23/10/2011

[Post-scriptum] La maladie : un terrain subversif ?

En guise de post-scriptum, un texte de Cédric Tolley, extrait du très intéressant et synthétique 72e numéro de Bruxelles Laïques Echos« Le bon, le fou et le troublant » (Mars 2011), téléchargeable au format PDF sur cette page. L'auteur présente à grands traits les idées centrales et quelque peu ésotériques du collectif SPK (Sozialistisches Patientenkollektiv), par erreur encore associé à la RAF (Rote Army Fraction). Peut-être compléter cette lecture par celle-ci. Quant à Alfredo M. Bonanno, qu'il se fasse offrir un cervo ! Les psychiatres « ou bien ils se suicident, ou bien il faut les tuer ». ^^

Bonne lecture et bon vent !Bisou

 

EDITION DECEMBRE 2011 : “Concept de la maladie”, rédigé en 1971, traduit par Georges Cipriani : http://www.bibliolibertaire.org/Textes/concept_de_la_maladie.doc

 

La maladie : un terrain subversif ?

par Cédric Tolley

 

Considérations autour de la lecture de “Concept de la maladie”. Un texte du Sozialistisches Patientenkollektiv, rédigé en 1971, et traduit de l’allemand par Georges Cipriani. Le Collectif des Patients Socialistes (SPK) a été fondé en octobre 1970 par des patients de la Polyclinique Universitairede Heidelberg (Allemagne). Son objectif est de développer le potentiel révolutionnaire de la maladie pour participer à la mise à bas du capitalisme. Générateurs de textes de doctrine politique, de réflexions sur la maladie, et en particulier la maladie mentale, le SPK prolonge son action dans les mouvements politiques de la gauche radicale des années 1970 ainsi que dans la sphère culturelle. Plusieurs de ses membres ont ensuite participé de près ou de loin aux activités de la Rote Armee Fraktion. Ce groupe politique a, par ailleurs, fait des émules jusqu’en Australie où quelques précurseurs du mouvement musical industriel, issu du milieu de la psychiatrie, fondèrent un groupe de musique nommé SPK qui s’inspiraient des écrits du collectif d’Heidelberg dans leurs chansons. Et leur impulsion n’était pas confidentielle, puisqu’elle a trouvé des prolongements jusqu’à inspirer des groupes de musique plus connus chez nous, tel The Cure, dont le nom n’est pas innocent.

Le texte que nous lisons, “Concept de maladie”, peut sembler ardu tant le développement de la pensée des auteurs s’enracine dans le parler hégélo-marxiste-léniniste qui, depuis les années 1970, nous est de moins en moins commun. Nous pensons cependant que cette expérience mérite d’être relayée car elle montre que les patients, les malades, trop souvent relégués au rang d’objets de la médecine, sont en mesure de prendre leur situation en mains et de se poser en acteurs sociaux politisés (“sujets” disaient-ils). Le texte nous intéresse aussi parce qu’il s’appuie sur une démarche strictement matérialiste et ne fonde l’analyse qu’en l’expérience et la réflexion humaine.

Nous prendrons ici le parti de laisser parler les auteurs, de résumer et de commenter leur propos. En effet, “les mots sont importants” et le fait d’accepter la lecture d’un texte dont le style orienté selon une idéologie à laquelle nous ne sommes pas habitués est aussi une façon de penser en dehors de nos sentiers battus et de regarder notre réalité d’un autre point de vue. Cet exercice montre aussi qu’il est diverses façons d’aborder une réalité partagée et que “le parler” dominant ne doit pas rester en mesure de quadriller la pensée humaine.

Après avoir posé un certain nombre de définitions, dont nous verrons celle qui décrit la relation entre sujet et objet, les auteurs décrivent l’essence capitaliste de la maladie, les conséquences en termes de symptômes, le potentiel d’action et de renversement que permet la prise en charge de la maladie par les patients.

