30/05/2011

Les Médicamenteurs (Stéphane Horel)

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DescriptifLe médicament : enfin un domaine où personne ne détrônera la France. Les Français sont-ils vraiment plus malades que le reste de l¹humanité ? Ou bien y a-t-il d¹autres explications à cette boulimie ? En mêlant interviews de fond et séquences d¹animation en pâte à modeler, ce documentaire embarque les téléspectateurs dans le parcours du médicament au sein du système de santé français. Matérialisée par le décor d'une ville médicament, Pharmacity, cette promenade guidée ne néglige aucune étape. Des essais cliniques à la mise sur le marché, de l'évaluation thérapeutique à la fixation du prix, du matraquage marketing aux effets secondaires subis en bout de chaîne par les patients, les pouvoirs publics et l'industrie pharmaceutique y sont questionnés sans détours sur leurs responsabilités.

Voir le reportage (1re partie) :


16:16 Écrit par anormopathe dans Vidéos, audio | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

29/05/2011

ENFERMEZ-LES TOUS ! (Philippe BERNARDET et Catherine DERIVERY)

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ENFERMEZ-LES TOUS !

Internements : le scandale de l'abus et de l'arbitraire en psychiatrie

 

par Philippe BERNARDET et Catherine DERIVERY

(octobre 2002)

 

Après le scandale des prisons, sommes-nous à la veille d'un « scandale des hôpitaux psychiatriques » ?

Ce n'est sans doute pas pour rien que la Cour des comptes elle-même a dénoncé dans son dernier rapport l'explosion du nombre des « hospitalisations psychiatriques forcées ». Savez-vous qu'en France, aujourd'hui, à cause d'une dispute de voisinage, d'un divorce qui se passe mal, d'une querelle d'héritage, d'un conflit avec l'Administration, vous pouvez vous retrouver, sans véritable recours, étiqueté « malade mental », enfermé de longues semaines dans un hôpital psychiatrique, « traité » aux neuroleptiques et physiquement maltraité si vous avez le malheur de ne pas vous laisser faire ? Prenant pour point de départ de nombreuses affaires d'internement abusif, Catherine Derivery, journaliste, et Philippe Bernardet, sociologue, démontent dans ce document choc l'implacable engrenage de l'enfermement et ses effets destructeurs. Ils expliquent comment, grâce à la connivence entre l'Administration, la police et la psychiatrie, de tels abus sont possibles aujourd'hui en France. Ils livrent ici les éléments d'un véritable débat de fond sur ce qui se trame aujourd'hui à l'abri des murs de la forteresse psychiatrique – et sur les moyens d'y remédier.

 

Extrait :

Electrochocs, brutalités, isolement... le malade interné n'a guère de recours contre les abus des traitements psychiatriques.

L'histoire de la psychiatrie baigne dans le secret. Ce qui se passait derrière les murs des asiles d'antan n'était pas destiné à transpirer au-dehors. Jouissant d'un pouvoir total sur leurs malades, les aliénistes ont pu inventer toutes sortes de « thérapeutiques », plus affolantes les unes que les autres, et les expérimenter sur leurs malades sans rendre de comptes à personne.

Outre les douches et bains froids, la camisole de force, les chaînes, les menottes et autres moyens de contention, on a aussi testé l'« artériotomie épicrânienne » (on sectionnait diverses branches artérielles de manière à empêcher le sang d'irriguer le cerveau), la castration ou l'ablation du clitoris (une méthode radicale pour guérir les masturbateurs et masturbatrices de leur sale manie), la faradisation (qui n'est autre qu'une forme de torture à l'électricité), l'inoculation de la gale (pour obliger les patients catatoniques à bouger, ne serait-ce que pour se gratter), les tourniquets et tout un cortège de fauteuils rotatifs (l'idée étant, en faisant tourner le malade, de diminuer l'action jugée « excessive » des organes de la circulation), la « suffocation » (pour « traiter » les anorexiques, on introduisait par les fosses nasales dans le pharynx une sonde par laquelle on forçait un aliment liquide qui les faisait suffoquer s'ils s'obstinaient à fermer la bouche) ... on pourrait poursuivre ce catalogue des horreurs sur de nombreuses pages.

Les « remèdes naturels » étaient aussi utilisés au gré de l'imagination parfois galopante des soignants. En 1838, Esquirol attaquait en ces termes les pratiques de ses prédécesseurs : « Donnera-t-on le nom de médicaments à ces substances dont l'emploi paraît incroyable à ceux qui ne savent pas jusqu'à quel point de dégradation peut descendre l'homme lorsqu'il est livré à l'ignorance et aux préjugés ? Croira-t-on que des médecins ont prescrit des vers de terre avalés à jeun [...], de la raclure du crâne humain, des vertèbres, du cerveau desséché de l'homme et du corbeau [...], du sang humain chaud, l'épine du dos d'un lézard rongé par les fourmis », etc.

Plus récemment, les traitements se sont sophistiqués, mais certains ont gardé des effets secondaires tels que l'on peut se demander si le remède n'est, ici encore, pas pire que le mal.

L'insulinothérapie ou cure de Sakel, du nom de son inventeur Manfred Sakel, a été la première thérapeutique massivement appliquée en psychiatrie dans de nombreux pays, à partir des années 1930. Elle faisait suite à d'autres tentatives nées entre les deux guerres consistant à traiter les maladies mentales par des « chocs », en déclenchant des crises convulsives artificielles. Cette idée nouvelle venait de la constatation que les épileptiques, sujets à des crises convulsives, n'étaient jamais schizophrènes. Pourquoi ne pas imaginer qu'à l'inverse des convulsions provoquées chez un schizophrène pourraient venir à bout de sa folie ? A la base des traitements barbares jalonnant l'histoire de la psychiatrie, on trouve souvent des raisonnements simplistes de ce type, qui conçoivent l'alchimie du cerveau et de la psychologie humaine comme une simple mécanique jouant sur l'inversion des processus.

La méthode de Sakel réside en l'injection sous-cutanée ou intraveineuse d'une dose d'insuline suffisante pour causer un coma auquel on met fin grâce à l'administration d'un liquide sucré par sonde nasale ou injection intraveineuse.

Si, d'après ceux qui la pratiquent, la cure de Sakel peut améliorer l'état de certains schizophrènes, les risques encourus ne sont pas négligeables, puisqu'il existe une chance sur cent - ou sur deux cents, selon les auteurs - de succomber au traitement ; bien plus si le coma est prolongé au-delà de vingt-quatre heures, comme cela était parfois le cas autrefois. Bien sûr, les patients et leurs familles ne sont jamais informés de ces risques. Les effets secondaires sont en outre très invalidants, le principal - mais pas le seul - étant la prise de poids qui peut aller jusqu'au doublement du poids initial.

Bien qu'elle soit tombée en désuétude, cette méthode est encore de temps à autre employée en France, notamment au Centre psychothérapique de l'Ain où fut « traitée » Isabelle Lucas. Nous avons recueilli le témoignage d'un proche d'une personne hospitalisée en 1999, dans ce même hôpital, à qui ce régime fut également administré.

La condamnation - il est vrai symbolique - de cet hôpital en 1988 par la cour d'appel de Lyon dans le cadre de l'affaire Isabelle Lucas n'a donc rien changé aux pratiques de... 1966 - l'année où la cure lui fut infligée.

