30/06/2011

SAINT-ANNE, ASILE DU XXIe SIÈCLE

« Le pouvoir thérapeutique des psychiatres est la clef de voûte des institutions de soins destinées au traitement de la folie. C'est autour de lui que s'articulent les autres pouvoirs nécessaires à la bonne marche de telles institutions. Ce pouvoir thérapeutique est immense : il n'existe aucun lieu où le pouvoir d'un individu sur le corps des autres soit aussi total que dans les institutions psychiatriques. Paradoxe qui n'est qu'apparent : pour agir sur l'esprit réticent, c'est bien toujours du corps qu'il a d'abord fallu se saisir. » (Bernard de Fréminville, La Raison du plus fort. Traiter ou maltraiter les fous ?, Seuil, 1977)

  

« SAINT-ANNE, HÔPITAL PSYCHIATRIQUE »

Nous avons choisi de revenir sur ce documentaire, sorti en mai 2010, car il présente à nos yeux un très grand intérêt. Filmant pendant plusieurs mois dans les services fermés des secteurs 15 et 17 de l’hôpital Ste-Anne à Paris, Ilan Klipper a manifestement réussi à se faire oublier dans des murs où, entre blouses blanches, pyjamas bleus et quelques visites de proches, il n’y a personne. Le résultat est là : la réalité quotidienne de l’enfermement blanc. Un premier texte propose une analyse globale du film, tandis qu’un second reprend une "scène" particulièrement significative.

 

SAINT-ANNE, ASILE DU XXIe SIÈCLE

 

Extrait du jounal contre l'enfermement psychiatrique Sans remède n°2, pp.12-14

Ou comment le pouvoir psychiatrique fonctionne intra-muros, comment les médecins-psychiatres et les infirmier-e-s exercent ce pouvoir, comment ils en jouissent. On voit le traitement réservé aux désigné-e-s malades, les neuroleptiques massivement prescrits, les électrochocs, l’isolement et la contention. On voit à quoi est réduite la condition de psychiatrisé-e. On voit ce qui résulte des procédés employés. Mais quelques lumières dans ce sinistre tableau : des résistances se manifestent !

Chimiothérapie avec usage massif des neuroleptiques

Ici la chimie est le seul moyen utilisé, la seule arme. La quasi-totalité des hospitalisé-e-s qui apparaissent dans le documentaire sont sous l’artillerie lourde des neuroleptiques : Tercian, Haldol, Largactil, Risperdal, Loxapac. L’exemple le plus révélateur est celui de E.. Quand on le voit pour la première fois, il est plutôt excité et tient des propos délirants, il va se retrouver attaché (sauf un bras) sur son lit, avec un traitement supplémentaire, sans avoir apparemment commis la moindre violence. Le diagnostic est « schizophrénie affective ». En réunion de synthèse, on apprend qu’il est là depuis dix jours, avec un traitement lourd : Largactil 200 mg, Haldol 200 mg, avec en plus du Loxapac et du Valium. Le chef de service s’énerve : « Vous ne l’avez pas calmé ! », « Traitez-les, ces patients-là, enfin ! Ça se voit… moi je le vois à la fenêtre, il gueule comme un putois ! » Il reproche à l’équipe médicale de ne pas avoir procédé à des injections et de ne pas avoir utilisé les neuroleptiques les plus sédatifs. Quelque temps après, E., qui a fait des incidents – non-violents – dans la cour de promenade, est enfermé dans sa chambre avec une heure de sortie le matin et une heure l’après-midi. Autre réunion de synthèse (une semaine plus tard ?) : E. est maintenant sous Tercian (600 mg) et Haldol (400 mg) mais toujours pas « sédaté », comme ils disent. Le chef de service s’étonne : « Là où il est quand même très singulier, c’est que avec un traitement injectable correct, sédatif, le mec il est insomniaque complet… ça interroge, quand même… » et il prescrit scanner et EEG[1]… Dernière image du film : E., qui s’est énervé – verbalement – avec d’autres psychiatrisés, est attaché sur son lit, assommé par une injection. Encore une fois, la chimie a mis provisoirement fin à l’excitation et aux propos incohérents. Mais le spectateur ne verra pas l’issue de cet affrontement entre le pouvoir psychiatrique, qui n’a d’autre objectif que de casser le symptôme, et la vie d’un être qui n’a eu d’autre solution que d’emprunter une voie particulière. Le symptôme résiste, semble-t-il, docteur.