Sujet et objet [1]

Il s’agit dans cette première partie de poser la définition du sujet (qu’actuellement nous nommerions plutôt “acteur”) et de l’objet. Et de montrer le rapport entre les deux. De l’avis des auteurs, les rapports de production capitalistes placent les personnes au rang d’objet (la force de travail) mobilisable au profit de la production. Il importe, pour le SPK, que les personnes prennent conscience de cet état des choses et oeuvrent collectivement à la transformation des rapports sociaux. En faisant des rapports sociaux leur objet, elles s’imposeraient comme “acteurs conscients”.

Sujet est ce qui s'épanouit librement dans les différences. Objet est ce qui se constitue dans le procès d'épanouissement du sujet. II n'y a cependant dans la société bourgeoise que le capital qui puisse s'épanouir librement dans les différences qui déterminent alors chaque singularité. Les individus singuliers ne sont qu'objets des nécessités du procès de valorisation capitaliste qui est le sujet qui détermine tout. Les relations des individus singuliers entre eux ne sont donc que des relations d'objet à objet ; il ne peut aucunement être question de libre volonté, car la volonté n'est que la façon dont les nécessités du capital se représentent pour chacun en particulier.

Mais les rapports de production capitalistes sont eux-mêmes le produit de ces individus en particulier, en ce que ceux-ci se comportent en objet, ils maintiennent en l'état les rapports de production. Ils sont donc à l'égard de ces rapports les producteurs […]. De cette manière passive, ils sont donc eux-mêmes sujets ; mais ils sont absolument objet dans leurs activités.

La dialectique de sujet et objet s'inverse conséquemment lorsque les individus objets singuliers se reconnaissent comme sujet collectif et font des rapports sociaux leur objet en tant que leurs produits. C'est objectivement et subjectivement dans la maladie que se trouve la nécessité de cette inversion. Ce n'est qu'à partir de la maladie que se laisse développer l'identité politique des consciences qui est nécessaire pour faire de la société son objet.

Le dernier passage de cet extrait prête à l’équivoque. Le SPK considère-t-il que la maladie, au sens le plus immédiat du terme, soit l’unique ferment de la prise de conscience et du travail pour la refonte des rapports sociaux ? Ou alors étend-t-il la définition de la maladie à une réalité moins immédiate ? La suite laisse croire que c’est à cette seconde solution qu’il faudra s’attacher.

Maladie et Capital

En effet, ici, les auteurs montrent comment le mode de production capitaliste est en lui-même générateur de maladie. La maladie devant être comprise comme ce qui est mortifère et contraire à la vie.

L’idée générale est que, telle la matière, les personnes, force de travail forcée de travailler et, par là, objets du procès de production, épuisent leur force vitale dans le travail de production.

“[…] la production est immédiatement identique à la destruction des forces productives. Car les exploités sont contraints de vendre leur force de travail qui est leur corps et leur réflexion, donc leur vie, afin de vivoter dans une vie qui n'en est plus une pour eux. Les produits sont particulièrement précieux pour cette raison qu'ils contiennent la vie rompue en eux, l'usure des exploités, leur force de travail. […] Par là l'échange des produits est équivalent à l'échange de vie meurtrie par morceaux ou autrement, de maladie.

…pour produire pour le capital dans ces rapports meurtriers, pour s'abandonner soi-même aux rapports de production, la vie se contredit elle-même et sombre dans la maladie…]. La maladie est donc la force qui maintient en état les rapports et crée pareillement chaque produit singulier ; les produits eux-mêmes sont l'accumulation matérialisée de la maladie des masses. La maladie est une force productive et une force de propagation, expansive comme le capital procède ; la maladie est sujet. Dans ces rapports sociaux la production est égale à une destruction […].