Consécutivement, en 1938, l'Italien Ugo Cerletti eut l'idée de provoquer la crise convulsive par l'électricité, inventant l'électrochoc. Bien qu'à ses débuts elle ait été très douloureuse et non dénuée de danger (essentiellement des fractures vertébrales), la méthode s'est très vite répandue car elle était simple, n'exigeant que peu de matériel (certains se servaient du courant de 120 volts des prises murales) et durant moins d'une seconde, contrairement à la cure de Sakel qui mobilisait tout un personnel médical et pouvait s'échelonner sur trois jours. L'anesthésie et la curarisation, en supprimant pratiquement tous les accidents, ont permis une plus grande diffusion de la méthode, qui a rapidement été utilisée dans le traitement de certaines névroses, notamment dépressives. Chacun y allait de sa cuisine : des séries rapprochées, répétées, voire préventives, comme cela se fait actuellement à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Iris Mauduis a été hospitalisée il y a quelques années à la Pitié-Salpêtrière pour une violente dépression ; elle reste encore traumatisée par les séances de ce que le corps médical appelle pudiquement, aujourd'hui, la « sismographie » ou « sismothérapie » :

« Un soir, on enleva les meubles de ma cellule, ne laissant que le lit, et on m'y enferma : qu'avais-je bien pu faire ? En réalité, c'était la préparation aux sismothérapies : on retirait le mobilier pour s'assurer que je ne pourrais boire ni manger ce qu'il contenait, et on m'enfermait pour que je n'aille pas boire dans les toilettes à l'extérieur. Mais, si j'avais un brutal besoin la nuit, il fallait que je frappe très fort à la porte pour que l'on m'accompagne aux toilettes. Si les infirmiers jouaient aux cartes un peu bruyamment en écoutant de la musique, impossible de se faire entendre... Le lendemain, bien sûr, pas de petit déjeuner, de boisson, de médicament ni de porte ouverte tant que la sismo n'avait pas été faite ; et il fallait parfois patienter toute la matinée.

Alors, on voyait arriver une véritable meute d'infirmières et l'anesthésiste avec le fameux chariot (l'appareil générateur de chocs, tout le matériel d'anesthésie, l'oxygène) : j'étais sèchement sanglée sur mon lit sans un mot pour essayer de lever l'angoisse, piquée, perfusée, puis plus rien. Au réveil, la langue mordue une fois sur deux, je me retrouvais seule dans ma chambre, la porte à nouveau fermée à clé de peur que je n'aie un comportement inadapté en raison de la confusion post-sismo. Il fallait attendre qu'une infirmière, souvent beaucoup plus tard, vienne s'assurer que le réveil était complet pour que je puisse récupérer mes meubles, que ma porte soit ouverte, que je puisse enfin boire (après plus de douze heures de jeûne hydrique). Le psychiatre avait alors terminé sa visite et il était trop tard pour le voir ce jour-là.

Je vivais chaque électrochoc comme un véritable stress, avant et après, pour des résultats fort douteux, mais j'en ai quand même eu, par séries, une vingtaine ! Toujours sans mon accord... Les troubles de mémoire, quant à eux, furent un réel handicap pendant une longue période : des pans entiers de ma vie des mois précédents disparurent ainsi de ma mémoire et encore actuellement, quatre ans après, j'ai du mal à mémoriser les nouveaux événements. Je suis obligée de prendre des notes de tout ce que je fais et dis. La concentration aussi est devenue difficile. Certains me disent que c'est la maladie dépressive - peut-être ? Toujours est-il qu'avant les électrochocs, à une période où j'étais pourtant probablement plus déprimée, je ne ressentais pas un tel handicap. Je ne pense pas que l'on puisse ainsi envoyer de l'électricité dans un cerveau de façon itérative sans séquelles. »

Selon le droit français, le consentement aux traitements est toujours requis en médecine, sauf en cas d'urgence. Dans la pratique, le choix des traitements est laissé au psychiatre « dont la conscience et la compétence sont réputées assez solides pour justifier une confiance illimitée », ironise le Dr de Fréminville. Si l'information est facultative pour les traitements ne présentant pas de risques particuliers, la jurisprudence admet toutefois que le consentement du malade est nécessaire pour les traitements pouvant entraîner des dangers pour son intégrité corporelle.

Certains des traitements psychiatriques, et notamment l'électrochoc, faisant indubitablement partie de cette catégorie, le psychiatre doit-il alors demander au malade son consentement ? Que faire si le malade n'est pas jugé en état de le donner ? A ces deux questions, une réponse de la Cour de cassation en 1955 apparaît parfaitement claire : tout médecin, et donc tout psychiatre, est soumis à l'obligation absolue de renseigner le malade sur les risques d'un traitement et d'obtenir son consentement. Et si le malade n'est pas censé pouvoir le donner, c'est au parent le plus proche qu'il faut le demander. Cette obligation d'information a été rappelée par divers arrêts de la Cour de cassation qui a même posé, en 1997, le principe selon lequel il appartient au médecin de rapporter la preuve qu'il s'y est conformé, non au patient de rapporter celle qu'il n'a pas reçu l'information requise. On aimerait connaître la proportion des électrochocs donnés après consentement et après la délivrance d'une information utile - de même que pour l'administration de neuroleptiques majeurs...

Cette absence d'information explique la réticence légitime de nombreux patients, que l'on présente ensuite comme réfractaires ou opposés aux traitements et qui, dès lors, se voient traités de force, alors que le médecin ne s'est même pas donné la peine d'obtenir leur consentement. Pourquoi le malade mental ou prétendu tel - qui peut n'être qu'un simple dépressif - n'aurait-il pas le droit de choisir son thérapeute, sa thérapie et son établissement de soins de même que tout autre malade hospitalisé ? Comment sortir du rapport de force en psychiatrie si ce droit fondamental, et tout particulièrement celui de refuser certains types de traitements, tels les neuroleptiques, n'est pas fermement affirmé ?

En Suisse, le tribunal administratif de Genève a reconnu qu'une personne qui, durant ses moments de lucidité, déclare ne pas vouloir être traitée par neuroleptiques, préférant, le cas échéant, être sanglée en période de crise, doit voir sa volonté respectée. Il incombe aux médecins de démontrer au tribunal que les neuroleptiques pourraient la guérir et, en attendant, d'utiliser d'autres traitements admis par l'intéressée. Cette consécration du droit de refus de certains types de soins par le patient - ce que certains appellent dans le milieu associatif le « testament psychiatrique » - est tout à fait remarquable. En France, nous en sommes toujours bien loin.

Si les médicaments chimiques ont remplacé le plus souvent la contention physique, celle-ci n'a cependant pas été totalement éliminée. La camisole de force est encore utilisée dans certains endroits, bien qu'on lui préfère généralement les manchettes de cuir aux poignets et aux chevilles fixées au lit, ou la chambre d'isolement. Les violences individuelles du personnel existent également... Le traumatisme que représente le fait de se voir maintenu par plusieurs personnes, parfois battu, attaché, piqué de force est indicible.

C'est cette réalité, le reflet d'une certaine misère intellectuelle de la psychiatrie, qui justifie la permanence du secret.

