14/12/2011

« Antipsychiatrie : les enjeux éthiques », par Jean-Christophe Coffin

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Antipsychiatrie : les enjeux éthiques  

Coffin Jean-Christophe

Etudes et Synthèses - 2007/05

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(SOURCE : WWW.ETHIQUE.INSERM.FR)

Introduction

Il pourrait apparaître inattendu que l’antipsychiatrie soit associée à la réflexion éthique ou, si l’on préfère, que l’on place dans une perspective commune les enjeux éthiques et l’antipsychiatrie. Le mot résonne plus comme un combat, souvent radical, mené par quelques psychiatres et qui paraît avoir reçu plus d’écho auprès de certains groupes de la société civile qu’au sein de la sphère médicale. Et au-delà de l’interprétation qui est donnée des différentes propositions formulées par les partisans de l’antipsychiatrie, le terme évoque une période de crise, de mise en cause des pratiques psychiatriques voire de la médecine en général. Enfin, le terme d’antipsychiatrie lui-même est largement contesté bien qu’il soit passé dans le langage courant à partir des années 1970.

L’antipsychiatrie traduit un ensemble d’événements dont il serait nécessaire de démêler les fils pour mieux en saisir le sens et la réalité des faits qui la composent. L’interprétation qui en est donnée est particulièrement contrastée. L’antipsychiatrie peut évoquer un courant d’idées représenté par des psychiatres qui refusaient la notion de maladie mentale ; on pourrait aussi mettre l’accent sur le fait que d’autres défendaient une psychiatrique alternative. Notre propos n’a pas pour objectif de trancher entre les différentes définitions ; il s’agit de présenter, parmi les nombreuses discussions et débats qui ont accompagné le mouvement antipsychiatrique, des thématiques qui relèvent plus particulièrement de la recherche en éthique. La critique de la psychiatrie de l’époque contient, de par les arguments que déploient les partisans de l’antipsychiatrie de même que par les objectifs qui sont les leurs, une dimension éthique. Il s’agira donc de saisir comment ces derniers entendent cet aspect et le rôle qu’ils détiennent dans un mouvement qui se caractérise naturellement par bien d’autres objectifs notamment plus ouvertement politiques. En aucun cas nous ne défendons l’idée que l’antipsychiatrie serait éthique dans son essence. Toutefois, force est de constater que la question de l’institution bonne a été posée et à travers le prisme de sa légitimité et du principe de justice. Quant à la question de la maladie mentale et de ses usages, plusieurs tenants de l’antipsychiatrie ont cherché peut-être moins à la nier que de tenter de nous convaincre que l’usage de certaines grilles de lecture favorisaient une vision négative de la maladie. A partir de cette dénonciation, ils se demandaient si la fonction du médecin était bien de constituer cet archipel de peurs et d’angoisses.

Les lignes qui suivent se focalisent sur le contexte de la psychiatrie italienne qui a connu à partir des années 1960 plusieurs types de transformations dont l’émergence de ce qu’on appelle le « courant anti-institutionnel », à travers notamment la figure de Franco Basaglia (1924-1980), expression souvent préférée à celui d’antipsychiatrie. La pluralité des acteurs de l’antipsychiatrie rend tout travail d’interprétation de son contenu et de son héritage délicat, voire réducteur. C’est pourquoi il nous a paru préférable de privilégier la situation italienne qui présente en elle-même une certaine hétérogénéité. En effet, la critique de la pratique psychiatrique se décline selon des registres différents au cours des années 1960 et varie en fonction des acteurs considérés. Là aussi la figure de Franco Basaglia sera privilégiée car il apparaît singulièrement comme un « éveilleur de conscience », pour reprendre l’expression de Christian Hervé.

La suite du texte en pdf.

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« ECONOMIE POLITIQUE DU MEURTRE », par le Sozialistiches Patientenkollektiv (S.P.K.)

Tiré de Faire de la maladie une arme, éditions Champ Libre, 1973.

 

SOURCE : ARTISTECHOMISTERIISTE.BLOG.24HEURES.CH

 

ECONOMIE POLITIQUE DU MEURTRE


« Le crime est exclu » - c'est ce qu'a prétendu le 10 avril 1971 la presse de Heidelberg à propos du "suicide». De même que la science bourgeoise, le journal, qui fabrique l'idéologie du capital, doit bien exclure le crime, c'est-à-dire la destruction permanente de l'homme par le système d'exploitation capitaliste.

La liberté de la presse est la liberté pour les gouvernants de cacher les vrais rapports entre les faits.

