23/12/2011

Moi aussi bien sûr. Mort. Depuis des années.

CHEZ LE MEDECIN

Je suis allé chez le médecin pour la visite de contrôle semestrielle : habitude que j'ai prise depuis que j'ai passé la quarantaine.

Mon médecin est un vieil ami, Carlo Trattori et aujourd'hui, il me connaît à l'endroit et à l'envers.

C'est un après-midi traître et brumeux d'automne, le soir ne va pas tarder.

Dès que je suis entré, Trattori me regarde d'une certaine manière et sourit :

"Mais tu as une mine magnifique, vraiment. On ne te reconnaîtrait plus, si on se rappelait la figure tirée que tu avais il y a seulement deux ans.

- C'est vrai. Je ne me rappelle aucune période où je ne me sois senti aussi bien qu'en ce moment."

D'habitude on va chez le médecin parce qu'on se sent mal. Aujourd'hui je suis venu chez le médecin parce que je me sens bien, très bien. Et j'en éprouve une satisfaction neuve, presque vindicative, en face de Trattori qui m'a toujours connu névrosé, anxieux, affligé des principales angoisses du siècle.

Maintenant au contraire je vais bien. Depuis quelques mois, de mieux en mieux. Et plus jamais le matin au réveil, quand la grise et funeste lumière métropolitaine filtre à travers les lames des persiennes, je n'ai formé de projet de suicide.

"Est-il nécessaire de t'examiner ? dit Trattori. Cette fois-ci, je mangerais mon pain à l'oeil, à tes frais.

- Mais puisque je suis venu..."

Je me déshabille, je m'étends sur la couchette, il prend ma tension, ausculte mon coeur et poumons, essaie les réflexes. Il ne parle pas, je lui demande :

" Et alors ?"

Trattori hausse les épaules, il ne daigne même pas me répondre. Mais il me regarde, il m'observe comme s'il n'avait pas su ma figure par coeur. Et finalement :

" Dis-moi plutôt. Tes manies, tes bizzareries de toujours ? Les cauchemars ? Les obsessions ? Jamais connu un type aussi tourmenté que toi. Tu ne voudras quand même pas me faire croire..."

Je fais un geste catégorique.

"Place nette. Tu sais ce que ça veut dire, hein ? Pas même un souvenir. Comme si j'étais devenu un autre...

- Comme si tu étais devenu un autre... " fait Trattori en écho, et, tout pensif, scande les syllabes. Le noir, dehors, s'est épaissi. Bien qu'il ne soit pas encore cinq heures, l'obscurité s'installe lentement.

" Tu te rappelles, dis-je, quand à une ou deux heures du matin je venais me défouler chez toi ? Et tu m'écoutais attentivement, même si tu tombais de sommeil ? A y repenser, j'ai honte. Quel idiot j'étais, je le comprends seulement maintenant, quel formidable idiot.

- Qui sait ?

- Que veut tu dire ?

- Rien. Plutôt réponds-moi sincérement : tu es plus heureux maintenant ou avant ?

- Heureux, quel grand mot !

- Alors disons satisfait, content, serein.

- Mais certainement, je suis plus serein maintenant.

- Tu disais toujours qu'en famille, au travail avec les gens tu te sentais toujours isolé et pas à ta place. Alors ta belle aliénation serait-elle finie ?

- C'est bien ça. Pour la première fois, comment dire ? ...Voilà, je me sens finalement inséré dans la société.

- Eh bien, mon cher, compliments. Et il t'en vient un sentiment de sécurité, n'est-ce pas ? de conscience tranquille ?

- Tu te fiches de moi ?

- Pas le moins du monde. Et dis-moi : tu mènes une vie plus régulière qu'avant ?

- Je ne saurais le dire. Peut-être oui.

- Tu regardes la télévision.

- Oui presque tous les soirs. Irma et moi ne sortons presque jamais.

- Tu t'intéresses au football ?

- Tu riras si je te dis que je commences à être fana.

- Et quelle est ton équipe ?

- L'Inter, naturellement.

- Et de quel parti es-tu ?

- Comment, de quel parti ?

- Quel parti politique, c'est clair !"

Je me lève, je m'approche, je lui susurre un mot à l'oreille.

Lui : " Que de mystères ! Comme si ça ne se savait pas.

- Pourquoi ? Ca te choque ?

- Allons donc. Aujourd'hui c'est une chose normale chez les bourgeois. Et l'auto ? Tu aimes conduire ?