Sans doute les progrès de la recherche et de la médecine dans le domaine du cerveau sont-ils un peu plus lents qu'ailleurs. Le cerveau est incontestablement l'organe le plus complexe du corps humain, et sa connaissance n'a fait de véritables progrès que depuis une trentaine d'années. Les vraies découvertes pharmacologiques sont rares en ce domaine. On ne sait d'ailleurs toujours pas exactement comment les médicaments psychotropes fonctionnent. Si de nouvelles molécules sont régulièrement lancées sur le marché juteux des antidépresseurs par exemple, elles appartiennent en fait toutes aux trois grandes familles d'antidépresseurs, les tricycliques, les IMAO (inhibiteurs de la monoamine oxydase) et les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine). Ces nouvelles molécules se différencient davantage par la diminution de leurs effets secondaires que par l'amélioration de leurs effets thérapeutiques.

Les neuroleptiques - premiers psychotropes mis au point dans les années 1950 par Henri Laborit - sont toujours utilisés. Si les doses sont aujourd'hui souvent réduites - encore que cela repose sur les habitudes du prescripteur et ses intentions -, les effets secondaires peuvent être aussi dévastateurs qu'il y a cinquante ans. Tout dépend des doses, précisément - c'est du reste bien la raison pour laquelle certains soignants les emploient comme punition. (De nouveaux neuroleptiques aux effets secondaires plus discrets ont été mis sur le marché, mais tous les psychiatres ne les prescrivent pas, certains considérant que les effets secondaires font partie du traitement...)

Capables de calmer l'agitation, le délire ou les hallucinations, les neuroleptiques ont indéniablement amélioré l'ambiance des services psychiatriques : moins de cris, moins d'agressivité, donc moins de contention - avec un effet pervers toutefois : le personnel en est venu à ne plus tolérer le moindre désordre, quitte à... augmenter les doses. Au fil du temps, leur emploi s'est élargi au point qu'aujourd'hui certains médecins les prescrivent pour calmer toute sorte d'agitation, voire de contestation, et même dans des cas de dépression majeure - bien que leur effet curatif n'ait, en l'occurrence, jamais été prouvé. Il est vrai que de nombreux psychiatres ont abandonné l'idée de guérir leurs patients. Tout juste s'efforcent-ils de les stabiliser en assurant le « service après vente » tout au long de leur vie, pour le plus grand profit de l'industrie pharmaceutique.

Si l'on ignore encore comment agissent exactement ces médicaments, on sait qu'ils ont un effet sur les symptômes de la maladie supposée - c'est-à-dire sur le comportement des patients - non sur ses causes.

 

SOURCE

27/05/2011

SILENCE(S) DE MORT (Lucien Bonnafé)

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SILENCE(S) DE MORT


Lucien Bonnafé

 

Pans de nuit et lambeaux de brouillard

Il est des témoins de l'histoire que la grande image de "nuit et brouillard" ne laisse jamais en repos, et qui ne cessent de résister aux puissances de résorption de la mémoire, qui ne masquent jamais innocemment les dérangeantes vérités.

Ils connaissent les liens entre ignorantisme et oppression. Ils savent que tous les désirs dominateurs ont pour armes l'ignorance et l'oubli.

Pans de nuit et nappes de brouillard ne cessent d'étendre leur ombre pour enliser dans les marais envahisseurs les souvenirs des actes de haine et de chasse à l'homme qui ont terni l'histoire de notre pays.

Résister à l'extermination, dure ou douce, de la mémoire, c'est se donner les moyens d'empêcher le retour de ces infamies.


Affaire Carrel

Il advient que, dans le sinistre bourbier électoraliste, émerge quelque occasion de penser, de penser à ce qui est, au fond, en question. Il survient l'affirmation claire, par les propagandistes de la logique de haine qui encombrent le panorama, nommés Jean-Marie Le Pen ou Bruno Mégret, qu'ils sont de fidèles disciples d'un Maître à Penser qu'il importe d'honorer, notamment comme "père de l'écologie" (!), et qui se nommait Alexis Carrel.

Peu d'échos. Seuls, les rares citoyens qui savent que l'une des dernières et claires conclusions de L'homme, cet inconnu est la promotion de l' « établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, (qui) permettrait de disposer, de manière humaine et économique » des grands indésirables, considèrent cette référence publique à ce Maître à Penser, cette "Affaire Carrel", comme un cran de plus dans la séquence où s'illustra le thème du "détail", à propos de la "solution finale".

Assez d'échos, cependant, pour entraîner une incidente lyonnaise : on trouve dans Le Monde daté du 2 mars 1992 un propos assez embarrassé du Doyen de la Faculté de Médecine Alexis Carrel, ainsi nommée, à Lyon, en 1969.

Pans de nuit et lambeaux de brouillard. Cela se passe dans un contexte où les consciences françaises qui refusent l'offense à l'histoire, et l'insulte aux victimes, ont à affronter ce qui se déploie à coups de réécritures très orientées sur ce que furent idéologie et pratiques du régime de la Collaboration. Et comme par hasard, on est incité à ne pas mélanger Le Pen et Carrel ; où plutôt à laisser dans l'ombre que le disciple-descendant se donne comme exécuteur des idées du maître-ascendant.

Or, il se trouve que je suis mieux placé que quiconque pour témoigner d'un fait : c'est qu'à Lyon même, la révélation, contre le courant, de ce que fut effectivement Alexis Carrel, comme porte-parole scientiste de la logique de chasse à l'homme, et comme très réel dirigeant idéologique de la pensée vichyste, fut très clairement exposée dans la thèse de médecine du Dr. Max Lafont, soutenue le 12 octobre 1981 : « Déterminisme sacrificiel et victimisation des malades mentaux. Enquête et réflexions au sujet de la surmortalité liée aux privations dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la période de la seconde Guerre mondiale ». J'avais contribué à inspirer ce travail, j'avais suscité et préfacé son édition publique, par le groupe soignants et soignés de la fondation AREFPPI, en 1987, sous le titre L'extermination douce.

Dont acte. Il est des circonstances dans lesquelles se taire est complicité. J'ai écrit au Monde pour tenter de dissiper quelque peu les pans de nuit et nappes de brouillard sous lesquels il paraissait convenable de laisser s'enliser l'"affaire Carrel". On m'a répondu que je pouvais utiliser ailleurs mes commentaires pertinents...

Et c'est ainsi qu'est né le projet de ce brûlot.


L'extermination douce

Il se trouve qu'à la fin des années 70, un étudiant en médecine lyonnais, nommé Max Lafont, ne peut se trouver plus motivé par aucun sujet, pour conclure ses études avec sa thèse, que par un ensemble de découvertes éveillant chez le bon lecteur de Freud le lancinant : "N'oubliez pas l'oubli ", et, chez le chercheur libre de préjugés, le besoin d'explorer la méconnaissance.

Avec un choc dont la valeur, au registre de la chaleur humaine, est riche de sens, il est saisi par la beauté merveilleuse et bouleversante des toiles de Sylvain Fusco (exposées aujourd'hui au Musée d'Art Brut de Lausanne), mort d'inanition, victime exemplaire de l'"extermination douce" des 40 000 hospitalisés "sacrifiés" dans les hôpitaux psychiatriques français pendant l'Occupation, sous la gestion du régime de Vichy, comme le furent Camille Claudel, ou, plus brutalement encore, Séraphine de Senlis.

Ce point fort de la sensibilité est fortement situé dans le climat où il ressent très profondément l'amertume des meilleurs de ses maîtres, les Docteurs André Requet et Paul Balvet, hantés par l'enlisement ordinaire de ce qui nous a si profondément marqués, nous les témoins de cette horreur. Et ses interrogations sur science sans conscience, épistémologie et lucidité, sens des censures, "oublis" et méconnaissances, font tourner sa recherche autour des réalités masquées derrière les murs du silence.

