15/05/2011

L’idiot révélateur (Lucien Bonnafé)

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l’idiot révélateur

« le comportement d’une société
envers ses déviants
est un des meilleurs témoignages
de son degré de civilisation »
ou bien :
« parle-moi des idiots, je te dirai qui tu es »



Qui que tu sois, tu ne saurais échapper à la clairvoyance du psychiatre authentique.

Tu le vois satanique parce que tu sais confusément qu'au delà de tes paroles il entend autre chose, et tu as peur de lui parce qu'il saisit tes problèmes personnels à travers l'écran de tes propos.

Pas si satanique pourtant, puisqu'il ne demande qu'à te décharger de ton angoisse. Il ne te juge et te condamne point. Il ne veut que t'aider à voir clair en toi-même.

Regarde et tu verras.

Tu parles des idiots, tu n'es pas un barbare, crois-tu, et c'est avec la plus grande componction que tu évoques la « piqûre libératrice ».

Sais-tu ce que tu dis ? Sais-tu à quel point c'est de toi-même que tu parles ? Tu ne sais donc pas que ce que tu révèles, c'est ton impuissance à supporter telle image de ton semblable ?

Ah non ? Tu ne veux pas être son semblable, et le rappel de ce qu'inexorablement il l'est, ton semblable, un homme de ton espèce, tu ne le tolères pas. Il faut le rayer, le détruire. Si tu effaces l'image de celui qui n'est pas un homme accompli, tu pourras mieux supporter de n'être pas un homme accompli aux yeux de celui qui te regarde… de celui-là, par exemple, qui sait, et qui te trouve si peu évolué, puisque tu ne peux même pas supporter cela.

Tu balbuties, tu rationalises, tu te justifies et tu appelles raison le détour par lequel tu défends désespérément ton aspiration homicide.

Mais tout de même, dis-tu, ils sont bien imperfectibles, inéducables… Alors... Rassure-toi, tu n'es pas en si mauvaise compagnie. Si je te racontais que le Centre national de la Recherche scientifique a chargé un groupe de chercheurs d'établir le décompte scrupuleux de l'emploi de ces termes ou des propos qui évoquent le « rien à faire pour eux » dans les textes administratifs, dans les comptes rendus des grandes assises scientifico-charitables, dans les écrits et les paroles des psychiatres eux-mêmes (du moins consacrés tels par l'école et par l'usage), tu ne me croirais pas et tu aurais raison, car d'abord l'intention de poursuivre cette recherche n'était pas encore tellement dans le goût du jour, et puis il aurait fallu une mobilisation de moyens, en nombre de chercheurs et en temps, que les budgets français de recherche n'auraient pu prendre en charge.

Sais-tu pourtant que, parmi les sujets soumis à l'enquête, un bon nombre consacre une part importante de sa vie à « éduquer » des mammifères inférieurs, des téléostéens, des foraminifères, des amibes et autres êtres unicellulaires, des végétaux même… ?

Sais-tu que la science contemporaine n'a pas trouvé les êtres les moins malléables, les plus imperfectibles ou inéducables, ni « au-dessous » de l'espèce humaine, ni chez les arriérés les plus profonds de ladite espèce, mais tout de même au sein de celle-ci, avec les mauvais coucheurs, les pisse-vinaigre, les imperméables à l'humour et à la poésie…

Sais-tu que la conception la plus rationnelle de l'euthanasie vise à débarrasser d'abord le genre humain de ces contingents de population, non imperfectibles certes, mais trop difficilement éducables, avant d'attaquer les tranches suivantes, où se trouveraient assez loin les arriérés inoffensifs ? Es-tu sûr alors de ta place dans la liste des victimes de l'épuration ?

Tu deviens plus grave, et c'est la fameuse et grave question d'argent qui te soucie. Tu changes de registre, tu parles d'irrécupérables, de « sujets ne pouvant jamais constituer qu'une charge pour la société et incapables d'assurer aucun profit ».

Je t'arrête encore. Sais-tu que nous allons pendre tous ceux qui empêchent les autres de profiter de la vie ? Nous établissons la liste noire de ceux qui constituent pour la société une charge active en contribuant à réduire les profits dont ceux qui ont place dans les circuits de la production seraient en droit de faire bénéficier leur petite famille ; on complétera la liste avec beaucoup d'autres qui répondent à la définition… On verra après comment se conduire avec ceux qui ne constituent pour la société qu'une charge passive et se contentent de consommer, sans limiter sensiblement le pouvoir de consommation des autres.

« Mais trêve de sinistres plaisanteries, dis-tu, je n'ai parlé de " les piquer " que métaphoriquement, je sais trop que l'extermination des " déchets de l'humanité " a acquis récemment, à bon droit, une assez mauvaise presse, j'admets que ce n'est pas sans raisons, tu exagères en me faisant passer pour un nazi. »

Telles ne sont point mes intentions, je t'ai dit que tout ce que je cherchais, c'était t'éclairer sur toi-même. En vérité, tu m'as bien dit que ton idée de « les piquer » était « malheureusement » inapplicable en pratique, et tu as même concédé, fort honnêtement, que si l'on s'engageait dans cette voie, tu n'étais pas sûr d'en réchapper toi-même, car on est toujours dans le déchet au regard de quelqu'un.

