20/10/2010

L’insoutenable retour de l’asile

L’insoutenable retour de l’asile

(GUTIERREZ,RICARDO; DORZEE,HUGUES, Le Soir, 16 mai 2009)


Santé : Les soins forcés explosent

 

Plus d’une centaine de malades mentaux sont « colloqués » en institution, chaque semaine. En six ans, le flux des admissions forcées a augmenté de 40 %. Ils sont 6.000 par an, selon les dernières statistiques. Davantage que le nombre de condamnés dans les prisons. « Des chiffres qui prouvent la déficience du système de santé mentale », tranchent Vincent Lorant et Vincent Dubois (UCL), coauteurs d’une étude accablante sur les dérives de l’hospitalisation psychiatrique forcée.

 

Depuis la loi du 26 juin 1990, à la demande de « toute personne intéressée », un malade avéré qui refuse des soins psychiatriques peut être contraint par la Justice à une hospitalisation : la « mise en observation »… Pratique en net essor, « alors que la prévalence des maladies mentales n’augmente pas », insiste le professeur Lorant. Qui dénonce l’inadéquation du système de santé mentale : « On en revient à la politique asilaire à laquelle le pays s’était engagé à renoncer, après 1945 ». Trop d’hôpitaux-asiles, en somme, pas assez de centres de santé mentale décentralisés, adaptés à la prise en charge des troubles graves.

 

« On assiste à une surexploitation des mises en observation décidées par le parquet, en urgence, estime Laurence Mons, de l’ASBL L’Autre lieu, à Bruxelles. En cause : la “psychiatrisation” du social, qui crée l’amalgame entre marginalité sociale et pathologie mentale, mais aussi la rupture des liens sociaux, le réflexe sécuritaire et l’intolérance grandissante de la société à l’égard de la maladie mentale ».

 

Le secteur avait déjà manifesté sa grogne, fin 2003, par l’intermédiaire de la Plate-forme de concertation pour la santé mentale. À l’époque, Laurette Onkelinx (PS), ministre de la Justice, avait défendu la loi de 1990, qui présentait à ses yeux « des garanties efficaces pour le respect des libertés individuelles ».

 

Vendredi, c’est en tant que ministre de la Santé que Laurette Onkelinx était interpellée par un courrier désespéré la Plate-forme. Ses membres se disent « débordés » par les demandes de « collocation ». Et dénoncent le « défaut d’alternative à la prise en charge hospitalière contrainte ». (P. 16 & 17 Ces asiles qu’on ne ferme pas)

« On n’enferme jamais de gaîté de cœur »

ENTRETIEN Valérie Schaaps est substitute du procureur du roi, à Liège. On dénombre une hausse très nette des mises en observation. Et dans votre arrondissement judiciaire ? Aussi. On gère environ 650 dossiers par an. Et je parle uniquement des majeurs. Grosso modo, on note 20 à 30 dossiers en plus par an. Mais tous ne débouchent pas sur un placement effectif. Quoi qu’il en soit, nous sommes très sollicités. Par la police, les urgences psychiatriques, les familles. Le corps médical semble unanime : les parquets prennent trop de mesures d’urgence qui ne s’imposent pas toujours. Nous n’enfermons jamais de gaîté de cœur ! Nous respectons les critères prévus dans la loi (un rapport médical “circonstancié“, le refus de soins, un danger pour soi, pour autrui, etc.). Nous sommes bien conscients qu’il s’agit d’une privation de liberté. Et qu’il faut, autant que possible, privilégier la thérapie volontaire. Parfois, nous n’avons pas le choix. Quid des expertises jugées parfois trop « rapides » ? La loi prévoit un avis médical, sans précision. Autant que possible, nous tentons d’avoir l’avis d’un psychiatre.Concrètement ? On reçoit un appel, on fait le tour des huit ou neuf hôpitaux agréés. Quand il n’y a pas de place, il faut parfois aller au-delà de l’arrondissement : Bertrix, Huy, Lierneux… Si ça n’est toujours pas possible, on impose une mesure à un hôpital. Pour les directions, c’est dur à gérer. C’est ça ou garder un patient 5 ou 6 jours au commissariat, ce qui est illégal. Et quand la demande vient de la famille ? C’est souvent lourd, il y a beaucoup de détresse. On insiste le plus souvent auprès du médecin traitant pour qu’il parvienne à convaincre son patient de se faire soigner. S’il refuse, il faut envoyer l’ambulance, la police. C’est rarement simple à gérer.H.Do.

Au Siajef, ni portes fermées ni blouses blanches

(Reportage)

 

On juge du degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous. » Ainsi parlait Lucien Bonnafé, célèbre psychiatre français qui, dans les années 50, œuvra pour la fermeture des asiles d’aliénés. Ce mardi-là, dans les locaux du Siajef à Liège, elle a plutôt belle allure, notre société. « Vous verrez, ici, tout est bien », nous prévient André, un « usager », en redressant son petit bonnet. Ici, c’est le « Service intégré d’aides et de soins psychiatriques en milieu ouvert ». Ni portes fermées ni médecins en blouse blanche. L’« anti-asile », en quelque sorte.