L'individu singulier n'a […] aucune autre possibilité de se maintenir en vie que de sacrifier cette vie au procès de production, donc de la détruire. Ainsi, celui qui produit se métamorphose dans ce procès de production en produit, en marchandise […] afin de vivre, ou, pareillement, afin de satisfaire ses besoins, il doit produire. […] les besoins sont cependant à nouveau le point de départ de ce procès continuel […] et ne contiennent aucune possibilité de satisfaction, mais seulement les nécessités du capital.

Du fait que les conditions générales se représentent comme pouvoir naturel et immuable à l'égard de l'individu singulier, celui-ci ne peut pas reconnaître en quoi la maladie est socialement produite ou en quoi la société est malade. II s'approprie la maladie en tant que souffrance individuelle, comme misère personnelle dont on est fautif, qui doit être gérée individuellement. II prend par là définitivement en ses mains propres l'autodestruction. […] Du malheur inconscient il se développe ainsi nécessairement une conscience malheureuse qui reconnaît l'identité du capital et de la maladie. La lourdeur de la souffrance comme nécessité objective accompagnant la métamorphose devient politique, le malade devient patient.”

Ce serait donc par la conversion de la vie (la vitalité du corps et de l'intellect) en produit de production que le processus capitaliste est générateur de maladie. Les personnes sont réduites à leur force de travail. Il n’est donc pas question pour elles d’envie ou de satisfaction des personnes en tant que “sujet”. Seulement, dans le cadre du système de production (les besoins sont à satisfaire au moyen de la production elle-même), elles sont contraintes de se maintenir (et pour cela de produire) dans un état de survie qui ne permet ni l’épanouissement, ni la prise de conscience immédiate qui feraient passer les personnes de l’état d’objet à celui de sujet.

Les auteurs dénoncent en outre la négation du caractère mortifère du capitalisme en ce que l’apparition de la maladie n’est pas considérée comme résultant des rapports de production mais comme un “coup du sort”, une “misère personnelle” dont celui qui en est frappé doit seul assumer la responsabilité. Pour le SPK, la maladie est une production sociale[2] et doit être reconnue comme telle afin que le malade devienne acteur conscient. Les auteurs semblent considérer que cette prise de conscience est inéluctable telle l’éclosion d’une sorte de “conscience de classe” et qu’elle doit inévitablement aboutir à l’action des malades devenus patients. L’histoire nous montre cependant que cette inéluctabilité est assez incertaine ou qu’elle se fait encore attendre...

Symptômes

Les auteurs du SPK voient les symptômes comme une protestation objective contre les structures sociales. Et ils entendent mettre en lumière le fait que l’individualisation de la gestion des symptômes représente un mécanisme de déni à l’égard des causes de la maladie et, partant, un moyen ultime d’aliénation.

Les symptômes, associés à une lourdeur de souffrance, sont des formes d'apparence de la maladie sociale dans l'individu singulier. Bien que produit socialement, ils sont gérés ou appropriés individuellement. […] les symptômes sont protestation contre les structures fondamentales de la société ; le contexte social produit toutefois les symptômes justement comme étant sans contexte, isolés, individuels […] La tentative de résolution individuelle de la souffrance ne donne qu'une mauvaise infinité seulement, où un symptôme en relaie un autre jusqu'à ce que la vie rongée par la maladie soit définitivement dévorée par le capital.

[…] la maladie n'est pas à quelque chose près le contraire de la santé, mais de la vie. La santé est une qualification des dominants qui ne dit rien d'autre sur elle-même que les symptômes sont établis de telle sorte que le malade s'encastre sans heurts dans le procès d'exploitation. La guérison (y) est alors le procès de l'aliénation de soi […] et être sain signifie alors être mort vivant.

La maladie serait ainsi la conséquence mortifère du système capitaliste et le symptôme serait la marque individualisée de la société malade dans le corps de chacune des personnes malades de la société. Et pire, l’activité de guérison, ne verrait pour seule finalité que la remise en état de produire.

