09/11/2010

Les Symptômes de la Folie Économique (Olivier Labouret)

Les Symptômes de la Folie Économique

par Olivier Labouret

(05 juillet 2010)

 

Nous, psychiatres, nous occupons habituellement de diagnostiquer et de traiter les pathologies mentales individuelles. Mais lorsque le repli individuel et ses dégâts psychologiques résultent manifestement d’une pression socio-économique de plus en plus écrasante pesant sur les individus, il y a lieu de nous interroger sur les causes systémiques, politiques, historiques de l’explosion de ces pathologies individuelles.

Pour preuve ? La multiplication par sept des troubles dépressifs depuis vingt ans, correspondant à l’avènement historique de la mondialisation néolibérale. Pour preuve encore, les épidémies récentes de suicides (France Télécom, industries automobile et nucléaire, services publics de l’éducation et de la santé, etc.), largement sous-estimées par l’artifice bien commode de leur interprétation psychiatrique (qui réduit le travail à un simple « facteur de stress » individuel), et dont il est de plus en plus clairement établi qu’elles sont liées au mode de management néolibéral par la course au rendement, la culpabilisation de ceux qui ne produisent pas assez. Pour preuve toujours, les décès et les pathologies graves qui se multiplient en raison d’un coût dissuasif d’accès aux soins pour les plus démunis (personnes âgées rackettées, affections de longue durée non reconnues, innombrables allocataires de minima sociaux, etc.), phénomène grandissant d’euthanasie passive là encore masqué par l’appel incantatoire à la « responsabilité » individuelle. Pour preuve enfin, l’embrigadement des soignants dans une loi Bachelot qui leur ôte toute indépendance, leur somme de faire du chiffre (plus il y aura de malades, mieux les médecins seront payés : quelle belle médecine d’avenir !)…

Et dans le même temps, les inégalités continuent de se creuser entre les plus riches (l’infime oligarchie régnante) et les plus pauvres (une masse de plus en plus nombreuse) ; dans le même temps, les grands chefs d’entreprise, les traders anonymes, continuent d’être rétribués à millions, pour récompense de leurs coups de poker effectués avec l’argent public ; dans le même temps, la lutte contre la fraude individuelle à la protection sociale est devenue prioritaire, alors qu’elle est cent fois moindre que la fraude fiscale (celle-ci étant même encouragée) ; dans le même temps quarante milliards d’euros sont donnés par l’Etat aux banques tandis que ceux qui reçoivent quatre cents euros de RSA ou d’allocations chômage sont fichés, contrôlés tous les mois, menacés d’être radiés ; et toujours dans le même temps une propagande sécuritaire permanente, inoculant la peur de la grippe porcine et de l’ultra-gauche, orchestrée par des médias aux ordres de ce pouvoir financier injuste et omnipotent, cherche à détourner l’attention de l’opinion, déboussolée, résignée, déprimée par cette violence, cette injustice économique débordant de toutes parts…

« Moraliser » le capitalisme ; « responsabiliser » les individus ? Alors même que ce système économique fait de l’égoïsme du profit et de la concurrence ses valeurs suprêmes, à ne surtout pas réguler ! Améliorer la sécurité publique en traquant, fichant, sanctionnant les mineurs délinquants, les étrangers sans papiers, les schizophrènes, les déviants, les manifestants voire tous les opposants ? Alors que les principaux responsables de la crise économique, de la violence, des désordres qu’elle génère, sont immunisés, disculpés, encouragés, encensés !

Cynisme politique, manipulation de l’opinion, mensonges d’état ? Tout cela sans doute, mais probablement pire encore : face à de tels maux, il faut enfin ouvrir les yeux, prendre conscience de ce qui nous arrive, et réagir. Car c’est la fuite en avant tragique du système néolibéral, manigancée par de dangereux irresponsables, avides de garder pouvoir et privilèges, qui est responsable de cette sélection économique impitoyable des populations, de l’explosion sans précédent historique de la souffrance psychosociale.

Dès lors, pour nous psychiatres, le diagnostic est malheureusement irrémédiable : fuite en avant suicidaire dispendieuse, dans un productivisme pilleur des dernières ressources collectives ; fixation délirante sur la seule valeur de l’argent, du mérite individuel, de la croissance de l’économie, au détriment de toute solidarité ; décisions anti-sociales, d’élimination eugénique des incapables, pauvres et/ou malades, de ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas suivre le rythme…

Suicidaire, délirante, anti-sociale : telle est la folie furieuse du pouvoir néolibéral, dont il va falloir rapidement tous, en conscience, nous guérir !

 

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12:19 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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