 

Cet organisme fondé en 1984, reconnu par la Région wallonne et porté par une vingtaine de travailleurs (médecins, éducateurs, psychologues…), assure, chaque année, l’accueil et l’accompagnement d’environ 130 personnes souffrant de maladies mentales légères ou graves.

 

Les critères d’admission ? « Très bas », souligne Christine Clarembaux, la responsable. Avoir plus de 18 ans et résider sur le territoire proche qui couvre une population d’environ 25.000 habitants. » Peu importe le dossier médical ou le parcours personnel, « nous acceptons une “personne”, pas un “patient” », ajoute-t-elle. Quelles que soient les pathologies (dépression, toxicomanie, schizophrénie…), les trajectoires de vie (séjours hospitaliers à répétition, mesure judiciaire…) ou les origines sociales.

 

« Au bout de deux ou trois séances, on peut commencer un vrai travail de fond, explique-t-on au Siajef. On part des capacités de la personne, de son projet. La question essentielle, c’est : “Qu’est-ce que tu veux faire de ta vie ?” La plupart tombent des nues. Il faut dire que les hôpitaux psychiatriques, ils ont peu l’occasion de donner leur avis ! »

 

Le « réseau » se met alors en place (médecin traitant, aides à domicile, entourage…). Un « référent » est désigné. L’objectif ? Permettre, à l’« usager » (une nuance sémantique importante) d’acquérir un maximum d’autonomie. « Qu’il (re)devienne acteur de sa vie et de la société », résume Christine Clarembaux. Avec un accompagnement médical et psychosocial rigoureux, mais une vie à 100 % en milieu ouvert (appartement privé, habitation protégée…). « On privilégie au maximum la proximité, la responsabilisation et la concertation, insiste-on au Siajef.Tout l’inverse de l’hôpital où, le plus souvent, les patients sont en “traitement”, assommés de médicaments, très peu acteurs de leur vie. » Gestion du budget, prise de médicaments, activités extérieures… L’usager peut compter sur son « référent ». Avec des résultats plutôt encourageants.

 

C’est le cas d’Albert, 52 ans. Il a tout connu : l’asile, les homes, la rue, les maisons communautaires… Une vie cabossée, d’importants troubles psychiatriques. Depuis un an, Albert vit seul. « Cela m’apporte du bonheur, j’me débrouille », sourit-il, fier et gêné à la fois. Il (re)prend le bus, fait la cuisine, va au lavoir, traite son diabète. « Je prends le bus 10, je vais à Fléron voir Annick, ma copine. En été, on va aller à la mer. »

 

Et Albert semble heureux. Il travaille comme bénévole à la Ferme de la Vache, un service du CPAS de Liège. Et son argent, il le gère grâce au « contrat de gestion » passé avec le Siajef. L’autonomie, encore et toujours… « J’apprends, j’avance, ça me va, j’ai enfin une place », nous dit Albert. Une place dans la Cité. Loin de l’image du « fou », du « dangereux », du « malade ». « Il s’est réapproprié sa vie, tout simplement », se félicite Christine Clarembaux.

 

Et puis il y a Valérie, 20 ans (prénom d’emprunt). Sept mois qu’elle est là, frêle jeune fille. Une place en maison communautaire, tout à réapprendre. « Depuis l’âge de 14 ans, je n’ai connu que l’hôpital. Là-bas, il faut te taire. Faire comme ils disent. Un rien, c’est l’isolement. Ils t’énervent, t’arrives à rien. » Valérie suit son traitement. Va faire ses courses. Se découvre dans le dessin, l’écriture. Et, grâce à cet accompagnement, elle veut « reprendre l’école ». Un avenir, enfin. « Un chez-moi. Un boulot, mais pas n’importe quoi. Au calme. »

 

Le Siajef, la porte du salut ? Une piste parmi d’autres. Pour sortir de la pure logique d’enfermement. En misant sur le quartier, le réseau, les proches. En association avec d’autres partenaires, tous portés par ce mouvement de « psychiatrie en milieu ouvert » (l’ASBL Revers, Article 23, le Centre Basaglia…).

 

« Il y a forcément des échecs, des creux, la violence à gérer, des allers-retours d’usagers, admet-on au Siajef. Et puis l’autonomie a un prix : « Il y a des règles de vie, trois avertissements avant l’exclusion. Si l’usager va trop loin, qu’il enfreint la loi, on fait comme pour tout le monde, on porte plainte à la police. »

 

Alors, les soins sous contrainte, l’hôpital comme seule perspective, les traitements médicamenteux lourds, au Siajef, on y croit peu. « Certains usagers ont besoin d’une protection, c’est sûr. Mais pas à n’importe quel prix. »Albert n’en pense pas moins. Il ajuste son bonnet et le redit, plus fort, si fier : « J’avance, ça va, j’ai enfin ma place. »

 

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23:14 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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