Il était de règle que cette recherche me l'adressât, en tant que je figurais pour lui, comme pour ses maîtres non soumis aux tyrannies de l'"oubli", la résistance impénitente à la grande censure, à la grande conspiration du silence.

Et c'est ainsi que j'ai découvert infiniment plus que je n'en savais sur Alexis Carrel. Par exemple avec la lecture de ce que cet homme avait réellement écrit, et que je n'aurais jamais eu aucun désir spontané de lire.

Pour des gens de ma trempe, ce personnage représentait ce qu'il peut advenir du destin, assumé par lui-même et par autrui, d'un homme de laboratoire, capable de gagner un Prix Nobel par ses découvertes sur la culture des tissus corporels, et bien posté donc dans le négoce du conformisme directeur de la pensée "ordinaire". Bien placé, donc, pour prendre une place éminente parmi ceux qui peuvent faire boire comme du petit lait les élucubrations délayant les passions idéologiques du malmenage des "faibles" par les "forts", dont son discours était possédé.

Je n'ai pas ici à grossir le flux des citations précises de L'homme, cet inconnu que j'ai dues d'abord à Max Lafont, et que j'ai ensuite généreusement distribuées (par exemple dans l'article proposé au Monde), puisque nous en sommes à en faire l'objet du présent appel à la mémoire. Par exception, je cite ces lignes dont nul ne pensera qu'elles soient inspirées par la moindre auto-ironie : « Mais ce sont les formes les plus basses de la littérature et les contrefaçons de la science et de l'art qui, en général, attirent le public » (sic, p. 51 de l'édition la plus ordinaire).

Ainsi, pour nous, chercheurs amoureux de rigueur, cet homme n'avait, dans le panorama de la science de l'homme, que la place du contrefacteur exploitant une notoriété autorisant l'expert en manipulation du tissus corporels à devenir grand expert dans la manipulation des consciences humaines.

Auto-critique : nous aurions dû penser que s'occuper de choses plus sérieuses, dans nos études sur l'eugénisme, n'aurait pas dû nous dispenser de porter attention à un immense fait de société. Ce pauvre modèle de "vulgarisation facile", fait pour répondre chez le "lecteur moyen" au désir de lire passivement, sans s'interroger sur ce qu'on lit, obtenait un immense succès auprès du "grand public". Il était fait pour entrer dans l'approvisionnement routinier des bibliothèques bourgeoises – et aussi embourgeoisées, quand l'"ascension sociale" des "sortis" du peuple favorise le commerce des sous-produits de l'inculture dominante. Cela, en vérité, méritait autre chose qu'un mépris condescendant.

Le fait historique est qu'il n'est ni fortuit, ni indifférent que l'énorme succès de marché de ce "best-seller" concerne une œuvre très marquée. Œuvre de qui, dans notre regard d'historiens scrupuleux, n'est qu'accessoirement marqué comme savant sur les greffes d'organes, mais l'est surtout comme l'un des plus éminents porteurs de l'idéologie de Vichy.

Car ce que nous avons vécu – assister, sans nos compagnons juifs, chassés d'entre nous par décret de Vichy, à l'agonie de patients dans des institutions soumises au pouvoir en question – l'a été pendant que la plus haute autorité, en exercice, à l'enseigne de la Fondation française pour l'Étude des Problèmes humains, était Alexis Carrel, illustrissime auteur, avant l'ère de son nouveau pouvoir, des textes ici rassemblés, sur le devoir de "sacrifice" des inutiles et nuisibles, pour le salut de la race.

À qui m'interroge sur la lancinante question : si le pouvoir vichyste "savait" ou "ne savait pas" ce qu'était le drame de l'inanition, je suis obligé de répondre que le questionneur s'enlise dans une préoccupation dérisoire. Si "ces gens" n'ont rien entendu de ce qu'on leur en a dit, si "savoir" ou "ne pas savoir" leur était aussi étranger qu'on peut l'imaginer, il n'y a qu'à illustrer cela avec une image simple : imaginez Alexis Carrel et sa troupe devant les démarches de la Société Médico-Psychologique, en 41 et 42, demandant que les hospitalisés en psychiatrie aient les mêmes rations que ceux des autres hôpitaux... Et lisez : L'homme, cet inconnu. Et si, lecture faite, vous n'avez pas encore compris comment on peut se boucher le comprenoir pour ne rien entendre de ce qu'on ne peut/veut pas savoir, je reste à votre service pour vous aider à comprendre.

Y compris à comprendre pourquoi les bribes de correction, au niveau gouvernemental, furent dramatiquement tardives et dérisoires.


Les fous et les autres

Il se trouve donc que l'"Affaire Carrel" est dramatiquement articulée avec l'un des aspects les plus incisifs d'où s'exaspèrent les comportements inhumains avec l'éclat le plus insoutenable : les conduites à l'égard des "fous" (c'était avant le sida). Il n'y a là rien de fortuit.

Dans L'homme, cet inconnu, on observe de façon submergeante que "la faiblesse d'esprit", etc., apparaît constamment comme la grande menace pesant sur la race, et que "les fous" entrent dans la troupe des sacrifiés pour son salut.

Or, Hitler suivit le conseil qui lui avait été donné par le plus ardent défenseur de la pureté de notre race, l'illustre auteur du manuel d'humanisme médical à la portée de tous. Le 1er septembre 1939, il signa le décret chargé d'étendre l'autorité de certains médecins, quant à « désigner les sujets incurables à qui accorder la délivrance par la mort ». Ainsi fut fondée l'"Opération T 4" qui servit à expérimenter l'usage des établissements à gaz appropriés sur les "aliénés" et les enfants décrétés "incurables". Cette énorme extermination servit de champ d'expérimentation pour qu'en soit étendu ensuite l'emploi à d'autres "tarés" ou "sous-hommes".


Méditation aussi nécessaire que dérangeante

Nous, les défenseurs impénitents des victimes des exclusions, des partitions, des sécessions, des discriminations, des ségrégations, nous avons, dès 1944, clamé que le comportement d'une société à l'égard de ses rejetés est un signe très incisif de son degré de civilisation. Nous avons multiplié informations et interventions. Nous nous sommes fortement appuyés sur un constat bouleversant, nous incitant à secouer avec une vigueur nouvelle les idées reçues sur les troubles de la conscience et de la personnalité, et les pratiques surinvalidantes qui leur répondaient : dans leur agonie, à la fin des états de carence, dont nous avons reconnu le tableau dans la pathologie concentrationnaire, les sujets dont les facultés d'expression étaient les plus perturbées, pouvaient « guérir pour mourir », en retrouvant leurs capacités d'échange humain.

Nous avons clamé : « Rien ne pouvait mieux nous révéler l'humanité de nos malades ; rien, à nos yeux, ne pouvait les faire moins aliénés ».

Notre drame, c'est que, progressivement, en situant à 1947 le moment où s'amorce le travail d'obscurcissement des consciences, le grand effacement de nos paroles, le grand oubli de nos écrits, la "conspiration du silence" est devenue le grand contenu secret du problème.

La grande rupture engagée avec L'extermination douce ne secoua pas les consciences sans engendrer en même temps un pataugis de tournicotages mentaux témoignant, des façons les plus diverses, des malaises de qui ne se sent pas lui-même très clair devant faits et silences. Le fait le plus significatif a été l'esquive très commune de ce que le point de départ de la recherche avait été la méconnaissance du drame, par "conspiration du silence".

