20/10/2010

LE PSYCHIATRE ET LE POUVOIR (JEAN-MARC MANTEL)

LE PSYCHIATRE ET LE POUVOIR

par Jean-Marc Mantel

(Août 2004)

Note de l'auteur :

Ce texte a été écrit à l'attention d'un public de professionnels de la santé mentale. Il a été proposé pour publication dans une revue de psychiatrie française. Il utilise donc une terminologie et une perspective appropriées à un public de spécialistes en santé mentale, non particulièrement familiers avec de telles approches.

Un espace de dialogue autour de cet article a été mis en place sur le site soupir.org. Libre à vous d'y poser les questions que vous souhaitez, ou d'enrichir le thème avec vos remarques, expériences et suggestions. Vous pouvez également dialoguer sur le forum de ce site.

POUVOIR ET MAÎTRISE MENTALE

Derrière le choix apparemment innocent de la psychiatrie que fait l'étudiant en médecine, il y a, le plus souvent inconsciemment, un désir de maîtrise mentale, de ne plus être esclave de l'agitation mentale et des pulsions diverses qui rendent l'existence chaotique. Cette quête intérieure n'est pas évidente au premier plan, mais se révèle quand on examine avec sincérité les motivations de nos actes.

Il y a donc en chacun d'entre nous un besoin de ne plus être esclave de ses pensées et de leur contenu. Nous voyons un exemple de cet asservissement dans la succession d'états de plaisir et de souffrance qui peut se vivre lors du déroulement de pensées dites « négatives » et de pensées dites « positives ». L'homme est ainsi esclave de son mental. Cela apparaît aussi de manière évidente dans les rêves, projections mentales au puissant pouvoir d'évocation, qui peuvent engendrer la peur ou la joie intense.

Le long apprentissage de la médecine et de la psychiatrie, les innombrables heures passées en présence d'êtres en souffrance, le désir de compréhension des causes de la maladie, de la douleur et de la souffrance, est un exercice de discrimination, qui enseigne à l'apprenti-thérapeute l'art de la vision profonde. Selon la maturité de chacun, cette vision peut s'arrêter aux causes et effets des phénomènes observés, ou tenter de remonter à la source même de l'esprit de celui qui observe.

POUVOIR ET SÉPARATION

L'habitude de vivre dans la séparation est une protection contre la douleur insurmontable qu'engendrerait la compréhension que la souffrance de l'autre n'est pas différente de notre propre souffrance. Les bureaux chargés de livres et de documents qui protègent souvent le psychiatre de son patient sont en fait le symbole de la peur d'un contact trop rapproché avec nous-mêmes, contact avec la solitude, le chagrin, l'émotion. Toutes ces manifestations expriment la peur de perdre le contrôle de notre propre esprit ; ce contrôle tant désiré qui canalise les pulsions, à la manière d'un barrage tentant de dompter le fleuve impétueux. Les désirs multiples qui assaillent l'être humain, dont certains sont assouvis et d'autres tenus en laisse, sont comme des dragons à mille têtes, dont certaines jaillissent parfois de manière impromptue, renversant les défenses patiemment constituées.

Le psychiatre, en tenant ainsi à distance son patient, tente ainsi de s'éloigner de ses propres démons.

POUVOIR ET DIAGNOSTIC

Mettre en boîte le patient dans un diagnostic est un autre des moyens qui permet de maintenir une distance. Un diagnostic de dépression, de « névrose » ou de « psychose », donne l'impression d'avoir saisi l'origine de la souffrance, et induit un sentiment de sécurité : enfin je sais ce que j'ai. Mais il ne suffit pas de savoir ce qu'on a pour savoir ce qu'on est.

Le diagnostic a ainsi les limites de ce qu'il prétend défendre. Il crée un concept auquel l'ego du patient et du psychiatre va pouvoir se fixer pour donner un cadre à la détresse exprimée.

Il a cependant l'inconvénient d'enfermer le patient dans une nouvelle identité conceptuelle et le psychiatre dans la croyance qu'il a compris.

POUVOIR ET SAVOIR

L'attachement au savoir est une autre des formes de manifestation du pouvoir. Recevoir quelqu'un qui est en demande d'aide conforte le psychiatre dans l'idée d'être celui qui sait. Une barrière est ainsi maintenue dans son esprit, renforçant la séparation entre lui et l'autre. L'attachement au savoir est en fait une forme cachée d'ignorance, une nouvelle barrière renforçant l'illusion d'être celui qui sait, et maintenant l'autre dans son système de croyance. Le patient est ainsi soigneusement maintenu dans l'idée qu'il est malade et le psychiatre dans l'idée qu'il ne l'est pas. N'importe quel psychiatre s'examinant lui-même sait pourtant bien à quel point il peut être empli par la peur, le doute et toutes les émotions que ses patients traversent. Et pourtant il ne le montrera que rarement. A croire que le patient exprime tout ce que le psychiatre refoule !