Electrochocs

Sur D. nosographié[2] dépression sévère. Etre humain réduit à une pathologie. Etre humain réduit au symptôme le plus récent « n’a pas mangé depuis plusieurs jours ». Etre humain réduit à une signature au bas d’un document autorisant le pouvoir médical psychiatrique à pratiquer des séances d’électrochocs. Etre humain réduit à un corps choqué à coups de décharges électriques. Etre humain réduit à une réaction cérébrale à une décharge électrique : le médecin ayant pratiqué l’électrochoc commente avec une collègue le tracé de l’électroencéphalogramme sur le ruban de papier…

« À chaque fois, il fait de très belles crises ! …

– Là elle est pas belle, sa crise… elle démarre… ça va, la phase de recrutement… mais tu vois l’amplitude n’est pas…

– Je vais diminuer un peu…

– Non non non, tu diminues pas… Maintenant elle commence à monter, mais c’est pas très joli…

– C’est pas comme au début… je peux vous montrer, au début ça a été trois fois de très belles crises, avec un arrêt brutal.

– Là, tu vois là, ça se termine bien… »

Notons qu’à cette occasion, les collaborateurs du dispositif électrochoquant ne nomment pas ce qu’ils font : l’un parle de « séance », l’autre – infirmier – d’« examen »…

Isolement et contention

Une des réussites de ce documentaire est de montrer que, dans l’asile du XXIe siècle, la contention et la chambre d’isolement sont devenues un soin à part entière ! Non point que, depuis les années 50 et l’invention du premier neuroleptique, elles aient disparu… Pas morte, la camisole ! Mais ces dernières années, les chambres d’isolement se sont multipliées et les prescriptions de la contention ont grimpé en flèche…

Et depuis le début de l’asile, ces pratiques ont été justifiées par un discours médical, y compris lorsqu’elles se situaient clairement dans le registre de la punition. « Sainte-Anne, HP » donne pleinement à entendre la version actuelle de ce discours, un alibi médical que tout le personnel, du plus haut au plus bas de la hiérarchie, peut reprendre en choeur et les « patients » gober avec leur traitement médicamenteux. Bien évidemment ce discours – quelque peu adapté – est proposé à l’extérieur : aux proches et – très rarement – aux « honorables citoyens », usagers potentiels du système de soins. Morceaux choisis : « Mlle A., je pense que ça va vous faire un petit peu de bien d’être contenue, parce que vous allez pouvoir dormir un petit peu et vous reposer… (…) Mlle A., je pense que vous aurez un petit peu de Tercian tout à l’heure, parce que je crois que ça vous calme un peu… »[3].

Mais parfois le punitif parle à ciel ouvert, cherchez bien le médical, il en reste peu : « Ne manquez pas de respect aux gens, sinon on va vous rattacher avec des piqûres aux fesses, c’est ça que vous voulez ? (…) vous n’allez pas rester longtemps détaché… vous voulez mon avis, moi j’vous l’donne ! (…) On vous a déjà attaché à deux reprises, je crois qu’il va y en avoir une troisième et ça va pas être demain ! Vous avez déjà été attaché deux fois, visiblement le problème c’est que vous n’avez pas compris ; en général une fois ça suffit aux gens pour qu’ils comprennent, pour qu’ils se calment… »