On a étudié ces signes de malaise. Il n'y a pas lieu de s'y étendre longuement ici. Mais, pour qui ne craint pas de se demander comment s'épandent les traînées de brouillard, je donnerai des motifs de réflexion.

Il y a le collègue très engagé dans l'étude de l'"holocauste" qui évacue mon incitation à participer au débat sur le fait qu'avant l'application systématique aux juifs (ou aux Tziganes), l'histoire a porté l'expérimentation sur les "fous" ou "enfants incurables" comme terrain de mise au point de la méthode.

Il y a grand besoin de lucidité devant la complexité des moyens de parler les systèmes d'exclusion. « Nous, Maréchal de France, Chef de l'État Français », – Etat qui décréta la proscription des étrangers en juillet 40, des francs-maçons en août 40, des juifs en octobre 40, qui organisa les opérations du Vel d'Hiv, de Drancy, de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, qui laissa les fous mourir de privations – ne parlait ni de juifs, ni de fous. Son grand expert en problèmes humains, Carrel, lui, parlait abondamment des fous, mais pas des juifs. L'idéologie discriminatoire ne manque pas de diversité d'expressions. Il est bon de savoir que cette diversité a servi à approvisionner les fuites du type : « je ne suis pas... » de la catégorie de sujets humains assignée à proscription, en "oubliant" que les stratégies d'exclusion ne connaissent point de bornes et que "ton tour" peut venir à son tour.

Il y a, sous la plume d'un historien reconnu comme tel par lui-même, par l'école et par l'usage (et qui n'a certes pas la cote d'un "révisionniste"), la critique de L'extermination douce, et du très inspiré, par les très réelles réalités, roman de Pierre Durand : Le train des fous (Messidor 1988), avec l'argument que ça parle de faits "mal connus". Mettez-vous dans la peau du censuré d'habitude pour qui la méconnaissance ou censure en question eût bien valu de faire l'objet de recherches pour un historien digne de ce nom. Il est vrai que l'interprétation de celui qui prend tranquillement cette méconnaissance comme fait acquis, indigne d'être étudié, est clairement formulée : « Un problème mal connu et qui ressort (sic) visiblement plus de l'histoire de l'institution psychiatrique elle-même que de celle d'un régime politique. Le placard de Vichy est déjà bien encombré sans qu'il soit besoin de l'enrichir de nouveaux cadavres » (Henri Rousso, XX° siècle, 1989, n°21). Cadavres dérangeants ? Bien sûr, y compris ceux de Sylvain Fusco, de Camille Claudel, de Séraphine de Senlis, de 40 000 autres citoyens et citoyennes, plombiers ou laboureurs, chômeurs ou femmes au foyer, maîtres ou maîtresses d'école, marchands de frites ou servantes, gens de toutes sortes, comme vous et moi.

Il ne s'agit pas ici de polémique subalterne. Il est possible d'être pris par le réflexe d'exclusion, avec "les fous" comme objet ordinaire, au point de penser que les institutions de leur exclusion, rouages d'une société, puissent être le lieu d'une histoire "indépendante" du "régime" qui mène cette société. Il est possible d'ignorer délibérément que les drames vécus dans ce comble du rejet ont été donnés comme immensément révélateurs du degré de civilisation régnant dans cette société.

Qui se désintéresse de la proscription d'une catégorie de sujets humains, parce qu'il les exclut de sa lucidité, au motif obscur de : « Ces gens me sont très étrangers », nous renvoie à l'évacuation du principe que les stratégies d'exclusion ne connaissent point de bornes.

Et nous replonge au cœur de l'Affaire Carrel.


Les fous et les autres (suite)

La question est de prendre dans le même regard les deux faits conjoints :

— La place tenue par les "soignants de fous" dans l'animation et la poursuite de la défense des droits de tous les hommes et tous les citoyens, contre les logiques de haine et de chasse à l'homme, contre idéologies et pratiques d'exclusion, de partition, de sécession, de discrimination, de ségrégation.

— Le fait historique que, soit sous la plume d'Alexis Carrel, soit dans le honteux abandon des exclus par le gouvernement de la Collaboration, soit dans l'infamie historique de l'extermination des "sous-hommes" par les « établissements euthanasiques pourvus de gaz appropriés », la haute place de victimes tenue, dans l'histoire de nos sociétés, par les sujets humains souffrants de troubles de la communication, en fait les témoins exemplaires des barbaries du genre "bouc émissaire".

Le grand inspirateur des chasseurs de boucs émissaires prétendait adresser L'homme, cet inconnu à « tous ceux dont la tâche quotidienne est l'éducation des enfants, la formation ou la direction de l'individu ».


Contre-partie intégrale

Si nous autres, connaisseurs attentifs et défenseurs des "aliénés", inspirés par une position désaliéniste, nous n'entendons pas rester en état de silence ou de carence devant les barbaries de toutes chasses à tous boucs émissaires, ce n'est certes pas en nous soumettant au principe d'exclusion, en désolidarisant la défense des "fous" de celle des autres victimes, en demeurant dans nos institutions ou nos cénacles.

Il en est ainsi, ici et maintenant.

Une fraternité comme celle qui fait jumeler mes réflexions avec celles de Patrick Tort, en tant que plus éminent connaisseur des logiques d'extermination, en témoigne.

Mais, surtout :

Ce n'est pas précaution oratoire que de multiplier les incitations à développer toutes les résistances à l'anti-humain avec l'ensemble des citoyens. Et il est plein de sens que, parmi les incitations à partager nos efforts, afin de rendre populaires science et philosophie, et vivifier la pensée critique sur l'inhumain, un appel plus précis soit adressé à qui s'applique à cultiver dès l'enfance les capacités humaines de bien vivre avec ses semblables, en déjouant les pièges des intolérances, à tous ceux qui ont ainsi à former des citoyens fraternels.


Science et philosophie populaires, pour cultiver

Contre les manipulations de l'"identité" comme principe d'insécurité et de rejet de l'autre, la passion d'harmoniser singularités et solidarités.

Contre les manipulations du "droit à la différence" comme principe de rejet, la passion d'harmoniser différences et ressemblances.

Contre l'injonction à ne désirer que les "certitudes" à suivre, et à fuir les "problèmes" à affronter, la passion de ne pas laisser barrer sa propre capacité de penser librement et de disposer librement de soi, dans sa libre participation à la marche du monde.

Contre le produit de l'intolérance, de l'impérantisme ou passion dominatrice qu'est le mythe d'un genre humain "sauvé" par le triomphe de ceux qui se jugent "forts" sur ceux qu'ils décrètent "faibles", et vouent à un sort de boucs émissaires, la conscience du risque majeur : que les sociétés qui ne défendent pas leurs "faibles" se condamnent elles-mêmes à disparaître.

Cœur et raison : "faibles" et "forts" ? La logique de haine qui passe dans cette perversion conduit inexorablement à la désignation parmi nos semblables dissemblables d'engeances vouées à toutes les malédictions. Ainsi s'enflent les menaces d'auto-destruction de l'humanité face auxquelles il s'agit de résister.

 

Publié in L'Homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les chambres à gaz, Editions Syllepse, 1992 (épuisé). Lire aussi " Sur la question de l'eugénisme " par Patrick Tort et " Alexis Carrel, ce méconnu ? " par Claude Guillon.