L'attachement au savoir s'exprime aussi dans les innombrables guerres d'école, dans lesquelles les chercheurs de toute sorte se disputent la primauté de la connaissance, tout en omettant leur ignorance résiduelle. Il rend la communication difficile non seulement entre les êtres, mais entre les disciplines. Il est un frein au libre échange de la compréhension, compréhension qui n'appartient à personne d'autre qu'à la vie elle-même.

POUVOIR ET PRESCRIPTION

La prescription est une autre des formes d'expression du pouvoir. Le médicament, ou son dérivé, vient affirmer l'autorité. Il est souvent donné sans que le patient soit véritablement consulté. L'alternative n'est pas offerte, et le médicament est imposé, couperet sensé couper la tête du dragon. Tout médecin attentif sait pourtant bien que, dans la plupart des cas, il ne fait que l'endormir, à défaut de pouvoir le tuer. L'ennemi invisible devient alors encore plus difficile à combattre. A croire qu'il a lui-même inventé le remède pour pouvoir mieux se dissimuler au regard décapant d'une observation aguerrie.

Dans la manière dont est prescrit le remède repose toute la psychologie, les attentes et mirages qui enferment le prescripteur. Le prescripteur a-t-il déjà goûté aux remèdes qu'il prescrit si bien ? Accepterait-il pour lui-même les effets dévastateurs de certains remèdes qui, en voulant tuer le mal, finissent par tuer le patient, d'une manière ou d'une autre. Il y a des formes raffinées de mort qui abolissent la sensibilité des êtres et leur capacité à penser par eux-mêmes. Le bien connu « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas que l'on te fasse » ne devrait-il pas aussi s'appliquer aux prescripteurs ?

N'avez-vous pas remarqué qu'il est bien rare qu'un médecin demande son avis au patient sur la thérapeutique à adopter ? En se privant d'un tel dialogue, il prive son patient de la possibilité de contact avec le médecin intérieur qui réside en lui. Le médecin du dehors n'est là que pour renvoyer le patient au médecin du dedans. Il y a une possibilité à découvrir d'inviter sans imposer. L'invitation laisse le patient libre de son choix, et ne l'accule pas dans une impasse dont il ne pourra s'extraire que par une réaction violente.

POUVOIR ET VOULOIR

La question du traitement sans le consentement du patient mérite également d'être explorée. Est-il sensé de traiter quelqu'un contre sa volonté ? Sous prétexte de l'inconscience, peut-on se substituer à une volonté jugée défaillante, et imposer des traitements qui ne sont pas désirés ? Vous a-t-on déjà forcé à manger des aliments dont vous ne vouliez pas, lorsque vous étiez enfant, ou bien amener à la messe ou au temple contre votre volonté ? Vous savez bien que c'est le meilleur moyen de créer un dégoût et un rejet indélébile.

Est-il donc possible de soigner sans violenter et d'accompagner sans manipuler ?

POUVOIR ET MANIPULATION

La question de la manipulation mentale est à l'ordre du jour, dans les multiples rapports sur les dérives sectaires. Mais, en tant que psychiatre, n'avons-nous pas aussi tendance à manipuler l'autre, à projeter sur lui nos systèmes de croyance et nos opinions, sous le couvert d'un savoir appris ? C'est aussi une question que doit se poser le psychiatre aspirant à devenir conscient de lui-même.

Dès qu'une opinion est imposée, elle entre en conflit avec l'opinion de l'autre. Cette friction, diriez-vous, est peut-être nécessaire pour faire entrer le « bon sens » dans un esprit « dérangé ». Mais veillons à ne pas transformer le « bon sens » en une forme détournée de prise de pouvoir, qui cherche la domination sous le couvert de bonnes intentions.

POUVOIR PERSONNEL OU POUVOIR IMPERSONNEL

Cette réflexion sur la pratique psychiatrique amène à s'interroger sur la nature véritable du pouvoir. Le pouvoir est-il de nature personnelle, résidant dans les mains du médecin, ou bien a-t-il une origine qui dépasse la personne ?