A la suite de notre communiqué intitulé "Suicide = homicide», beaucoup de lecteurs ont senti leur appétit s'ouvrir et ont demandé des détails. Il ne leur est pas venu à l'idée de forcer la presse quotidienne à donner des nouvelles plus complètes, ou de se sentir obligés à corriger toutes les analyses merdiques qu'on a faites depuis des dizaines d'années sur le problème du meurtre. 

Quand ils entendent le mot "meurtre ", leur petite conscience se met obligatoirement à battre. Ils s'empressent de la nourrir grâce à l'attitude pseudo-critique qu'on leur a inculquée, pour pouvoir ensuite se rendormir paisiblement. C'est simple de comprendre certains rapports, et on peut apprendre à les décrire, mais agir de façon conséquente est toujours une chose difficile pour ceux qui croient être en bonne santé et avoir encore quelque chose à perdre objectivement, les exploités ne possèdent de toute façon rien qui ne soit déjà aux mains des gouvernants. Longtemps avant votre naissance, une décision a déjà été prise quant à vos sentiments, vos pensées et vos fonctions corporelles.

Chacun est doté du corps que lui attribuent les conditions de production capitalistes. Qu'est-ce que l'exploité aurait à perdre, dès lors que de toute façon tout lui a déjà été dérobé dès l'origine ? Revenons aux faiseurs d'opinion officiels.

Soumis eux-mêmes au principe de l'accumulation - ils doivent récolter des annonces et donc chanter la chanson des annonceurs dont ils mangent le pain -, ces faiseurs d'opinion ne peuvent faire autre chose que de rester collés à la forme codifiée que la science dominante donne aux phénomènes. Le devoir d'informer consiste à jeter au grand dévoreur et au grand avaleur ( = le lecteur de journaux) quelques miettes factuelles - sexe et âge du "coupable" lieu et heure du crime, etc. Pour assaisonner le tout, il suffit de dire un mot de la "Commune" aux médicaments-poisons, et le lecteur comprend tout de suite 1' "histoire», sous la forme d'un produit non historique, conforme à l'idéologie. Ce qu'on appelle le "bon sens" (non-sens) est le collaborateur fidèle du capital ( = crime).

Le "sui" cide reste une histoire comme une autre, c'est-à-dire sans effet, tant que les effets mortels des conditions dans lesquelles il a eu lieu sont enregistrées de façon schématique et non conscientes. Cette non- conscience empêche de voir les rapports entre les faits (suicide = homicide) et les conséquences qui en découlent. C'est seulement quand on replace les faits dans leur contexte historique que l'équivalence suicide = homicide prend sa force et devient dangereuse pour la "stabilité" de la monnaie ; elle devient un meurtre qui ne frappe plus l'homme, mais le capital et ses agents.

Celle qui a été assassinée, M., avait été dépourvue de toute valeur, aux yeux de la bureaucratie (sphère de la distribution), par le processus capitaliste d'usure et de dévalorisation. Cependant, elle était contrainte à se vendre pour ne pas mourir de faim immédiatement, ou médiatement, par l'effet de la honte sociale.

La mort est la continuation logique du meurtre massif prévu de façon nécessaire dans le capitalisme. Avant que M. vienne au SPK, elle se considérait comme "foutue", comme une "épave». Ce n'est pas étonnant. Les médicaments-poisons, les électro-chocs, les traitements spéciaux pratiqués de façon massive avaient marqué sa conscience nullement schizophrène et sa compréhension de la réalité. Du moment que la société se refusait continuellement à assurer sa vie matérielle, c'est à juste titre qu'elle se sentait abandonnée.

M. se trouvait de façon permanente en danger mortel, comme des millions d'hommes dans notre société, pour qui cette situation est si quotidienne qu'ils ne sont plus capables d'en avoir une idée conforme à la réalité, ni d'agir en conséquence. Une autre patiente a dit un jour qu'elle ne devait qu'à des circonstances particulières le fait d'être encore en vie. Mais la bureaucratie capitaliste produit tout rarement de telles exceptions. Pour M., il en est allé autrement, c'est-à-dire d'une façon plus réelle : la jungle bureaucratique l'a rendue folle de peur. Mais ça ne compte pas ! Ce qui a été payé par l'État et le rectorat, ce ne fut que le repas du condamné à mort.