23/05/2011

L'avenir radieux de la flichiatrie (Olivier Labouret)

L'avenir radieux de la flichiatrie

par Olivier Labouret

(09 septembre 2010)

 

L’Etat français néolibéral, après une campagne médiatique sécuritaire commandée avec acharnement par celui qui l’incarne, compte réformer la loi de 1990 sur les soins sans consentement.

Contrairement à l’analyse qui en est faite par de nombreux confrères psychiatres, le danger principal de ce projet de loi ne réside pas dans la multiplication des hospitalisations à la demande de l’autorité publique, qui signerait le retour du grand renfermement asilaire. L’internement coûte cher, et le personnel soignant comme les places manquent : que la surpopulation devienne la règle à l’hôpital comme c’est le cas en prison, est une hypothèse improbable - on n’a pas encore trouvé par quel mécanisme schizophrénique faire rentrer deux patients dans une seule chambre d’isolement…

Non, la conséquence la plus redoutable de cette loi (si elle est adoptée) va être la généralisation des soins sans consentement en ambulatoire[1], et la société de contrôle panoptique qu’elle annonce et va entraîner irrémédiablement dans son sillage… Ce que cette loi présage, ce n’est en effet ni plus ni moins que le grand renfermement…  à domicile ! 

Tels sont les symptômes avant-coureurs de cette évolution sociale tout à la fois psychologique et politique, d’un enfermement chez soi et en soi croissant, compatible avec la poursuite d’objectifs économiques nécessitant un parfait conformisme des masses à l’ordre public dominant :

L’inviolabilité du domicile n’existe plus depuis la loi Perben II de 2004 : la police peut rentrer chez n’importe qui à toute heure du jour et de la nuit. Cette intrusion est redoublée par la toute récente loi LOPPSI II, qui permet désormais l’espionnage par la police de toutes les communications électroniques privées.

- Le chef de l’Etat français lui-même, dans un discours qui a fait date, a promis l’aide technique de la géolocalisation pour surveiller les dangereux schizophrènes (c’est devenu un pléonasme pour le bon peuple). L’assignation à domicile (ou à proximité) par bracelet électronique est déjà largement étendue depuis 1997 comme peine substitutive à l’enfermement carcéral.

L’hospitalisation à domicile psychiatrique a été expérimentée et s’est développée dans de nombreux départements depuis 2004[2].

- Il appartient aux médecins de prononcer les arrêts de travail, comportant des heures fixes de présence quotidienne obligatoire à domicile[3]. Cette disposition vise à faciliter les contrôles, notamment à l’initiative des employeurs[4], pour lutter contre la fraude aux arrêts de travail abusifs. Il est particulièrement intéressant de constater comme le recours banalisé à la caution scientiste de la médecine permet ainsi d’enfreindre la liberté d’aller et de venir, droit pourtant constitutionnel[5] !

- Rappelons comment la propagande testée en 2008 autour de la grippe A, a répandu l’idée d’un confinement généralisé de la population, et planifié un état d’exception où les droits du travail et de la justice pourraient être bafoués du jour au lendemain.

- Un apartheid physique s’étend à l’échelle mondiale entre les riches, les méritants, les élus d’un côté, et les pauvres, les malades, les parias de l’autre : centres de rétention, murs de séparation entre ou à l’intérieur des états, délimitant des zones vertes et rouges[6], multiplication des résidences et maintenant des villes sécurisées ;

- Conséquence directe de la privatisation de l’existence comme du bouleversement des moyens de communication, se développent également le télétravail, la télémédecine, le téléachat, l’enseignement à domicile, l’éducation thérapeutique

- Garante de la santé mentale de toute la population, la psychiatrie s’occupe désormais de « traiter » tout trouble du comportement, autrement dit toute déviance par rapport à la norme sociale telle que, par exemple, le trouble oppositionnel (ce qui évoque irrésistiblement la psychiatrie du goulag soviétique, où l’opposition politique constituait une maladie mentale[7]). De la police intérieure pinelienne en passant par l’intériorisation surmoïque freudienne de la contrainte externe, jusqu’aux neurosciences qui permettent d’inscrire médicalement aujourd’hui toute défaillance, toute différence à l’intérieur même du cerveau voire du capital génétique de chacun : la métaphore médico-psychologique ne pouvait rester lettre morte après deux siècles de délire positiviste…Flicage psychiatrique et techno-scientiste destiné effectivement à tous nous surveiller : le fichage informatique se généralise[8], tandis que les députés du parti du chef de l’Etat français prônent le fichage de l’ADN à la naissance et du comportement des enfants dès la maternelle. Désormais, le management comportementaliste par l’autoévaluation et l’amélioration continue de ses performances consacre partout la psychologisation hygiéniste du ministère de l’intérieur : chacun est devenu son propre policier, son propre médecin, son propre chef d’entreprise privée individuelle, s’auto-contrôlant et s’auto-développant pour se soumettre aux normes biologiques de la neuro-économie. Le repli sur soi obéit à la loi du marché et accomplit la sélection naturelle… Sauve qui peut ! Mais en rangs : la guerre économique mondiale nécessite que soit garanti jusqu’au bout le moral des troupes. Voici pourquoi la psychiatrie est désormais au cœur des enjeux politiques, instrumentalisée par le pouvoir psycho-économique, pour lequel seule compte la loi égoïste du profit et de la concurrence : la santé mentale positive néolibérale, n’est-ce pas savoir profiter des opportunités pour s’adapter à une situation à laquelle on ne peut rien changer[9] ? Chacun pour soi, chacun chez soi, et tous pour la compétition économique (comme l’explique la présidente de la fondation neuro-scientiste FondaMental ,autre députée du parti au pouvoir)[10] !

- La loi de 1990 est une loi d’exception, dérogeant au droit commun : la seule où une mesure de privation de liberté est décidée non par un juge, mais par le représentant de l’Etat… Exception qu’aggravera la réforme annoncée, puisque le Préfet ne sera jamais tenu de suivre l’avis médical, et choisira lui-même l’expert psychiatre, exercice qu’il pourra répéter indéfiniment - jusqu’à ce que le Juge des libertés et de la détention, indépendant comme chacun sait de toute pression exécutive, ose s’y opposer. Bref, toute personne extériorisant son « trouble » hors de chez elle, ou se mettant hors d’elle, risquera demain légalement d’être « traitée », c’est-à-dire neuroleptisée, à vie…

- Il n’est pas hors de propos de rappeler enfin, last but not least, que le pic de Hubbert est déjà vraisemblablement derrière nous : la production de pétrole va se tarir inexorablement dans les 20 ans à venir… Cette crise énergétique ultime, sauf lapin sorti in extremis du chapeau par quelque allègre magicien, annonce le grand retour de la marche à pied, excellente au demeurant pour la santé physique et mentale du plus grand nombre, mais gênante pour que le plus grand nombre aille faire ses courses au centre commercial de plus en plus excentré, comme pour aller voir son psychiatre en consultation...

Que peut-on conclure de tous ces éléments juxtaposés, vers quelle perspective menaçante convergent-ils ? N’est-ce pas celle toute tracée par les idéologues ultra-libéraux de la post-modernité bien-pensante et bêlante, du TINA[11] de lady Thatcher à la fin de l’Histoire de mister Fukuyama[12] ? Le bonheur individuel du développement personnel, le must de l’épanouissement psycho-technique ne résident-ils pas dans le cocooning et l’hyperconsommation, chacun enfermé chez soi devant le miroir narcissique de ses écrans magiques, communiquant instantanément avec le monde entier par mails, blogs, textos et facebook - et grâce à cette bonne vieille télévision qui nous captive toujours de son star-système hypnotique, la réussite par l’argent facile et le succès médiatique, de l’enfant-roi au chef de l’Etat français bling-bling ?

