23/12/2011

« L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich : la Question de l'eugénisme », par Benoit MASSIN

1517120475.jpg

 

Article publié dans L'Information Psychiatrique, Revue Mensuelle des Psychiatres des Hôpitaux, vol. 72-718, n°8, octobre 1996, pp.811-822. (N° spécial: Le sort des malades mentaux pendant la Guerre 1939-1945).

Avec l'aimable autorisation du rédacteur en chef.

L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:

la Question de l'eugénisme

Benoit MASSIN


"L'État national-socialiste est édifié sur la biologie"

Prof.Pohlisch (psychiatre-généticien), 1938.

"Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d'avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique (…). S'il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie" 

F. Crick, généticien, Prix Nobel de médecine 1962.

Aucun psychiatre n'a jamais été obligé de participer directement aux différentes actions d'euthanasie [Les quatres actions principales furent: l'euthanasie des enfants, T4, "euthanasie sauvage" et "l'Action Brandt"..] Il ne s'agissait pas d'un "ordre" (Befehl) mais d'une "autorisation" (Ermächtigung) avec dotation de "pleins pouvoirs" (Vollmacht) [Mitscherlich & Mielke 1978: 13; Klee 1983: 306; Aly et al.1985: 19; Reform und Gewissen 1985: 24; Proctor 1988: 193.]. L'euthanasie de plus de plus de 150 000 patients allemands [* Nous ne parlons pas ici de l'assassinats des malades mentaux en Pologne et en URSS accomplis par les Einsatzgruppen (cf. Ebbinghaus & Preissler in Aussonderung und Tod 1985; Jaroszewski in Rapoport & Thom (éd.) 1989) mais seulement de l'euthanasie réalisée par des médecins, dans les frontières du "Reich allemand". L'opération T4, qui s'arrêta en août 1941, fit 70.200 victimes, l'euthanasie des enfants, environ 6000. L'euthanasie sauvage et l'action Brandt, du fait de leur aspect décentralisé et camouflé, sont plus difficiles à évaluer. Cependant, fin 1941, le nombre de lits "libérés atteignait 93.500, soit plus d'un patient psychiarique sur trois (Klee 1983: 340-41). Dans des régions comme Berlin et la province de Brandenburg, le nombre de patients encore vivants en 1945 représentait 16% du niveau de 1938 (2.579 contre 15.733), soit une mortalité de 84% (Huhn in Aly (éd.) 1989: 196). En Saxe, on passe de 9647 patients en janvier 1940, à 3262 en janvier 1945 (66%). Si l'on appliquait de tels quotients à l'ensemble de l'Allemagne (283.000 lits psychiatriques), on atteindrait entre 187.000 et 235.000 morts. Même en tenant compte des disparités régionales, de la réinsertion d'un certain nombre de malades grâce aux nouvelles approches thérapeutiques (electrochocs, etc.) et des patients renvoyés dans leur familles pour les protéger de l'euthanasie, le chiffre de 150 000 représente donc un minimum. ] put se dérouler sans difficuté sur le plan médical grâce à la collaboration, à l'adhésion ou à la tolérance de l'immense majorité des psychiatres - "tout à fait favorables aux mesures plannifiées" - sans laquelle elle n'aurait pas été possible. Nombreux furent les scientifiques à se ruer sur les "matériaux humains" fournis par l'euthanasie [Presque toutes les facultés de médecine et plusieur instituts de recherche en neurologie et en psychiatrie, y compris les deux instituts les plus prestigieux - l'Institut Kaiser-Wilhelm de Recherche sur le Cerveau (Berlin) et l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (Munich) - profitèrent de l'euthanasie pour se procurer des "matériaux" humains (des cerveaux) et pratiquer des expériences humaines (cf. Reform und Gewissen 1985).]. Par contre, les cas de résistance ouverte de la part des psychiatres au nom de la psychiatrie (et non des religieux) se comptent sur les doigts d'une main. Cette "médecine sans humanité" ne fut donc pas le fait de quelques SS sadiques, médecins marginaux et "pseudo-scientifiques" illuminés, mais compromet l'ensemble de la profession psychiatrique, "des psychiatres tout à fait normaux, habituels et représentatifs de leur science" [Siemen 1982: 8. L'expression "médecine sans humanité" est la traduction du titre du premier livre allemand sur les crimes médicaux sous le nazisme, cf. Mitscherlich & Mielke 1978 (1ère version: 1948).].

POURSUIVRE LA LECTURE SUR LE SITE DE L'INSERM

LIRE AUSSI :

- " Alexis Carrel, ce méconnu ", par Claude Guillon

- " Silence(s) de mort ", par Lucien Bonnafé

- " Sur la question de l'eugénisme ", par Patrick Tort

- " Médecine, nazisme, même combat ? "

VOIR/ECOUTER :

- le documentaire de Marie Pierre Jaury, L'enfance sous contrôle

- le documentaire de Joe Berlinger, Au nom de la Science

11:57 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.