Mettons-nous dans la situation où nous recevons, pour la première fois, une personne en demande d'aide. Voyons tout d'abord que dès le premier contact, que ce soit au téléphone pour une demande de rendez vous, ou lorsque la personne entre dans le bureau, un ressenti s'installe en nous. Il peut être de sympathie, de familiarité, comme si nous recevions quelqu'un que nous avons toujours connu, ou bien de rejet, d'antipathie. Ce premier contact est important, car il contient déjà la suite des événements. Un courant de confiance et de sympathie est indispensable à la réussite d'une relation thérapeutique.

Vient ensuite la question de la clarté intérieure. Nous ne pouvons aider que des gens qui sont plus confus que nous. Et nous ne pourrons les amener que là où nous en sommes, dans notre propre maturation et compréhension de nous-mêmes. Les réactions de rejet ou d'antipathie correspondent ainsi souvent à des incompatibilités, et invitent à orienter vers un autre thérapeute, dont la sensibilité serait plus appropriée à la demande. Il est bon, dans ce constat, de ne pas laisser interférer les besoins propres à notre ego, besoins de reconnaissance, de supériorité, et de reconnaître, dans l'instant, quand il est utile de "passer la main". Nos insistances sont souvent le reflet d'attachements à une image de nous-même que l'on ne parvient pas à lâcher.

La magie d'un entretien réside dans son pouvoir d'éveil et de compréhension. Ce n'est pas à travers notre savoir acquis que ces instants magiques peuvent survenir, mais, au contraire, à travers une innocence qui permet à l'autre de s'exprimer librement, sans peur d'être jugé. Notre attitude intérieure détermine ainsi l'attitude de l'autre. Nous sommes bien loin ici du pouvoir doctoral du savant attaché à ce qu'il croît détenir.

Lorsque nous nous sentons complètement accueillis et écoutés, tels que nous sommes, nous nous détendons. Ceci est aussi valable pour une relation thérapeutique. Lorsque le patient se sent complètement accueilli tel qu'il est, il se détend, se relâche. Cette détente est nécessaire à la compréhension. Si un patient sort de notre bureau plus agité et contrarié qu'il n'est rentré, nous devons nous poser la question de ce qui, en nous, a stimulé cet état défensif. Et nous trouvons toujours une tendance au rejet, au refus de l'autre tel qu'il est. L'autre nous renvoie donc à nous-même. Il est un miroir. Nous croyons ainsi que nous le "soignons", mais il nous soigne autant que nous le soignons. Il nous apprend à être authentique, simple et clair. Il permet donc que se développent en nous des qualités essentielles à un fonctionnement harmonieux. On peut donc dire que nous sommes deux patients qui nous rencontrons, unis dans une quête d'authenticité qui nous habite tous deux.

La notion de pouvoir personnel disparaît ici, laissant place au pouvoir naturel de la présence et de l'amour, considéré dans sa dimension impersonnelle d'accueil et d'écoute.

On peut parler de pouvoir impersonnel, dans la mesure où cette magie transformatrice d'un entretien qui pointe vers l'essentiel, n'appartient pas au médecin, qui n'est qu'un canal d'expression d'une dimension qui le dépasse. Lorsque le moi et ses exigences disparaissent, la vraie "personne" peut se révéler. Mais cette "personne" n'est pas un nouveau personnage arrogant. Elle a les qualités d'ouverture et de transparence propres à la dimension subtile de notre être.

POUVOIR ET DÉCISION

Nous pouvons également prendre l'exemple de la décision. La décision est-elle la nôtre ou s'impose-t-elle à nous ?

Si nous sommes attentifs à la manière dont une décision prend forme dans l'esprit, nous allons voir que la décision est une sorte de gestation, qui prend forme de manière subtile dans notre esprit, prend un temps variable pour mûrir, puis s'exprime lorsque le moment est venu. Elle s'impose alors à nous, dans notre esprit, et va pouvoir entraîner un acte. Dans tout ce mouvement, si nous ne projetons pas sur ce processus l'idée d'un moi individuel qui a le pouvoir sur la manifestation, nous pouvons constater qu'il se déroule à son rythme, sans qu'il soit possible d'intervenir et d'interférer. C'est la décision qui s'impose à nous, et non l'inverse.

La notion de libre-choix est ici remise en cause. Si les décisions s'imposent à nous, les choix en feraient de même. Il n'y aurait donc pas de choix, mais une succession de décisions qui induisent des actes. La volonté peut bien sûr s'opposer à une décision qui s'impose, mais cette volonté fait également partie des forces de décision, et va influer sur le cours des choses.