Discours téléphonique d’un médecin au père d’un « patient » mis sous contention : « Vous savez, les patients, je vais vous dire… euh… actuellement… et en même temps je crois qu’il est rassuré d’être contenu, comme toujours dans ces cas-là les patients… Nos patients à nous n’aiment pas être violents, n’ont aucun plaisir dans l’agressivité, ils se protègent, ils se défendent mais… donc il est, d’une certaine manière, mécontent évidemment d’être comme ça mais soulagé d’être contenu et d’être protégé de sa propre agressivité (…) C’est pour l’aider, hein, et surtout au niveau de l’équipe pour qu’on puisse mettre en place un traitement efficace et le plus rapidement possible on lèvera cette solution thérapeutique… ». Notons de plus que le pouvoir psychiatrique ne se contente pas de ne pas entendre les paroles des psychiatrisé-e-s – quand ils ou elles ont encore la force de les proférer – il s’autorise à parler à leur place.

Survivance du régime disciplinaire

Ce que met en lumière le film d’Ilan Klipper, et cela a peut-être échappé à la volonté de l’auteur, c’est la survivance du régime disciplinaire asilaire dans certains services fermés de l’hôpital psychiatrique du XXIe siècle. Mise sous neuroleptiques, injections de force, contentions, mise en chambre d’isolement, électrochocs, traitements-punitions : les psychiatrisé-e-s sont réduit-e-s à des symptômes identifiés par la nosographie psychiatrique et soumis-e-s à des traitements destinés à les éradiquer. La désignée maladie doit céder. Foucault parle ainsi des fonctions de l’hôpital psychiatrique du XIXe siècle, de l’asile : « lieu de diagnostic et de classification, (…) mais aussi espace clos pour un affrontement, lieu d’une joute, champ institutionnel où il est question de victoire et de soumission ».[4] N’avons-nous pas affaire au même type d’affrontement, même si les stratégies et les moyens ont changé ?

Le comportement normal doit être rétabli, le « retour des conduites régulières » évoqué par Foucault, ne fût-il qu’un ensemble – provisoire – de signes de normalité. Et cela fonctionne efficacement pour certains « patients » : D., après les électrochocs, a un discours totalement stéréotypé, en accord avec tout ce que peut dire le médecin. Quant à N., il conseille l’intendante à propos des vis de sa fenêtre pour que les « patients » ne s’évadent pas ! Et il téléphone comme s’il était infirmier : « On a un petit problème avec un monsieur qui pète les plombs… » !

Pour finir

On peut lire dans le texte officiel de présentation du docu : « Le manque criant de moyens financiers et humains implique une cadence infernale, un flux permanent de malades, qui ne permettent pas au plus consciencieux des soignants de faire correctement son métier. » Problème, et éventualité d’un commentaire artificiellement plaqué, car rien de tel n’apparaît dans ce film, sauf au niveau de l’entretien : lit cassé que l’on entoure de sparadrap, poignée de porte cassée et jamais réparée[5]… Qui pourrait prendre l’appel au service voisin demandant quelques hommes en renfort en vue d’une injection à un patient prétendument agité pour une illustration du « manque criant de moyens humains » ? Si un tel manque apparaît de façon flagrante dans le documentaire des « Infiltrés »[6], ce n’est pas le cas dans les services filmés ici. Quant à la fin de cette tirade, elle renvoie à une question qui n’est pas mince : qu’est-ce que faire correctement le métier de « soignant » dans de tels services ? Et si le « plus consciencieux des soignants » était celui qui choisit de ne pas exercer ce métier, ni là, ni ailleurs ?…

J.

 

NOTES

1. Electroencéphalogramme.

2. Nosographie : description et classification des troubles et maladies.

3. Voir aussi le texte suivant, « La bataille du pyjama »

4. Le pouvoir psychiatrique, Seuil/Gallimard, 2003, p. 345.

5. Mais pas de problème avec le matériel de contention, toujours présent en abondance…

6. « Hôpital psychiatrique : les abandonnés », diffusé le 18 mai 2010 dans le cadre de l’émission les Infiltrés sur France 2.

 

POUR LIRE « LA BATAILLE DU PYGAMA », VOIR LES PAGES 15 A 18 DU N°2 DE SANS REMEDE, CONSULTABLE SUR LE SITE DU JOURNAL.

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