05/06/2011

Le complexe médico-industriel

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Le complexe médico-industriel

(La révolution en charentaises, 15 juillet 2006)

 

Dans cet ouvrage publié sous l’égide d’ATTAC, Jean-Claude Salomon se livre à une description analytique du complexe médico-industriel (pur produit de la mondialisation contemporaine) dont la structure s’apparente au complexe militaro-industriel (pur produit de la Guerre Froide). Le constat sans concessions de ce médecin et biologiste l’amène à ébaucher une stratégie d’endiguement audacieuse et réaliste.

Qu’est-ce que le complexe médico-industriel et quelles sont ses conséquences ?

Un point de vue éthique et moral

Comme les autres multinationales, les firmes de l’industrie pharmaceutique ont pour objectif premier d’engranger des bénéfices et de rétribuer leurs actionnaires. La priorité donnée au rapport financier entraîne régulièrement des anomalies préjudiciables au bien commun comme la mise prématurée sur le marché de médicaments mal étudiés, la médiocrité de certaines études scientifiques, le non-respect des règles éthiques au cours d’essais cliniques et la transmission d’informations truquées aux médecins par l’intermédiaire des visiteurs médicaux.

De plus, dans le secteur médical, les conflits d’intérêts sont monnaie courante. Autrement dit, les chercheurs chargés de tester les médicaments sont rémunérés par les laboratoires au titre d’experts et perdent de fait leur indépendance. L’industrie pharmaceutique fournit en outre à ces chercheurs l’argent et les moyens de la notoriété. Dès lors, les patients n’ont aucune garantie de la qualité médicale et scientifique des tests. Les pouvoirs publics laissent faire, trop heureux de voir des capitaux privés remplacer ceux de l’Etat.

Un point de vue juridique

La montée en puissance du complexe médico-industriel a abouti à la mise en place d’un véritable carcan juridique qui restreint considérablement la liberté scientifique et rend très difficile l’apparition de petites firmes pharmaceutiques. Alors que de nombreux médicaments médiocres sont mis sur le marché, de nombreuses barrières réglementaires font obstacle à la diffusion de médicaments et de vaccins susceptibles d’améliorer sensiblement le sort des populations des pays du Tiers-Monde. A titre d’exemple, l’auteur indique que si l’aspirine ou le vaccin contre la variole avait été inventés aujourd’hui, ils ne franchiraient pas certaines barrières règlementaires et ne pourraient pas être commercialisés.

Désormais, les grandes firmes pharmaceutiques s’intéressent moins à la fabrication des médicaments (délocalisation des usines et sous-traitance) qu’à la gestion d’un portefeuille de brevets et d’un capital financier. D’où l’obsession de produire le maximum de brevets. Leur puissance financière dépend de leur capacité à faire croire aux investisseurs qu’elles seront en mesure de mettre sur le marché, dans les années à venir, des médicaments qui deviendront des "blockbusters". Rien ne le garantit, ce qui laisse une large place à la spéculation. Les multinationales ont donc tout intérêt à cacher les résultats de leurs tests lorsqu’ils sont mauvais pour ne pas effrayer leurs actionnaires.

Elles ont aussi tout intérêt à passer sous silence certains résultats lorsqu’elles demandent aux pouvoirs publics l’autorisation de mettre un médicament sur le marché. La marge de manœuvre de l’Etat est extrêmement limitée car tous les éléments d’évaluation sont fournis par la firme pharmaceutique, qui est le seul propriétaire des résultats des tests ( !).

Un point de vue idéologique

Le complexe médico-industriel fait preuve d’une cohérence idéologique qui renforce considérablement sa position dominante. Les multinationales qui le composent justifient toutes leurs actions par la perspective de "lendemains qui chantent". Elles seules sont susceptibles de produire les "médicaments miracles" de demain grâce aux énormes profits qu’elles engrangent aujourd’hui. Leur mettre des bâtons dans les roues reviendrait donc à mettre en péril le bien commun.