Malgré l'obligation où elle s'est trouvée de capituler devant la détresse matérielle, M. put respirer provisoirement grâce aux conditions de travail qui alors n'étaient réalisées qu'au SPK. Elle a toujours su et répété que, depuis son entrée au SPK et malgré toutes les difficultés extérieures, elle avait le sentiment de vivre vraiment et d'être elle-même dans ses rapports avec les autres. Peu de jours avant son assassinat, elle déclara lors d'une discussion qu'elle était en accord total avec le SPK, qui était pour elle l'unique possibilité qu'elle avait de se réaliser et d'agir. D'après ce que sa mère a dit après sa mort, nous savons que dans ses lettres M. revenait souvent sur l'idée que son passage au SPK était l'époque « la plus heureuse » de sa vie.

Seule la violente pression extérieure (blocus par la faim) a pu entraver la stabilisation de son identité politique, - car seule cette sorte d'identité est possible dans le capitalisme schizophrénisant -, identité politique qu'auparavant elle avait recherchée vainement dans une organisation de jeunesse communiste. Non seulement l'étiquette "schizophrène" lui était très pénible, mais pendant des années les gens de l'extérieur et les médecins internes lui avaient reproché de "ruiner sa famille" par sa maladie.

Bien qu'elle eut compris que les conditions impitoyables du marché du travail sont des mécanismes spécifiquement capitalistes, elle transféra les sentiments de culpabilité qu'on lui avait inculqués sur ses "employeurs" dont elle attendait une punition à cause de sa maladie. Elle craignait que son appartenance au SPK ne lui attire des ennuis.

Comme le SPK n'a toujours pas été reconnu légitimement comme une institution universitaire par le ministre de l'Éducation, en accord avec la faculté de médecine et le Rectorat, tout membre du SPK se trouve absolument sans défense en face des mesures étatiques et le bannissement social qui s'y rattache.

M. devait compter non seulement avec des refus dans sa recherche d'un travail, mais se trouvait devant une alternance impitoyable : ou bien réclamer l'argent de l'assurance auquel elle avait droit en s'adressant au Dr Kretz (! !!) (c'est ce que lui conseillaient les médecins de la polyclinique médicale) et risquer de devoir se soumettre à un examen hors du SPK, ou acheter sa survie au SPK au prix d'une paupérisation matérielle. Un transfert avait été déconseillé pourtant par de nombreux experts neurologues, et fut empêché par la solidarité active du SPK.

Il faut bien reconnaître que toutes les singeries de la psychiatrie, qui débite, sur le dos et avec l'argent des exploités, son bla-bla psychanalytique, existentiel-analytique ou biologique ( = "science"), n'ont pas pu abaisser et encore moins supprimer le nombre des suicides des cliniques et des institutions psychiatriques.

Au contraire, la dernière découverte de la psychiatrie "progressiste" consiste à dire que la seule aide qu'on puisse apporter aux "candidats au suicide", c'est de les tuer proprement dans des cliniques construites avec l'argent de l'exploitation qui les conduit à la mort (cf. Frankfurter Rundschau du 10.2.1971, "Nous serions obligés de choisir des bourreaux" ). Le tournant progressiste de la psychiatrie, c'est-à-dire sa suppression tendancieuse pratiquée au SPK, a pourtant prouvé depuis un an la possibilité d'éliminer le suicide. Le meurtre de M. ne peut que nous engager, dans notre pratique, à combattre avec encore plus de décision et de succès la machine d'anéantissement et en particulier ses porteurs de fonction bureaucratique (faculté de Médecine, rectorat, ministère de l'Éducation). Comme c'est une question de vie ou de mort, nous ne pouvons pas et nous ne devons pas attendre qu'un jour lointain, la propriété privée des moyens de production s'élimine d'elle-même.

Par son appartenance au SPK, M. était dès le début en butte à toutes les contraintes contre lesquelles le SPK se bat depuis qu'il existe : pas de moyens financiers - même le compte ouvert pour le SPK est bloqué par l'Université ; bien qu'ils aient été contraints à payer des cotisations d'assurance, les patients se voient refuser par le directeur de la clinique universitaire Von Baeyer et par le rectorat les médicaments auxquels ils ont droit ; 450 patients (une à trois admissions par jour) ne disposent que de cinq pièces ; le travail est continuellement mis en péril par la demande d'évacuation déposée par le Rectorat ; il n'est pas possible de donner des soins permanents dans un des locaux concédés au SPK par le conseil d'administration de l'Université. Cette situation a pour but d'affamer le SPK et reflète bien ce qu'est le meurtre de masse spécifique au capitalisme. Mais le danger de suicide est un "risque limité», comme l'ont dit le professeur Häfner, le Dr Kretz et le psychiatre légiste Leferenz au Sénat universitaire, le 24 novembre 1970.