Vers quelle post-humanité monstrueuse, vers quelle convergence funeste de l’hyper-individualisme de la jouissance immédiate et de l’hyper-étatisme du contrôle médicalisé et policé de nos consciences tendons-nous ainsi inexorablement ?

Le sociologue et philosophe Hartmut Rosa[13] a bien décrit cette « immobilité fulgurante » dans laquelle nous allons tous être bientôt emmurés vivants[14]… L’apocalypse intériorisée avant même l’heure dernière !

L’isolement à domicile, pour résumer, c’est que du bonheur : bénéfice économique (évitement de l’hospitalisation et marché florissant de la sécurité), bénéfice sécuritaire (préservation de la tranquillité publique), bienfait psychologique (promotion du confort narcissique), bienfait écologique (amortissement de la crise énergétique)… La paralysie sociale, la noyade collective programmées dans la bonne humeur communicative du troupeau normopathique !

L’avenir radieux de la psychiatrie : le grand renfermement à domicile ! Et les moutons seront bien gardés, en attendant de se jeter à l’eau comme un seul homme, le dernier homme, le meilleur pour la fin… Dans sa folie de plus en plus furieuse, l’Etat français néolibéral prendrait-il les psychiatres, ces garde-fous du désordre symbolique, pour d’ultimes Panurges ?

 

Olivier LABOURET

Médecin Psychiatre

Union Syndicale de la Psychiatrie

Collectif contrela Nuit Sécuritaire

Conseil Scientifique d’Attac

 

NOTES

[1] Pouvant comporter des soins à domicile, article L.3211-2-1 du projet de loi.

[2] Circulaire DHOS du 4 février 2004. 

[3] Article L.323-6 du Code de la sécurité sociale, instauré parla Loide financement de la sécurité sociale 2007.

[4] Loi relative à l’assurance maladie du 9 août 2004.

[5] Décision du Conseil Constitutionnel du 12 janvier 1977.

[6] Lire W. Brown, Murs. Les murs de séparation et le déclin de la souveraineté étatique, les Prairies ordinaires, 2009 ; N. Klein, la Stratégie du choc, Actes sud, 2008.

[7] Lire W. Boukovsky, Une nouvelle maladie mentale en URSS : l’opposition, Seuil, 1971.

[8] Fichage simultanément policier, financier, social et sanitaire, dont les trois finalités visent à éliminer toute déviance individuelle : interconnexion croissante, prédiction de tout « trouble » ou délit, contrôle des populations à problèmes sous le masque de la lutte contre la fraude et contre la délinquance (pauvres, jeunes, étrangers, malades, militants…).

[9] Lire le rapport du Centre d’analyse stratégique, la Santé mentale, l’affaire de tous, novembre 2009.

[10] Voir Un monde sans fous, documentaire de P. Borrel, Cinétévé, avril 2010.

[11] There is no alternative.

[12] La Fin de l’histoire et le dernier homme, Flammarion, 1992.

[13] Accélération. Une critique sociale du temps,la Découverte, 2010.

[14] Sauf renouveau politique altermondialiste et alterpsychiatrique !

 

SOURCE

17:13 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

22/05/2011

Alexis Carrel, ce méconnu ? (Claude Guillon)

En complément au texte précédent.

 

Alexis Carrel, ce méconnu ?

« Un ancien chargé de mission de Jack Lang publie un livre à la gloire du théoricien raciste. »

Ce texte a été publié dans la revue No Pasaran (janvier 1997, n° 43), organe du réseau du même nom et du groupe Scalp-Réflex.

Éloigné des positions dites « antifascistes », jugées par moi réductrices et confusionnistes, j’avais décliné, en janvier 1996, l’amicale proposition d’un billet régulier dans cette revue. Certaines péripéties de la lutte des sans-papiers devaient néanmoins me rapprocher des militants du Scalp-Réflex, jusqu’à la débandade de la guerre du Kosovo. À propos de ce dernier épisode, on se reportera au texte « De la confusion comme "dégât collatéral" », refusé par No Pasaran, et reproduit en annexe de Dommages de guerre.

 

Alexis Carrel, ce méconnu ?

par Claude Guillon

(mercredi 30 juin 2004)

 

Prix Nobel 1912 de médecine et de physiologie, Carrel avait découvert sa vocation en assistant à l’agonie du président de la république Sadi Carnot, poignardé à Lyon, en 1894, par le compagnon anarchiste Caserio. « Je me résolus à prévenir le retour de ce genre d’accident » écrivait Carrel, qui tint doublement parole, puisqu’il devint le spécialiste de la suture des vaisseaux sanguins (et le pionnier des greffes de vaisseaux et d’organes), et se fit l’apologiste d’un fascisme scientifique.

L’Homme cet inconnu, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires, depuis 1935 jusqu’à nos jours [1], défend des thèses autoritaires, misogynes, et racistes, prétendument fondées sur des données biologiques. Selon Carrel, les prolétaires « doivent leur situation à des défauts héréditaires de leurs corps et de leur esprit. » Pour parvenir à « une aristocratie biologique héréditaire », le médecin préconise de « favoriser l’union des meilleurs éléments de la race. » Quant aux criminels les plus endurcis, « un établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, permettrait d’en disposer de façon humaine et économique. » Dans une préface de 1939, Carrel déplore l’affaiblissement des « grandes races blanches » : « La civilisation occidentale [...] s’achemine vers la dégénérescence grâce à la stérilité des groupes humains les plus forts et les plus intelligents. » Il rend hommage à « la jeunesse de l’Allemagne et celle de l’Italie [...] animées par la foi qui les pousse à se sacrifier pour un idéal. »

Rien d’étonnant donc (je l’ai montré plus longuement ailleurs [2]), à ce que Carrel ait séduit les théoriciens de la nouvelle droite qui se sont employés à le remettre au goût du jour, en minimisant, avec le concours d’anciens collaborateurs du maître, le caractère raciste et pronazi de ses écrits. C’est ainsi qu’Yves Christen a dirigé un ouvrage collectif intitulé Alexis Carrel, l’ouverture de l’homme [3], avant d’écrire lui-même une « suite » à L’Homme, cet inconnu, intitulée L’Homme bioculturel [4], livre qui s’ouvre « délibérément » sur les dernières phrases de celui de Carrel. De son côté, Alain de Benoist cite élogieusement Carrel, dès 1977, dans son Vu de droite [Éd. Copernic, 1977]. Par la suite, tout en continuant à se vendre dans les bibliothèques de gares, Carrel a été utilisé comme caution « scientifique » par Le Pen, Bruno Mégret et consorts [5].

La dernière tentative de réhabilitation vient d’un André Mure, romancier obscur, mais ancien adjoint à la Culture de la ville de Lyon, et ancien chargé de mission au cabinet de Jack Lang [6]. La ligne de défense qu’il adopte en faveur de Carrel n’est pas originale, c’était déjà celle de la nouvelle droite : tout ce que l’on peut reprocher au grand savant appartient à son époque, la critique de ses positions racistes et pronazies est malveillante ou anachronique. Au passage, ce sont de bien étranges réflexions qui apparaissent sous sa plume, dont je vais donner deux exemples.