L’auteur démontre que ce discours relève de la propagande et qu’il est surtout destiné à attirer les financeurs. Chaque année, de nombreux brevets sont déposés mais ils concernent dans leur immense majorité des innovations qui n’en sont pas : nouveau goût, nouveau nom, nouvelle présentation, formule chimique voisine, etc. Le portefeuille de brevets des multinationales doit encore prouver sa valeur. Il est illusoire de croire au médicament miracle et à la destruction des anciens médicaments par les nouveaux. L’histoire médicale contemporaine montre que l’allongement de la durée de vie doit plus aux démarches empiriques des médecins concernant l’utilisation des anciens médicaments qu’aux "innovations" des multinationales. Comme le souligne l’auteur, "les médicaments du passé sont et seront très présents".

Un point de vue économique

Depuis une vingtaine d’année, le prix des médicaments a explosé alors que tous les médicaments majeurs ont été découverts entre 1935 et 1975, ce qui montre qu’il existe une différence entre la création de valeur et la création de santé.. Les médicaments représentent aujourd’hui un marché mondial de 400 milliards de dollars. La culture du secret des firmes pharmaceutiques ne permet pas de savoir combien coûte le développement d’un médicament, ce qui laisse le champ libre à toutes les intoxications médiatiques visant à justifier les profits pharamineux des multinationales.

L’analyse de leurs bilans montre que la recherche et le développement de nouveaux médicaments ne constitue pas la priorité des firmes pharmaceutiques. Celles-ci dépenses en effet plus d’argent en marketing et en rémunération des actionnaires [1]. Pour convaincre leurs actionnaires de leur capacité à innover, les multinationales multiplient les fusions pour devenir de plus en plus grosses et attirer de nouveaux capitaux. Dans le même temps, elles luttent contre le développement des médicaments génériques. Cette attitude ressemble à une fuite en avant et ne garantit en rien l’innovation.

Un point de vue politique et social

Les systèmes de remboursement des médicaments ont constitué une protection pour ce marché et ont encouragé une inflation qui semble incontrôlable. Une réforme de ces systèmes est donc nécessaire mais comme le montre l’exemple des Etats-Unis, la privatisation n’est dans l’intérêt de personne, sauf des compagnies d’assurance et des firmes pharmaceutiques. Aux Etats-Unis, les plus pauvres et les personnes considérées comme "à risque" ont très difficilement accès aux soins, les médecins sont à la merci des HMO (Health Maintenance Organizations) et les dépenses en matière de santé restent élevées pour des services médiocres [2].

D’un point de vue politique, l’auteur avance l’hypothèse selon laquelle le complexe médico-industriel serait un instrument de l’hégémonie américaine. L’essentiel des firmes pharmaceutiques sont en effet américaines et elles sont soutenues par leur gouvernement dans toutes les grandes instances internationales comme l’OMC par exemple. Quand on sait le rôle qu’à joué le complexe militaro-industriel et la course aux armements dans la chute de l’URSS, ont peut se demander si la hausse continue du prix des médicaments, et donc des dépenses de santé des Etats, ne viserait pas à affaiblir les concurrents potentiels des Etats-Unis.

Au terme de cette analyse de la nature du complexe médico-industriel, on voit que les médecins et les scientifiques n’ont finalement plus vraiment leur mot à dire dans l’univers des firmes pharmaceutiques et que le bien commun est une préoccupation mineure. L’auteur propose un certains nombre de pistes pour sortir de cette situation.

(...)

NOTES

[1] Entre 1991 et 2000, les neuf compagnies pharmaceutiques étudiées par Léo-Paul LAUZON et Marc HASBANI ont dépensé 316 milliards de dollars en frais de marketing et d’administration et 146 milliards de dollars pour leurs actionnaires contre 113 milliards de dollars en frais de recherche et de développement. Etude disponible sur http://www.unites.uqam.ca/cese/

[2] Selon l’OCDE, les Etats-Unis ont consacré, en 1998, 4 270 dollars par habitant, soit 14 % de leur PIB aux services de santé, alors que les 23 pays de l’OCDE, incluant le Canada, n’ont dépensé que 2 000 dollars par habitant, soit 8 % de leur PIB. Malgré cela, les chiffres de l’espérance de vie et de la mortalité infantile placent les Etats-Unis dans la moitié la plus basse des pays de l’OCDE.

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18:39 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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