Sommes-nous le maître de cette volonté, ou bien cette volonté s'impose-t-elle à nous ? Là aussi, nous sommes amenés à remettre en cause le moi individuel, et l'illusion de pouvoir dont il est prisonnier. La naissance du corps, sa maturation, et sa destruction sont-elles l'expression d'un pouvoir personnel, ou sont-elles la manifestation d'une intelligence impersonnelle dont nous serions l'acteur et le contemplateur ?

POUVOIR ET VISION

C'est en observant l'intimité de notre fonctionnement que notre compréhension va Épouvoir mûrir. Nous ne pouvons pas voir chez notre patient plus que ce qu'il nous est donné de voir en nous-mêmes. Les mécanismes propres à la souffrance ne sont pas différents chez l'un et chez l'autre. Ce n'est qu'en les découvrant en nous qu'il sera possible de les découvrir en l'autre. Sans cette vision éclairante, il est bien difficile de pouvoir orienter une compréhension égarée. Les attitudes dogmatiques sont souvent le reflet d'une méconnaissance des réalités profondes qui régissent notre être. Elles sont l'expression de la peur et conduisent à des dérives autoritaristes encore trop fréquentes dans le monde en transformation de la santé mentale.

ÉPILOGUE

Invitons-nous donc à mieux faire connaissance avec nous-mêmes si nous voulons offrir à nos patients la possibilité d'une compréhension nouvelle sur eux-mêmes, compréhension qui ne soit pas une aliénation à un nouveau système de croyance, mais un éveil à une dimension de tranquillité, signe d'un accomplissement intérieur trouvant son épanouissement dans l'ici et maintenant, et non dans l'ailleurs et plus tard.

 

SOURCE

22:36 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

10/09/2010

L’antipsychiatrie et l’alternative à la psychiatrie (Jacques Lesage de la Haye)

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3e cycle de conférences assuré par Jacques Lesage de la Haye, psychanalyste reichien, qui combat depuis 40 ans, par la parole, les livres et l'action, toutes les formes d'enfermement. Sur les questions de la psychiatrie, il est notamment l'auteur de "La Mort de l'asile" (Editions libertaires, 2006).

Les conférences sur l’antipsychiatrie et l’alternative à la psychiatrie sont téléchargeables ici. L'introduction ci-dessous est extraite du "4-pages" de présentation du cycle, dans lequel on trouvera un bibliographie importante, "4-pages" (illustré) téléchargeable également sur le même site.

 

L'antipsychiatrie et l'alternative à la psychiatrie

par Jacques Lesage de la Haye

 

Introduction

La psychiatrie est, à l’origine, un enfermement des malades mentaux, comme la prison, avec les délinquants et les criminels. Puis est venue l’idée de les soigner, afin de les réinsérer, après les avoir désinsérés…

Histoire de la psychiatrie

La maladie mentale a toujours provoqué l'effroi. Les sociétés ont réagi diversement aux innombrables manifestations de la folie. Les religions et les superstitions ont offert les premières tentatives de réponse à ces comportements hors normes : rites, exorcismes, bénédictions, prêches, morale. Mais la peur était trop forte et les pratiques se sont aggravées : la nef des fous (les malades mentaux étaient placés dans des barques et chassés sur les rivières), la fosse aux serpents (les aliénés étaient précipités dans des fosses remplies de serpent - ce qui était censé les guérir), les cages tournantes, en fait, le bannissement ou l'enfermement.

A la fin du Moyen-Age a été mis en place un premier enfermement dans les maladreries et hostelleries, préludes aux hôpitaux. Ils étaient confinés dans de vastes pièces, avec toutes sortes de marginaux, ainsi qu'on pratiquait à ces époques, mais ils étaient tellement nombreux qu'ils risquaient fort de s'étouffer en se piétinant. Ils vivaient dans une totale promiscuité. De surcroît, les troubles des uns et des autres rejaillissaient sur leurs voisins et finissaient par créer des ambiances proches du capharnaüm.

Ce n'est qu'à la Révolution de 1789 que sont apparues les premières pratiques humanistes, avec Pinel et le retrait des chaînes qui entravaient les fous. Un effort de réflexion sur la maladie mentale a vu le jour au XIXème siècle. Après la seconde guerre mondiale, un mouvement de contestation a traversé l'hôpital psychiatrique et a permis une prise en charge plus humaniste des malades mentaux.