- Tu ne me reconnaîtrais plus. Tu sais quel escargot j'étais. Eh bien la semaine dernère, de Rome à Milano, quatres heures dix, chronométrées. Mais peut-on savoir le pourquoi d'un tel interrogatoire ?"

Trattori enlève ses lunettes. Les coudes appuyés sur le buvard du bureau, il joint les doigts des deux mains ouvertes .

" Tu veux savoir ce qui t'est arrivé ? "

Je le regarde, interdit. Sans rien me montrer, Trattori aurait-il découvert les symptômes d'une maladie horrible ?

" Ce qui m'est arrivé ? Je ne comprends pas. Tu m'as trouvé quelque chose ?

- Une chose très simple. Tu es mort. "

Trattori n'est pas un plaisantin, surtout dans son cabinet médical.

Je balbutie : " Mort ? Comment cela, mort ? Une maladie incurable ?

- Pas la moindre maladie. Je n 'ai pas dit que tu dois mourir, j'ai dis seulement que tu es mort .

- Drôle de discours. Toi-même tu disais il y a un moment que je suis l'image de la santé ?

- Sain, oui. On ne peut plus sain. Mais mort, tu t'es conformé, tu t'es intégré, tu t'es homogénéisé, tu t'es inséré âme et corps dans le tissu social, tu as trouvé ton équilibre, la tranquilité, la sécurité. Et tu es un cadavre.

- Ah tant mieux, c'est une allégorie, une métaphore. Tu m'avais fait une de ces peurs !

- Pas si allégorique que ça. La mort physique est un phénomène éternel et au fond extrêmement banal. Mais il y a une autre mort, qui quelquefois est encore pire. L'abandon de la personnalité, le mimétisme par habitude, la capitulation devant le milieu, le renoncement à soi-même... Mais regarde un peu autour de toi. Mais parle avec les gens. Mais ne te rends-tu pas compte qu'au moins soixante pour cent d'entres eux sont morts ? Et le nombre augmente chaque annnée. Etreints, nivelés, asservis, ils pensent tous la même chose, exactement la même, ignoble civilisation de masse.

- Ce sont des histoires, maintenant que je n'ai plus les cauchemars d'autrefois, je me sens bien plus vivant. Bien plus vivant maintenant quand j'assiste à une belle partie de football, où quand j'écrase l'accélerateur à fond.

- Pauvre Enrico. Et bénies tes angoisses d'autrefois."

J'en ai assez. Trattori a réussi à me porter vraimentsur les nerfs

" Et alors si je suis mort, comment expliques tu que je n'ai jamais aussi bien vendu mes sculptures que ces derniers temps ? Si j'étais aussi ramolli que tu le dis...

- Pas ramolli. Mort. Il y a aujourd'hui des nations entières qui ne sont faites que de morts. Des centaines de millions de cadavres. Et ils travaillent, construisent, inventent, se donnent un mal terrible, sont heureux et contents. Mais ce sont des pauvres morts. A l'exception d'une microscopique minorité qui leur fait faire ce qu'elle veut, aimer ce qu'elle veut, croire en ce qu'elle veut. Comme les zombis des Antilles, les cadavres réssucités par les sorciers et envoyés travailler aux champs. Et quant à tes sculptures, c'est précisément le succès que tu as, et qu'autrefois tu n'avais pas qui démontre que tu es mort. Tu t'es adapté, tu t'es mis aux mesures, tu t'es ajourné, tu t'es mis au pas, tu as coupé tes épines, tu as baissé le drapeau, tu démissiones de ta folie, de ta révolte, de tes illusions. C'est pour cela qu'aujourd'hui tu plais au grand public, au grand public des morts."

Je me lève d'un bond. Je n'y tiens plus.

" Et toi alors ? lui demandé-je furieux. comment se fait-il que tu ne parles pas de toi ?

- Moi ? " Il secoue la tête. " Moi aussi bien sûr. Mort. Depuis des années. Comment résister dans une ville comme celle-ci ? Cadavre moi aussi. Il ne m'est resté qu'un soupirail... Peut-être par scrupule professionnel... Un soupirail par lequel je réussis encore à voir. "

Maintenant il fait vraiment nuit. Et le beau brouillard indusstriel a la couleur du plomb. A travers les vitres, on réussit à peine à distinguer la maison d'en face.

Dino BUZZATI

SOURCE


LE PROCESSUS (2000) par svarten

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