14/12/2011

« ECONOMIE POLITIQUE DU MEURTRE », par le Sozialistiches Patientenkollektiv (S.P.K.)

Tiré de Faire de la maladie une arme, éditions Champ Libre, 1973.

 

SOURCE : ARTISTECHOMISTERIISTE.BLOG.24HEURES.CH

 

ECONOMIE POLITIQUE DU MEURTRE


« Le crime est exclu » - c'est ce qu'a prétendu le 10 avril 1971 la presse de Heidelberg à propos du "suicide». De même que la science bourgeoise, le journal, qui fabrique l'idéologie du capital, doit bien exclure le crime, c'est-à-dire la destruction permanente de l'homme par le système d'exploitation capitaliste.

La liberté de la presse est la liberté pour les gouvernants de cacher les vrais rapports entre les faits.

A la suite de notre communiqué intitulé "Suicide = homicide», beaucoup de lecteurs ont senti leur appétit s'ouvrir et ont demandé des détails. Il ne leur est pas venu à l'idée de forcer la presse quotidienne à donner des nouvelles plus complètes, ou de se sentir obligés à corriger toutes les analyses merdiques qu'on a faites depuis des dizaines d'années sur le problème du meurtre. 

Quand ils entendent le mot "meurtre ", leur petite conscience se met obligatoirement à battre. Ils s'empressent de la nourrir grâce à l'attitude pseudo-critique qu'on leur a inculquée, pour pouvoir ensuite se rendormir paisiblement. C'est simple de comprendre certains rapports, et on peut apprendre à les décrire, mais agir de façon conséquente est toujours une chose difficile pour ceux qui croient être en bonne santé et avoir encore quelque chose à perdre objectivement, les exploités ne possèdent de toute façon rien qui ne soit déjà aux mains des gouvernants. Longtemps avant votre naissance, une décision a déjà été prise quant à vos sentiments, vos pensées et vos fonctions corporelles.

Chacun est doté du corps que lui attribuent les conditions de production capitalistes. Qu'est-ce que l'exploité aurait à perdre, dès lors que de toute façon tout lui a déjà été dérobé dès l'origine ? Revenons aux faiseurs d'opinion officiels.

Soumis eux-mêmes au principe de l'accumulation - ils doivent récolter des annonces et donc chanter la chanson des annonceurs dont ils mangent le pain -, ces faiseurs d'opinion ne peuvent faire autre chose que de rester collés à la forme codifiée que la science dominante donne aux phénomènes. Le devoir d'informer consiste à jeter au grand dévoreur et au grand avaleur ( = le lecteur de journaux) quelques miettes factuelles - sexe et âge du "coupable" lieu et heure du crime, etc. Pour assaisonner le tout, il suffit de dire un mot de la "Commune" aux médicaments-poisons, et le lecteur comprend tout de suite 1' "histoire», sous la forme d'un produit non historique, conforme à l'idéologie. Ce qu'on appelle le "bon sens" (non-sens) est le collaborateur fidèle du capital ( = crime).

Le "sui" cide reste une histoire comme une autre, c'est-à-dire sans effet, tant que les effets mortels des conditions dans lesquelles il a eu lieu sont enregistrées de façon schématique et non conscientes. Cette non- conscience empêche de voir les rapports entre les faits (suicide = homicide) et les conséquences qui en découlent. C'est seulement quand on replace les faits dans leur contexte historique que l'équivalence suicide = homicide prend sa force et devient dangereuse pour la "stabilité" de la monnaie ; elle devient un meurtre qui ne frappe plus l'homme, mais le capital et ses agents.

Celle qui a été assassinée, M., avait été dépourvue de toute valeur, aux yeux de la bureaucratie (sphère de la distribution), par le processus capitaliste d'usure et de dévalorisation. Cependant, elle était contrainte à se vendre pour ne pas mourir de faim immédiatement, ou médiatement, par l'effet de la honte sociale.