« Nul n’ignore à quel point peut être crasseux et dépenaillé l’idiot de village, traité en bête plus qu’en homme, livré aux farces des enfants, présenté comme loup-garou aux tout-petits ; lorsque l’on pénètre dans l’asile d’aliénés, le tableau n’est guère plus riant : l’insupportable relent des pavillons clos – l’odeur typique de l’asile - l’enfer des cris et des voix, l’écume et la salive aux lèvres des internés, la camisole grise, les crânes rasés, tel est le décor de la maladie mentale dans un pays qui se flatte d’être celui des Offices, de Portofino, de la Chambre des Epoux, de Capri, de Venise et de Rome. » Rapport sur l’hôpital psychiatrique de Gorizia - sous la direction de Franco Basaglia (p. 13)

La maladie mentale

David Cooper, l'antipsychiatre, a déclaré que « nous sommes tous fous ». Encore faut-il s'entendre sur ce que cela signifie. Potentiellement et en fonction de notre histoire, nous pouvons tous, un jour ou l'autre, déraper de nos mécanismes habituels d'adaptation à la réalité et perdre le contrôle de nos actes. La névrose nous en préserve, parce que nous avons plus ou moins bien traversé nos périodes archaïques, prénatales, natales, préoedipiennes ou prégénitales. Dans le gouffre de nos inconscients grouillent les pulsions incontrôlées de l'état limite et, plus encore, le chaos apparemment incohérent de la psychose. Quelques éléments de connaissance peuvent nous permettre de mieux nous comprendre, nous et ceux que l'on appelle aliénés ou malades mentaux.

« Fidèle à l'esprit de Chesnut Lodge Hospital, mais aussi à la pensée libertaire, j'en suis arrivé à remettre en cause le discours dominant concernant les structures névrotique et psychotique, à l'intérieur desquelles nous serions enfermés et dont nous ne pourrions pas nous affranchir. Même la position intermédiaire, qui nous définit par notre structure et, plus qu'un carcan, nous fige dans une référence identitaire, ne me convient pas du tout. Tout m'apparaît plus dynamique. La période archaïque correspond à notre noyau psychotique. Un peu plus tard, après des stades qui nous ont fait courir le risque de rester fixés à la schizophrénie, puis à la paranoïa, nous passons par une période plus ou moins perturbée, où nous risquons de nous embourber dans les "états limites", puis nous émergeons à un autre niveau, où nous avons une chance de nous structurer sur le mode obsessionnel, phobique, hystérique, voire encore plus légèrement. Les événements de la vie, les rencontres, les démarches diverses (danse, yoga, expression corporelle, sport, musique, peinture, dessin, écriture, etc.) et les thérapies sont susceptibles d'infléchir des évolutions, de stopper des processus et même de retourner des situations. J'ai vu trop de personnes nager du côté des "borderline", osciller entre une névrose obsessionnelle et des délires paranoïdes, passer d’une légère schizoïdie à une franche schizophrénie, puis revenir à un état névrotique lourd de type obsessionnel, aller d’une redoutable psychopathie à un état névrotique banal, pour souscrire encore à une science dogmatique séparant les pathologies en camps retranchés sans passerelles. » Jacques Lesage de la Haye - La Courbe de Chesnut Lodge (p. 9)

L'antipsychiatrie et l'alternative à la psychiatrie

Dans les années 50 et 60, le mouvement antipsychiatrique a explosé en Angleterre, Allemagne, France, Italie, Belgique, Suisse et Etats-Unis. Les anglais David Cooper et Ronald Laing ont remis en question la dichotomie entre fous et gens dits normaux. A titre de travaux pratiques, David Cooper a créé le pavillon 21, Kingsley Hall, à Londres, et Archway, en Ecosse. Les soignés étaient accompagnés sans médicaments parles soignants. En Italie, Psychiatria democratica, avec Franco Basaglia et Giovanni Jervis, a pratiquement vidé les hôpitaux psychiatriques. Appuyé par un puissant courant militant, Psychiatria democratica a permis à beaucoup de patients de sortir de l'hôpital, entre autres, en réussissant à travailler. En Allemagne, la contestation a été radicalement politique, en particulier avec le Socialistich Patient Kollectif ( SPK). Pour la France, est venue de l'hôpital de Saint- Alban, en Lozère, toute une cohorte d'antipsychiatres qui ont lancé la Psychothérapie institutionnelle. Le docteur Jean Oury et Felix Guattari en ont été les principaux initiateurs à la clinique de La Borde, à Cour- Cheverny. En 1975, l'antipsychiatrie, n'ayant pas réussi à renverser l'hôpital, est devenue l'Alternative à la Psychiatrie. Son objectif était de multiplier les Lieux de vie, afin de rendre l'hôpital inutile.