Rendtorff, le conseil d'administration, le Sénat, etc.,prouvent que ceux qui en raison de leur place dans le processus de production sociale peuvent prendre des décisions pour ou contre les conditions meurtrières, ne font que reproduire aveuglément les contradictions immanentes du capitalisme par leur action coupable et non historique. Le Recteur de Heidelberg au lieu d'étudier au Sénat l'aspect scientifique du projet du SPK et de rendre possible le travail scientifique du SPK en lui donnant le statut d'institution universitaire - ne fait que "réagir" , avec la lâcheté des fonctionnaires, aux ordres d'en haut (décret ministériel). Il laisse la scène à Häfner, qui comme on sait n'est pas membre du Sénat, et qui est en revanche spécialiste de l'euthanasie sociale (suicide = profit), pour que celui-ci plaide la cause de son projet de 45 millions et prépare la liquidation du SPK. A l'époque, 250 patients étaient en cause. On se demande si le risque, quel qu'il soit, est devenu moindre depuis que les responsables se sont complètement démasqués et que le nombre des membres du SPK s'approche du demi-millier ? Le dépassement de cette situation est possible. D'autres l'ont montré avant nous. L'auto-organisation des patients sur une base marxiste conduit à la conséquence radicalement critique qui est déterminante pour nous depuis Ernesto Che Guevara (asthmatique et porteur de fonctions médicales dans la jungle capitaliste).

Comme inhibition, la maladie est une arme du capital. Il est au pouvoir des exploités de rejeter un jour cette arme et toutes les autres dans les poubelles de l'histoire. C'est seulement pour le capitalisme et ses agents que la maladie est un plaisir meurtrier.

COMBATTEZ LES CRIMINELS

ET VOUS NE VOUS DEFENDREZ PAS SEULEMENT CONTRE LES CALCULS DE VOS REINS MAIS CONTRE L'ASSASSINAT POLITIQUE

 

COLLECTIF SOCIALISTE DE PATIENTS (SPK) de l'université de Heidelberg, 30 avril 1971.

[RERÉSURRECTION !] « SUICIDE = HOMICIDE », par le Sozialistiches Patientenkollektiv (S.P.K.)

Tiré de Faire de la maladie une arme, éditions Champ Libre, 1973.

 

SOURCE : ARTISTECHOMISTERIISTE.BLOG.24HEURES.CH


SUICIDE = HOMICIDE


La paupérisation matérielle est progressiste en ce sens qu'elle contribue à la création d'un potentiel révolutionnaire. Comme on sait, Marx tient compte de ce moment à propos du prolétariat (industriel) - facteur subjectif. Par contre, le bannissement social frappe le " lumpen-proletariat " (chômeurs, malades, délinquants - ceux qui se mettent dans leur tort). Selon l'idéologie dominante, ces derniers sont également exclus du processus social et du mouvement révolutionnaire.

Politiquement, on les considère comme des asociaux ou des anarchistes... " Il n'y a pas de honte à être pauvre»... "Perdre de l'argent c'est beaucoup perdre/perdre l'honneur c'est perdre tout»... les proverbes ne manquent pas pour le dire - esprit objectif.

Outre l'exploitation, le capitalisme engendre la paupérisation matérielle (moment dialectique, selon Hegel, Philosophie du Droit : le capitalisme est trop pauvre pour éliminer la pauvreté qu'il a engendrée).

Au-delà du développement individuel, il produit la peur du bannissement social (la peur à cause de et par le bannissement social) processus historique, qui fait que la conscience a toujours été programmée essentiellement de façon à éviter le bannissement social. Ces deux facteurs, la misère matérielle et le bannissement social, sont mortels : ce sont les instruments de mort de la société capitaliste ; ils lui servent à faire souffrir jusqu'au jour où elle sera elle-même broyée entre leurs meules. La faculté de Médecine, Rendtorff et le ministre Hahn se servent de ces meules, avec plus ou moins de bonheur, comme on le sait, ne craignant pas d'aller jusqu'au meurtre d'un membre du SPK. L'exclusion, le licenciement, l'interdiction visaient également à l'anéantissement physique et à la discrimination sociale (excitation de l'opinion publique).