La mort est la continuation logique du meurtre massif prévu de façon nécessaire dans le capitalisme. Avant que M. vienne au SPK, elle se considérait comme "foutue", comme une "épave». Ce n'est pas étonnant. Les médicaments-poisons, les électro-chocs, les traitements spéciaux pratiqués de façon massive avaient marqué sa conscience nullement schizophrène et sa compréhension de la réalité. Du moment que la société se refusait continuellement à assurer sa vie matérielle, c'est à juste titre qu'elle se sentait abandonnée.

M. se trouvait de façon permanente en danger mortel, comme des millions d'hommes dans notre société, pour qui cette situation est si quotidienne qu'ils ne sont plus capables d'en avoir une idée conforme à la réalité, ni d'agir en conséquence. Une autre patiente a dit un jour qu'elle ne devait qu'à des circonstances particulières le fait d'être encore en vie. Mais la bureaucratie capitaliste produit tout rarement de telles exceptions. Pour M., il en est allé autrement, c'est-à-dire d'une façon plus réelle : la jungle bureaucratique l'a rendue folle de peur. Mais ça ne compte pas ! Ce qui a été payé par l'État et le rectorat, ce ne fut que le repas du condamné à mort.

Malgré l'obligation où elle s'est trouvée de capituler devant la détresse matérielle, M. put respirer provisoirement grâce aux conditions de travail qui alors n'étaient réalisées qu'au SPK. Elle a toujours su et répété que, depuis son entrée au SPK et malgré toutes les difficultés extérieures, elle avait le sentiment de vivre vraiment et d'être elle-même dans ses rapports avec les autres. Peu de jours avant son assassinat, elle déclara lors d'une discussion qu'elle était en accord total avec le SPK, qui était pour elle l'unique possibilité qu'elle avait de se réaliser et d'agir. D'après ce que sa mère a dit après sa mort, nous savons que dans ses lettres M. revenait souvent sur l'idée que son passage au SPK était l'époque « la plus heureuse » de sa vie.

Seule la violente pression extérieure (blocus par la faim) a pu entraver la stabilisation de son identité politique, - car seule cette sorte d'identité est possible dans le capitalisme schizophrénisant -, identité politique qu'auparavant elle avait recherchée vainement dans une organisation de jeunesse communiste. Non seulement l'étiquette "schizophrène" lui était très pénible, mais pendant des années les gens de l'extérieur et les médecins internes lui avaient reproché de "ruiner sa famille" par sa maladie.

Bien qu'elle eut compris que les conditions impitoyables du marché du travail sont des mécanismes spécifiquement capitalistes, elle transféra les sentiments de culpabilité qu'on lui avait inculqués sur ses "employeurs" dont elle attendait une punition à cause de sa maladie. Elle craignait que son appartenance au SPK ne lui attire des ennuis.

Comme le SPK n'a toujours pas été reconnu légitimement comme une institution universitaire par le ministre de l'Éducation, en accord avec la faculté de médecine et le Rectorat, tout membre du SPK se trouve absolument sans défense en face des mesures étatiques et le bannissement social qui s'y rattache.

M. devait compter non seulement avec des refus dans sa recherche d'un travail, mais se trouvait devant une alternance impitoyable : ou bien réclamer l'argent de l'assurance auquel elle avait droit en s'adressant au Dr Kretz (! !!) (c'est ce que lui conseillaient les médecins de la polyclinique médicale) et risquer de devoir se soumettre à un examen hors du SPK, ou acheter sa survie au SPK au prix d'une paupérisation matérielle. Un transfert avait été déconseillé pourtant par de nombreux experts neurologues, et fut empêché par la solidarité active du SPK.

Il faut bien reconnaître que toutes les singeries de la psychiatrie, qui débite, sur le dos et avec l'argent des exploités, son bla-bla psychanalytique, existentiel-analytique ou biologique ( = "science"), n'ont pas pu abaisser et encore moins supprimer le nombre des suicides des cliniques et des institutions psychiatriques.