« Il est reconnu depuis longtemps qu’une bonne partie du comportement violent des patients mentaux est une réaction directe à la contrainte physique dont ils sont victimes. Si le lecteur se voyait empoigné par plusieurs solides gaillards, fourré dans une camisole de force pour des raisons tout à fait obscures, et qu’il constate que ses efforts pour obtenir des explications se trouvent sans réponse, sa réaction naturelle serait de se débattre. Nous ne sommes plus à l’époque des camisoles et les chambres matelassées sont en voie de disparition, mais il n’y a pas si longtemps que l’auteur a vu un patient, hurlant et jetant des coups de pieds, que plusieurs amenaient dans une camisole de force en service d’observation : il a suffi de renvoyer les policiers et de retirer la camisole pour mettre fin aux réactions violentes du patient. » David Cooper : Psychiatrie et anti-psychiatrie (p. 133)

« On le maintient tout de même, le temps de l'injection, afin de prévenir tout mouvement brusque. Puis on lui propose un verre d'eau, qu'il accepte. Sans trop y croire, il demande une cigarette, en disant « s'il vous plaît ». À mon sens, il l’a bien méritée, sa clope ! Mais l'infirmier du "12" reste intraitable. Il ne veut pas donner l'impression de céder, de faiblir. Certainement songe-t-il à d’éventuelles récidives que trop de laxisme risquerait d’encourager. Comme souvent en psychiatrie, on est là aux limites floues du soin et de la sanction, comme la folie du type est aux limites, floues également, de la souffrance et de la faute. Ce malade nous a occupés presque une heure durant et il doit, d’une certaine façon, maintenant en payer le prix. Aussi, il n’obtiendra rien. Les soignants ne vont rien céder. J’ai la conviction que l’enjeu principal est ici un enjeu de pouvoir, de domination et qu’il n’est plus vraiment question de soin. Mais je suis aussi convaincu que l’intransigeance des soignants pourrait cependant être justifiée par une supposée volonté d’être thérapeutique en fixant des limites au patient, en le « confrontant à la loi », pour reprendre une formule que les professionnels de la psychiatrie affectionnent tout particulièrement. C’est-à-dire, en l’occurrence, le confronter aux règles de l’institution, rien de plus. Cela dans le but de le « restructurer » dans l’optique de sa réinsertion future. N’y a-t-il donc, dans cet univers, d’acte thérapeutique possible que par le biais de la sanction ? » Philippe Clément : Bienvenue à l’hôpital psychiatrique ! (p. 36-37)

« La croissance exponentielle des moyens de contrôle des sociétés libérales ou socialistes constituent un signal rouge. Le fichage informatique devrait nous alerter. Les organismes de contrôle usent et abusent de la langue de bois. Ils sombrent dans la complicité. Ils servent d'alibis, mais nous gardons les yeux fermés. Des auteurs de science-fiction, des sociologues et des analystes de la psychologie humaine nous le rappellent avec insistance depuis des dizaines d'années : Orwell, Van Vogt, Reich, Marcuse, Ursula Le Guin, etc. Il est temps de tirer la sonnette d'alarme. Qu'attendons-nous pour réagir ? Le panoptique cybernétique est un symbole qu'il faut abattre, contourner ou dépasser. Ce n'est pas en agissant dans le seul domaine de la psychiatrie que nous y parviendrons (pas plus que dans celui de l'armée, l'école, l'entreprise ou la prison), mais l'histoire de la psychiatrie offre un exemple et des travaux pratiques. Le traitement de la maladie mentale et de la déviance est un schéma qui s'extrapole à l'ensemble de la société. » Jacques Lesage de la Haye, Mort de l’Asile – Histoire de l’antipsychiatrie (p. 204)

Le secteur psychiatrique

C'est dès 1960 que Lucien Bonnafé a formulé l'idée du secteur psychiatrique. Il s'agissait, pour les équipes soignantes, de sortir de l'hôpital et de suivre les patients en ville. Cela a vraiment commencé à fonctionner en 1972, puis s'est systématisé à partir de 1981, avec l'arrivée de la gauche au pouvoir. Les infirmiers, médecins et psychologues ont créé, en plus des Centres Médico-Psychologiques, des Foyers, Centres d'Accueil Thérapeutique à temps partiel, appartements, hôpitaux de jour et autres structures. La récupération économique des idées antipsychiatriques par l'Etat a permis de prendre de plus en plus en charge les patients en ville et même chez eux. Mais les impératifs de rentabilité dévoient en partie la qualité de ce travail. Des traitements inadaptés, psychocognitivistes ou chimiothérapiques, avec des sujets à pathologie lourde, autant sociale que psychologique, sont à l'origine d'un véritable désastre. De nombreux patients se retrouvent à la rue et, livrés à leur problématique, ingérable pour eux, finissent par se retrouver en prison.