Ayant, semble-t-il, admis la guérison médicalement inexplicable d’un « miraculé » de Lourdes, Carrel aurait été contraint de quitter Lyon au début du siècle, en butte à une cabale anticléricale. C’était, écrit André Mure, « aux alentours de 1900, en pleine affaire Dreyfus qui déchirait le pays entre Juifs et anti-Juifs (p. 10) [7] » ! Ainsi donc, il fallait être juif pour prendre le parti de Dreyfus ! Si la société était en effet partagée, c’était entre dreyfusards et antidreyfusards. Si ces derniers étaient antisémites, rien ne permet de mesurer la proportion de juifs parmi les premiers (et quel intérêt, sinon pour un antisémite ?).

Déplorant le retour, dans la jeunesse, de « l’intolérance » et du « sectarisme », à propos des crimes commis pendant la deuxième guerre mondiale, Mure écrit : « Mais il fallait punir tous ceux qui avaient participé au génocide nazi, même de manière passive, comme ces fonctionnaires de Vichy arrêtant des juifs. (p. 78) [8] » On aurait préféré, c’est un euphémisme, voir plus « passifs » encore les fourriers de la machine d’extermination nazie...

L’excuse d’époque

« Carrel, bien que très ami avec de nombreux Juifs qu’il appréciait et admirait beaucoup, notamment ceux dela Fondation Rockefeller [A.C. vivait aux États-Unis], se laissait aller dans les conversations privées à des lieux communs du style : “Les Juifs sont partout...” ou à parler des “nègres”. Il n’était pas le seul dans ce cas, et, jusqu’à 1945, c’était le vocabulaire courant qui ferait bondir aujourd’hui (p. 24). »

« Il est vrai qu’avant la guerre l’eugénisme n’avait pas sa résonance d’aujourd’hui, et même les gens de gauche négligeaient - ou glissaient - sur les prises de positions dans un domaine qui gênait les catholiques pointilleux (p. 51) [allusion à une critique de L’Homme, cet inconnu publiée dans la revue Esprit] ».

« En réalité, Hitler n’était pas encore au pouvoir quand le livre fut pensé et écrit. (p. 57) »

« [Carrel] portait des jugements tranchés. mais si on les replace dans le vocabulaire, le contexte de l’époque, avec ses connaissances, que lui reprocher de sérieux ? Les étrangers nous considèrent avec étonnement, quand ils nous voient massacrer [sic] nos gloires les mieux établies... Ne jouons pas avec notre patrimoine. Nos grand hommes, tout comme nos vieilles pierres, valent mieux que cela. (p. 88) »

Le plaidoyer de M. Mure, comme ceux de ses prédécesseurs, fonctionne comme un tour de prestidigitation : on ne peut pas dire que mon client était raciste, puisqu’à l’époque, tout le monde était raciste ; et d’ailleurs, puisque tout le monde l’était, ça ne pouvait pas être grave. De plus, racisme et eugénisme n’ont pris tout leur sens qu’avec la mise en pratique nazie. Ce procédé me paraît particulièrement intéressant en ce qu’il utilise au service des pronazis d’époque, et de leurs idées, une vérité historique généralement niée : la théorie et la pratique nazie dans le domaine de l’eugénisme raciste trouvent leurs racines dans des théories et des pratiques très répandues dans les trente premières années du siècle, dans les dites démocraties, notamment dans les élites scientifiques. Ou de manière plus provocatrice : les nazis mettent en pratique jusque dans ses plus extrêmes conséquences meurtrières, en en exagérant notamment la paranoïa antisémite, un programme déjà partiellement élaboré et pratiqué par les démocraties, l’élimination des individus jugés « tarés ». En 1904, Francis Galton, cousin de Darwin et fondateur de l’eugénisme moderne, inaugure une chaire d’eugénique à l’université de Londres. Il espère contribuer à « l’extinction progressive des races inférieures ». En France, le prix Nobel de médecine 1913 Charles Richet ne comprend pas « par quelle aberration on peut assimiler un Nègre à un Blanc ». On pourrait multiplier les exemples, d’un courant dont Carrel est le représentant le plus connu, du fait du succès persistant de L’Homme, cet inconnu. On peut aussi rappeler les milliers de malades mentaux stérilisés de force aux États-Unis ou dans certains pays scandinaves.

Certains libertaires mêmes, et leurs compagnons de route, n’ont pas échappé aux séductions du projet eugénique, dont ils n’ont pas vu la contradiction avec les principes antiautoritaires. En 1909, Paul Robin, éducateur anarchiste et néo-malthusien, était d’avis de pratiquer la stérilisation « sans leur demander leur avis à tous les fous internés, aux criminels, aux violents surtout, à tous les inaptes ou inadaptables ». Plus tard, le Dr Binet-Sanglé, réformiste sincère, proche du mouvement néo-malthusien, et très influencé par les théoriciens anarchistes, estimera que « l’infanticide des dégénérés, le meurtre des idiots et des mélancoliques incurables ainsi que le suicide secondé sont parfaitement rationnels. (1919) » Et ailleurs, il propose « d’encourager le suicide des mauvais générateurs et, à cet effet, de créer un institut d’euthanasie, où les dégénérés fatigués de la vie seront anesthésiés à mort à l’aide de protoxyde d’azote ou “gaz hilarant”. (1918) » Cette dernière citation, tirée du Haras humain, suffit à priver Carrel du titre, peu enviable et historiquement peu pertinent, d’ « inventeur des chambres à gaz [9] » qu’on lui a rétrospectivement attribué pour mieux le déconsidérer.

Lire Carrel aujourd’hui peut certes être utile, à condition que ses textes soient disponibles dans une édition critique, et non comme c’était le cas de L’Homme, cet inconnu dans l’édition Presses Pocket (vendue jusqu’en 1992) présentés comme un innocent « ensemble de données scientifiques », sur lesquelles le préfacier, le Dr Robert Soupault [10], se refusait à tout commentaire, feignant de « laisser le lecteur entièrement livré à sa propre analyse et à son propre jugement ». Manière extrêmement perverse d’attribuer au racisme le statut d’opinion, susceptible de discussion, dans le même temps où l’on reconnaît le bien fondé de ses justifications pseudo-scientifiques. C’est précisément là ce que nous avons « à reprocher de sérieux » à Carrel et à ses actuels défenseurs.

 

NOTES

[1] La multiplication des polémiques, notamment à propos de la dénomination de la faculté de médecine de Lyon, semblent avoir poussé les éditeurs Presses-Pocket et Plon à l’autocensure. Les deux versions (poche et grand format) sont annoncées indisponibles, sans projet de réimpression (décembre 1996).

[2] Claude Guillon, De la Révolution, 1989, l’inventaire des rêves et des armes, Éditions Alain Moreau ; cf. notamment chapitre IV.

[3] Éditions du Félin, 1986.

[4] Éditions du Rocher, 1986.

[5] Voir à ce sujet L’Homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean Marie Le Pen et les chambres à gaz, Lucien Bonnafé, Patrick Tort, Syllepse, 1992.

[6] Alexis Carrel, éditions LUGD, Lyon, 2ème trimestre 1996.

[7] C’est moi qui souligne.

[8] Idem.

[9] C’est le titre donné par Libération à un entretien avec Jean-Pierre Cambier. Texte reproduit en fac-similé dans le livre d’André Mure, pp. 80 et 81.

[10] Sur ce personnage cf. « Le nazisme, la "race" et la loi ».

 

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