Au contraire, la dernière découverte de la psychiatrie "progressiste" consiste à dire que la seule aide qu'on puisse apporter aux "candidats au suicide", c'est de les tuer proprement dans des cliniques construites avec l'argent de l'exploitation qui les conduit à la mort (cf. Frankfurter Rundschau du 10.2.1971, "Nous serions obligés de choisir des bourreaux" ). Le tournant progressiste de la psychiatrie, c'est-à-dire sa suppression tendancieuse pratiquée au SPK, a pourtant prouvé depuis un an la possibilité d'éliminer le suicide. Le meurtre de M. ne peut que nous engager, dans notre pratique, à combattre avec encore plus de décision et de succès la machine d'anéantissement et en particulier ses porteurs de fonction bureaucratique (faculté de Médecine, rectorat, ministère de l'Éducation). Comme c'est une question de vie ou de mort, nous ne pouvons pas et nous ne devons pas attendre qu'un jour lointain, la propriété privée des moyens de production s'élimine d'elle-même.

Par son appartenance au SPK, M. était dès le début en butte à toutes les contraintes contre lesquelles le SPK se bat depuis qu'il existe : pas de moyens financiers - même le compte ouvert pour le SPK est bloqué par l'Université ; bien qu'ils aient été contraints à payer des cotisations d'assurance, les patients se voient refuser par le directeur de la clinique universitaire Von Baeyer et par le rectorat les médicaments auxquels ils ont droit ; 450 patients (une à trois admissions par jour) ne disposent que de cinq pièces ; le travail est continuellement mis en péril par la demande d'évacuation déposée par le Rectorat ; il n'est pas possible de donner des soins permanents dans un des locaux concédés au SPK par le conseil d'administration de l'Université. Cette situation a pour but d'affamer le SPK et reflète bien ce qu'est le meurtre de masse spécifique au capitalisme. Mais le danger de suicide est un "risque limité», comme l'ont dit le professeur Häfner, le Dr Kretz et le psychiatre légiste Leferenz au Sénat universitaire, le 24 novembre 1970.

Rendtorff, le conseil d'administration, le Sénat, etc.,prouvent que ceux qui en raison de leur place dans le processus de production sociale peuvent prendre des décisions pour ou contre les conditions meurtrières, ne font que reproduire aveuglément les contradictions immanentes du capitalisme par leur action coupable et non historique. Le Recteur de Heidelberg au lieu d'étudier au Sénat l'aspect scientifique du projet du SPK et de rendre possible le travail scientifique du SPK en lui donnant le statut d'institution universitaire - ne fait que "réagir" , avec la lâcheté des fonctionnaires, aux ordres d'en haut (décret ministériel). Il laisse la scène à Häfner, qui comme on sait n'est pas membre du Sénat, et qui est en revanche spécialiste de l'euthanasie sociale (suicide = profit), pour que celui-ci plaide la cause de son projet de 45 millions et prépare la liquidation du SPK. A l'époque, 250 patients étaient en cause. On se demande si le risque, quel qu'il soit, est devenu moindre depuis que les responsables se sont complètement démasqués et que le nombre des membres du SPK s'approche du demi-millier ? Le dépassement de cette situation est possible. D'autres l'ont montré avant nous. L'auto-organisation des patients sur une base marxiste conduit à la conséquence radicalement critique qui est déterminante pour nous depuis Ernesto Che Guevara (asthmatique et porteur de fonctions médicales dans la jungle capitaliste).

Comme inhibition, la maladie est une arme du capital. Il est au pouvoir des exploités de rejeter un jour cette arme et toutes les autres dans les poubelles de l'histoire. C'est seulement pour le capitalisme et ses agents que la maladie est un plaisir meurtrier.

COMBATTEZ LES CRIMINELS

ET VOUS NE VOUS DEFENDREZ PAS SEULEMENT CONTRE LES CALCULS DE VOS REINS MAIS CONTRE L'ASSASSINAT POLITIQUE

 

COLLECTIF SOCIALISTE DE PATIENTS (SPK) de l'université de Heidelberg, 30 avril 1971.

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