« Bien entendu, le patient ne commande à personne et il obéit à tout le monde. Le surveillantchef n'a de comptes à rendre qu'au médecin-chef ; l'assistante sociale et l'ergothérapeute également. Mais dans un système aussi fermé, il ne reste guère de liberté, ne serait-ce qu'à l'interne ou à l'infirmier. Ne parlons pas du patient. Il n'a aucun droit. Il n'a pas voix au chapitre. Il porte le diagnostic sans le connaître. Il ne sait pas pourquoi il est hospitalisé. Il ne connaît pas les médicaments qui lui sont administrés. Il n'a pas le droit de consulter son dossier : secret médical. Et il ne sait pas quand il sortira, si même il sortira un jour. Les Unités d’Hospitalisation Psychiatrique (UHP), simples transpositions en ville du pavillon asilaire, peuvent ressortir de la même logique. Comme toujours, il existe une gamme infinie de types de fonctionnements dans ces nouvelles institutions. Nous en avons malheureusement repéré qui sont de mini-lieux d’enfermement dirigés par de véritables potentats. Sous couvert de psychiatrie, il n’est, en fait, question que de gestion économique et de rentabilité. Le traitement doit être court et ne pas dépasser trois mois. Le diagnostic, organiciste à l’américaine, débouche sur la chimiothérapie vantée par les laboratoires pharmaceutiques. L’idéal est l’injection-retard, qui allège la prise en charge. Pas de thérapie analytique, aléatoire et, de toute façon, beaucoup trop longue. Nous assistons aussi à l’abus de contrats à durée déterminée de personnels non qualifiés. Le patient sort vite et sera éventuellement suivi en ville. L’UHP est un petit asile, une enclave totalitaire, rigoureusement aligné sur le modèle libéral international…» Jacques Lesage de la Haye, Mort de l’Asile – Histoire de l’antipsychiatrie (p. 75)

« Etant donné les moeurs épouvantablement sales des pavillonnaires, moeurs que j’ai fini par adopter sous le coup de ma déchéance par les traitements et l’impact dévastateur qu’a eu sur moi le fait que je ne voyais pas quand je pourrais m’en sortir, le tableau était épouvantable : mégots à même le sol, baignant dans l’urine des autistes et personnes âgées incontinentes… Par contraste avec tout cela, les quelques infirmiers ou infirmières présents faisaient figure d’apparitions immaculées ! A la vaisselle, aux éviers du réfectoire, on se retrouvait midi et soir, car, le matin, la vaisselle étant moins dure à faire, moins de patients étaient mobilisés pour cela. Mais on y allait aussi quand il y avait des goûters qu’on attendait aussi impatiemment qu’on attendait que de fringantes infirmières finissent par nous sourire comme on mendie un petit peu d’attention, un peu de chaleur humaine...» Nicole Maillard-Déchenans : Pour en finir avec la psychiatrie - des patients témoignent (p. 80-81)

23:07 Écrit par anormopathe dans Articles, Vidéos, audio | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/09/2010

La Dérive Idéologique de la Psychiatrie (Olivier Labouret)

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La Dérive Idéologique de la Psychiatrie

Ou comment la psychiatrie est utilisée par le pouvoir néo-libéral, pour renforcer sa politique de contrôle socio-économique des comportements déviants, délinquants et simplement défaillants.