Mais cependant, dis-tu, etc., et, à chaque détour de tes propos, je t'entends appeler quelque formule de rejet, je t'entends dire qu'il convient de les éloigner le plus loin possible, qu'ils ne sont pas scientifiquement intéressants, que les rapports avec eux ne sont pas gratifiants, que donc d'autres que toi-même et tes semblables (quels semblables ? ceux qui partagent avec toi cette vertigineuse terreur ?) auront à s'occuper d'eux, afin de quoi ? Oui, afin de quoi ? afin de leur assurer congrument « ventre plein et cul propre »… et d'assurer une satisfaction malsaine à leur sensiblerie.

Nous y voilà, laisse donc un peu s'exercer ici la lucidité de la critique et accepte, en dépit de ton vertige, d'être un peu remis en question :

Quand ta raison perd pied, quand tes mouvements affectifs te dominent, quand et parce que tes réactions passionnelles t'écartent de ton prochain et te font parler déraisonnablement des idiots, tu accuses celui que ses mouvements affectifs rapprochent de son prochain, et qui en parle raisonnablement, en le taxant de « sensiblerie ». Le plus « sensible » des deux… mais ce n'est pas la question. Je te l'ai dit, tout ce propos n'est pas pour t'accabler mais pour t'aider, tente un peu de chercher l'accord de ta raison et de ton cœur. Il est à ta portée de découvrir, pour peu que tu expurges ces passions, que l'idiot n'est pas inéducable, qu'il n'est pas inintéressant, qu'il est gratifiant, et, tout au bout du compte, qu'il n'est pas idiot au sens où tu l'entends, car tu comprendras vite que les descriptions qui ont été données de son état révèlent, en gros, bien moins cet état, scientifiquement perçu, que l'intolérance sensitive à son objet de celui qui l'a décrit.

Telle est la vérité scientifique, que la raison contemporaine saisit nécessairement dans un couple, le couple de l'objet et de son témoin. La connaissance de l'homme n'échappe pas à cette loi du miroir et quand tu as considéré l'idiot, tu n'as pu résister au désir de briser ce miroir-là.

Ayant pris conscience du fait que tous ceux qui ont tenté de le briser ont été condamnés par l'histoire, tu t'es désespérément voué à l'embuer, mais alors l'image qu'il te renvoie s'avère plus traumatisante encore et, inexorablement, désespérément, sans cesse renaissante. Tu t'essouffles à l'embuer encore, mais non, c'est diabolique, tu t'épuises.

Calme-toi. Reprends ta lucidité, et regarde courageusement le miroir dans toute sa clarté, tu auras moins peur, tu réagis avec plus de sérénité ; alors, en t'écoutant, je cesse d'entendre ta panique.

Que l'idiot soit, c'est ainsi, et ce qui est est nécessaire. Tu commences à t'y faire sans trop déraisonner, tu commences à ressentir qu'heureusement la société comporte en son sein de tels moyens de se révéler à soi-même ses propres attitudes. Tu as eu d'autres occasions de frémir devant tant d'exemples de la fragilité qui demeure, quant au respect de l'homme, et parfois s'enfle jusqu'au point de tellement te menacer toi-même…

Rends grâces à l'idiot d'être là pour, heureusement, porter à son comble le défi à la société sur le terrain de ses conduites à l'égard de ses déviants.

Et rêve puisqu'il le faut, puisque rien ne t'interdit de penser que (à condition que cesse la politique des dépotoirs et que la société accepte de porter le plus d'intérêt à ce qui lui pose les préoccupations les plus hautes, les plus angoissantes) une suffisante mobilisation de moyens permette de découvrir comment empêcher, progressivement et jusqu'au succès radical, que l'espèce humaine engendre des oligophrènes…, rêve qu'il n'y a plus d'idiots… et ne regrette plus, dès lors, que ton espèce manque de ce révélateur si fécond de ses attitudes.

Car cet homme plus civilisé, produit d'une société qui a fait la preuve de sa maturité en considérant l'oligophrénie comme elle le devait, scientifiquement et humainement, d'un seul regard réconcilié, n'a certes plus besoin de révélateurs aussi corrosifs pour se connaître soi-même et ajuster ses conduites envers ses semblables.


Lucien Bonnafé


Texte demandé par Yves Bertherat pour un numéro spécial d’ « Esprit », sur l’enfance handicapée (n° 11, nov. 1965). Reproduit in dans cette nuit peuplée… 18 textes politiques de Lucien Bonnafé, psychiatre., pp. 63-68, « 2. handicap et politique », éditions sociales, 1977.

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