’hui n’importe quelle défaillance, signe d’un « dysfonctionnement » socioprofessionnel, relève du dépistage et du traitement psychiatriques, elle n’est plus dépendante d’un contexte environnemental déterminé. Malgré toutes les leçons de l’histoire et de la sociologie, la violence, contre soi-même ou contre autrui, n’est pas un fait socio-politique, elle est devenue purement individuelle, psychologique, pathologique : ce n’est pas le système socio-économique qui dysfonctionne, la précarisation ou la pression professionnelle qui est en cause, un rapport de domination politico-économique qui est intolérable, non, ce n’est que l’individu, et lui seul, qui est malade !

La sélection eugénique des populations, au service de la croissance économique

On comprend que cette mystification idéologique, consistant à inscrire symboliquement la violence socio-économique à l’intérieur du cerveau individuel, permet au néolibéralisme de renforcer la sélection culpabilisante pesant sur chacun d’entre nous, et de nier son impasse historique. Et le succès, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, de la réduction scientiste de l’existence au capital génétique (qu’on se rappelle les propos de Nicolas Sarkozy sur l’origine génétique de la pédophilie et du suicide !), accrédite aujourd’hui cette évolution régressive dramatique, proprement eugénique, où ce qui compte est de renforcer coûte que coûte l’efficience des travailleurs, leur adaptation à la machine productive. La guerre économique mondiale réclame des individus dociles, « psychologiquement » conditionnés, et n’a que faire de leur santé personnelle et environnementale. Face à cette évolution lourde de sinistres résurgences historiques, il est temps de défendre l’éthique de la véritable psychiatrie, déontologiquement indépendante des pouvoirs économiques et politiques, et qui vise la liberté de l’expérience subjective, la responsabilité envers autrui et envers l’avenir, contre la soumission pathologique à l’idéologie dominante.

SOURCE DE L'ARTICLE