article publié le 5/07/2010
auteur-e(s) : Olivier Labouret

Résumé du livre d’Olivier LABOURET, paru aux éditions Erès en 2008

La mondialisation de l’idéologie comportementale

La psychiatrie, spécialité médicale bien particulière, s’est fondée historiquement sur des bases morales et sociales, celles de la société industrielle et du positivisme scientiste, et il est loisible de montrer comment s’est exercée, au cours de l’histoire, une « psychiatrisation » de plus en plus large des « troubles » individuels. Autrement dit, ce qui constituait autrefois une discipline clinique et thérapeutique traitant de maladies parfaitement délimitées, les psychoses et les névroses, est devenu durant ces dernières décennies une institution de contrôle de toute forme de souffrance psycho-sociale. Cette évolution s’est accélérée depuis vingt ans avec la mondialisation de la psychiatrie comportementaliste américaine, pour laquelle la déviance vis-à vis de la norme sociale définit la maladie, alors que pour la psychiatrie européenne traditionnelle, la santé est au contraire la capacité à créer librement ses propres valeurs. Ce contrôle social comportementaliste de la santé mentale est venu répondre à une politique néolibérale généralisant les échelles de comportement et les questionnaires d’auto-évaluation, non plus seulement dans le domaine hospitalier, mais à l’intérieur de l’école, de l’entreprise et de l’ensemble de la société. Ainsi, le domaine de compétence de la psychiatrie s’est élargi insidieusement au dépistage de l’ensemble des « troubles du comportement », des « troubles de la personnalité » en passant par les « troubles de l’adaptation » : tout « handicap socio-professionnel » est devenu le signe d’une pathologie psychique… Parallèlement, la fréquence de la « maladie dépressive » et des nouvelles pathologies, telles que l’hyperactivité ou les troubles « borderline », s’est accrue exponentiellement, sans que l’on s’interroge sur ce que traduit sociologiquement cette évolution, à savoir la pression insupportable d’une individualisation forcenée de l’existence, commandée par les « lois économiques » du profit et de la concurrence.

Le contrôle socio-économique de la déviance individuelle

Aujourd’hui, l’éventualité de dépister le « trouble des conduites » dès l’enfance, l’orientation de la recherche vers la « vulnérabilité génétique » des individus, la succession des lois sécuritaires psychiatrisant la délinquance et la déviance notamment sexuelle (prévention de la délinquance, prévention de la récidive, rétention de sûreté…), sont autant de symptômes de cette évolution normative accélérée, dissimulée sous un vernis scientiste « préventif ». Tandis que l’indépendance déontologique des psychiatres disparaît derrière l’impératif gestionnaire, avec une nouvelle gouvernance hospitalière qui subordonne le soin à la rentabilité. On le voit : la pratique psychiatrique est en train d’évoluer à marche forcée vers la gestion des risques socio-économiques, où il s’agit de prédire et de dissuader toute défaillance individuelle, notamment au travail, pour le plus grand bénéfice de l’entreprise industrielle. Robert CASTEL l’avait déjà pressenti il y a plus de 20 ans : désormais, on demande au psychiatre d’être un expert en bon comportement, un gardien de l’ordre moral social, apportant une caution scientiste à la défense de la norme économique… Bien d’autres auteurs ont dénoncé cette individualisation abusive des rapports sociaux, la privatisation de l’existence permettant de déplacer vers la « psychologie », ce qui est une évolution culturelle individualiste commandée par les besoins de l’économie néolibérale. Aujourd’hui n’importe quelle défaillance, signe d’un « dysfonctionnement » socioprofessionnel, relève du dépistage et du traitement psychiatriques, elle n’est plus dépendante d’un contexte environnemental déterminé. Malgré toutes les leçons de l’histoire et de la sociologie, la violence, contre soi-même ou contre autrui, n’est pas un fait socio-politique, elle est devenue purement individuelle, psychologique, pathologique : ce n’est pas le système socio-économique qui dysfonctionne, la précarisation ou la pression professionnelle qui est en cause, un rapport de domination politico-économique qui est intolérable, non, ce n’est que l’individu, et lui seul, qui est malade !

La sélection eugénique des populations, au service de la croissance économique

On comprend que cette mystification idéologique, consistant à inscrire symboliquement la violence socio-économique à l’intérieur du cerveau individuel, permet au néolibéralisme de renforcer la sélection culpabilisante pesant sur chacun d’entre nous, et de nier son impasse historique. Et le succès, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, de la réduction scientiste de l’existence au capital génétique (qu’on se rappelle les propos de Nicolas Sarkozy sur l’origine génétique de la pédophilie et du suicide !), accrédite aujourd’hui cette évolution régressive dramatique, proprement eugénique, où ce qui compte est de renforcer coûte que coûte l’efficience des travailleurs, leur adaptation à la machine productive. La guerre économique mondiale réclame des individus dociles, « psychologiquement » conditionnés, et n’a que faire de leur santé personnelle et environnementale. Face à cette évolution lourde de sinistres résurgences historiques, il est temps de défendre l’éthique de la véritable psychiatrie, déontologiquement indépendante des pouvoirs économiques et politiques, et qui vise la liberté de l’expérience subjective, la responsabilité envers autrui et envers l’avenir, contre la soumission pathologique à l’idéologie dominante.

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