15/12/2011

I... comme Idéologie

« L'idéologie consiste à construire la question qui convient à la réponse pratique qui est déjà donnée. En ce sens, penser, c'est toujours faire et, au total, rester assujetti aux pratiques sociales. Si les solutions (ou leur absence postulées) existent déjà dans les cartons de la cité, il reste simplement à identifier les problèmes qui correspondent à ces solutions. »

Jean Lombard, Bernard Vandewalle, Philosophie de l'hôpital, 2007.


« Le psychiatre, à l'hôpital psychiatrique, s'efforce de se persuader, de persuader ses collègues, le personnel hospitalier, les « malades », les familles et les amis des « malades » et la société qu’il pratique la médecine et il nie à ses yeux et aux yeux des autres qu'il soit ici question de persuasion ou même cette persuasion soit nécessaire. Afin de faire entrer ses activités dans le cadre médical il nomme le processus « examen », le jugement « diagnostic », la  sentence « disposition », le châtiment « traitement ».  Si ses « malades » se plaignent de ne pas être malades, ils mettent ses prétentions au défi.

Il nous faut admirer avec quelle ingéniosité il fait face à cette contingence. Il suppose qu'un des « symptômes » fondamentaux du « malade mental » réside dans le fait qu’il ne parvient pas à être conscient de sa « maladie ». Lorsque le « malade » n'est pas d'accord avec le médecin qui le déclare « malade », le médecin ne lui dit pas qu'il devrait être d’accord, mais il lui dit qu'il ne sait pas ce qu'il dit, et ce ce parce qu'il est « malade ». Il saisit le fait que le « malade » déclare ne pas être « malade » comme la preuve qu'il est « trop malade » pour comprendre qu'il est « malade » et le lui dit. Si un « malade » se sent sain malgré le fait que le médecin lui dise qu'il ne l'est pas, et s'il le lui dit, le médecin lui dira qu'il ne cherche pas à recouvrer sa santé.

Le psychiatre, par un autre tour de passe-passe, vient à bout des individus qui feignent d'être des malades mentaux pour se servir d'une institution sociale à des fins personnelles. Le psychiatre qui soupçonne de cela un individu « diagnostique » qu'il souffre d'un « syndrome » de simulation de la maladie qu'il considère comme une maladie à faible pronostic (syndrome de Ganser). Si un homme sait ce qu'il se passe, mais fait semblant de ne pas le savoir, et s'il est conscient de feindre, le psychiatre peut voir en lui un individu qui croit savoir qu'il feint, mais qui, en réalité, ne feint pas, et fait semblant de faire semblant.

Kaplan, un psychologue américain, dans son introduction à son livre The Inner World of Mental Illness, une série de rapports faits à la première personne sur ce que l'on ressent lorsque l'on est un « malade mental », écrit :

« L'un des traits saillants de la psychopathologie décrite dans ce livre se résume à ceci que cette dernière s'oppose à une « normalité » qui est intimement liée aux orientations morales de la civilisation occidentale. L'on peut donc dire que la « psychose d'anormalité » renferme un rapport négatif aux préceptes sociaux dominants — c'est peut-être la forme de négation la plus extrême et la plus totale. Ceci est plus qu'une conclusion abstraite et logique. Dans le jargon de l'époque nous pouvons la nommer « aliénation ». Dans cette association de l'« anormalité » à un refus d'être liés aux choses telles qu'elles sont et à une volonté d'être différents, nous nous trouvons aux prises (c'est là le cœur des choses) avec la catégorie de changement et de transcendance. »

Il en va de même pour un grand nombre de « malades mentaux » qui n'ont pas publié leurs réflexions. La maladie tisse la boucle d'une fuite rétroactive : ceux qui nient l'ordre social établi sont niés par ceux qui le soutiennent et les défenseurs de l'ordre établi sont niés dans leurs néga­tions des négateurs par les négateurs... et ce, non pas à l'infini, mais jusqu'à ce que les défenseurs de l'ordre établi apposent l'étiquette « malade mental » sur les opposants. »

Morton Shatzman, « Folie et moralité », 1973.


« Les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes, autrement dit la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est aussi la puissance dominante spirituelle. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose, du même coup, des moyens de la production intellectuelle, si bien que, l'un dans l'autre, les pensées de ceux à qui sont refusés les moyens de production intellectuelle sont soumises du même coup à cette classe dominante. Les pensées dominantes ne sont pas autre chose que l'expression idéale des rapports matériels dominants, elles sont ces rapports matériels dominants saisis sous forme d'idées, donc l'expression des rapports qui font d'une classe la classe dominante; autrement dit, ce sont les idées de sa domination. Les individus qui constituent la classe dominante possèdent, entre autres choses, également une conscience, et en conséquence ils pensent; pour autant qu'ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans toute son ampleur, il va de soi que ces individus dominent dans tous les sens et qu'ils ont une position dominante, entre autres, comme êtres pensants aussi, comme producteurs d'idées, qu'ils règlent la production et la distribution des pensées de leur époque; leurs idées sont donc les idées dominantes de leur époque. »

K. Marx - F. Engels, L'idéologie allemande, 1845. 

Lonelyones 2.jpg

Les commentaires sont fermés.