S’il fallait relier ce propos à d’autres collectés dans ce numéro, nous pourrions voir se dessiner un tableau où la question de la santé est moins liée à solutionner l’origine des symptômes qu’au contrôle d’une des victimes du capitalisme : le malade. Ainsi, il faudrait taire l’origine de la maladie, en déresponsabiliser la société et en culpabiliser le malade. Malade qui pourtant ne serait que le porteur du stigmate de la société malade. Ce que d’aucuns nomment “médicalisation du social”, une des modalités du contrôle social et du maintien du statu quo en matière sociale et politique.

Pourtant, les auteurs voient en la maladie, l’occasion révolutionnaire de subvertir l’ordre social capitaliste.

Agitation

De l’eau a coulé sous les ponts et il est difficile aujourd’hui d’imaginer que La révolution sociale naisse spontanément de “conditions historiques” ou de tel ou tel contexte supposé explosif. Pourtant, c’est ce qu’espéraient les membres du SPK.

La question est de “savoir comment l'agir est à développer à partir de la souffrance. […] II est donc question de développer dans ce cadre que les relations d'individu à individu sont (à l'origine) des relations d'objet à objet ; que les pensées et le corps sont préprogrammés par le capitalisme ; que la misère individuelle est identique aux contradictions sociales ; et que le renversement de perspective d'objet à sujet du procès historique n'est à réaliser que collectivement. C'est ainsi que l'inhibition de la protestation, que les symptômes représentent, sera abolie dans la dialectique entre l'individu et la société ; ainsi les énergies des êtres agissants seront libérées à partir des émotions inhibées des patients (c'est-à-dire le souffrant conscient) et que sera précisément activé le tissu explosif qui détruira le système dominant constituant l'homicide permanent. […]

L'ennemi de classe est justement à définir comme tel en ce qu'il met publiquement et légalement en marche l'appareil policier, la bureaucratie et l'armée contre ceux qui développent de manière conséquente leur agir à partir de leur souffrance individuelle (socialement produite).

Ce passage n’en est pas moins intéressant tant il porte les germes de la prise de conscience et de l’envie d’agir collectivement d’une manière qu’aujourd’hui nous préférons parfois dire “citoyenne”. Ce que les auteurs soulignent, c’est le caractère éminemment politique de la souffrance et de la répression que risquent ceux qui prendraient en mains l’idée de politiser la question de la souffrance et de sortir d’une logique stricte de responsabilité individuelle pour mettre à l’index la part du corps social dans son ensemble et les modalités défectueuses du vivre ensemble, productrices de souffrance sociale.

Ils font de la maladie et du symptôme le substrat de la contestation par le biais d’une prise de conscience collective. Ils tirent les origines de cette prise de conscience dans l’expérience sensible des malades : la souffrance, les émotions. Il aura sans doute manqué à ce texte quelques pistes empiriques sur le “comment” les êtres souffrants peuvent se mettre en mouvement et prendre collectivement en charge la politisation du tort qui les mobilise, jusqu’à imposer une transformation des rapports sociaux qui engendrent, étendent et perpétuent ce tort. Et avant cela, quelques explications sur le “comment” les malades deviennent patients, comment ils s’ouvrent à la conscience collective que le SPK suppose inéluctable. Nous savons, notamment depuis les écrits de Robert Linhart[3], que les intérêts objectifs des gens ne sont pas nécessairement le moteur d’une mise en mouvement. Nous savons aussi que “l’inconscience du peuple” supposée par ceux qui se pensent telle une avant-garde éclairée, est souvent loin de se vérifier. Et que, fort malheureusement, la conscience réelle qui est censée présider à l’action n’est en réalité pas une garantie de quelque action que ce soit. Même si elle en reste une condition nécessaire.

NOTES

[1] Les intertitres sont ceux du texte du SPK.

[2] Comme nous le voyons par ailleurs dans ce numéro de Bruxelles Laïque Echos.

[3] Robert Linhart, L’Etabli, Editions de Minuit, 1978.