Dès le premier jour de son arrivée au SPK, celle d'entre nous qui à été tuée à été confrontée de façon peut-être plus immédiate que les autres à ces deux instruments de mort. Pour assurer la réalisation de son désir spontané de collaborer, il lui fallait continuer à s'annoncer comme malade à l'assurance. Outre que l'étiquette "schizophrène" lui donnait déjà un sentiment d'infériorité totale, elle ne voulait pas passer politiquement pour une brebis galeuse. Elle craignait avec raison que son appartenance au SPK soit enregistrée officiellement et lui porte tort (refus de travail, obligation d'aller dans un hôpital reconnu par l'État, si elle voulait continuer à toucher l'argent de l'assurance, etc.). Elle rattachait formellement cette crainte au fait que jusqu'alors Hahn avait refusé de reconnaître au SPK la qualité d'institution universitaire. Comme on sait, en tentant d'échapper au bannissement politique, elle ne fit qu'aggraver sa détresse matérielle.

De même, la tentative de prendre sur soi le signe du bannissement social ( "schizophrène" ) et de le rendre opératoire - par exemple à la polyclinique médicale - n'a pu qu'accroître l'insuccès en ce qui concerne l'établissement de la base matérielle ( "Je n'inscris pas les schizophrènes comme malades», affirmait un médecin-assistant de la polyclinique médicale universitaire).

La deuxième fois qu'elle tenta d'obtenir et de conserver un emploi, elle fut félicitée pour son excellent travail pendant la période d'essai. Pourtant, consciente de son infériorité sociale, elle désespéra de l'attente qu'on avait mise en elle. La situation matérielle du SPK, dont la responsabilité revient à Rendtorff et Hahn, n'offre en effet aucune chance de survie, et encore moins la possibilité d'une "réhabilitation" par étapes. Nous nous réservons expressément le droit y apporter des changements!

L'anéantissement matériel recherché par la partie adverse s'exprime de façon formelle par les mots "Je suis morte" dans sa dernière lettre. La peur du bannissement social va au-delà de la mort : "Je ne voudrais pas être enterrée avec Marx et Lénine." "Je n'ai rien compris" veut dire : Je suis honnête pour savoir que je ne peux pas me comporter activement en face des armes de mort que sont la faim et la misère, c'est seulement ainsi que mon comportement est compréhensible.

Si le ministre Hahn, le recteur Rendtorff et ces cochons de médecins de la faculté de Médecine croient pouvoir s'en laver les mains en toute innocence, ils sont victimes d'une forte illusion de leur perception (cf. Hegel, Phénoménologie de l'esprit, ch. 11).

Un meurtre est un meurtre. Mais les meurtriers en col blanc ne sont pas comme des meurtriers courants, ils sont pires. Ce sont des détrousseurs de cadavres, de répugnants vampires. Quiconque le ressent dans son propre corps (SPK) sait ce qu'il en est.

Mais les meurtres commis par la clique des meurtriers en col blanc, Hahn, Rendtorff et ces cochons de médecins retomberont sur leur tête en vertu du principe de la dialectique inhérente au capitalisme.

23/10/2011

[Post-scriptum] La maladie : un terrain subversif ?

En guise de post-scriptum, un texte de Cédric Tolley, extrait du très intéressant et synthétique 72e numéro de Bruxelles Laïques Echos« Le bon, le fou et le troublant » (Mars 2011), téléchargeable au format PDF sur cette page. L'auteur présente à grands traits les idées centrales et quelque peu ésotériques du collectif SPK (Sozialistisches Patientenkollektiv), par erreur encore associé à la RAF (Rote Army Fraction). Peut-être compléter cette lecture par celle-ci. Quant à Alfredo M. Bonanno, qu'il se fasse offrir un cervo ! Les psychiatres « ou bien ils se suicident, ou bien il faut les tuer ». ^^

Bonne lecture et bon vent !Bisou

 

EDITION DECEMBRE 2011 : “Concept de la maladie”, rédigé en 1971, traduit par Georges Cipriani : http://www.bibliolibertaire.org/Textes/concept_de_la_maladie.doc

 

La maladie : un terrain subversif ?

par Cédric Tolley

 

Considérations autour de la lecture de “Concept de la maladie”. Un texte du Sozialistisches Patientenkollektiv, rédigé en 1971, et traduit de l’allemand par Georges Cipriani. Le Collectif des Patients Socialistes (SPK) a été fondé en octobre 1970 par des patients de la Polyclinique Universitairede Heidelberg (Allemagne). Son objectif est de développer le potentiel révolutionnaire de la maladie pour participer à la mise à bas du capitalisme. Générateurs de textes de doctrine politique, de réflexions sur la maladie, et en particulier la maladie mentale, le SPK prolonge son action dans les mouvements politiques de la gauche radicale des années 1970 ainsi que dans la sphère culturelle. Plusieurs de ses membres ont ensuite participé de près ou de loin aux activités de la Rote Armee Fraktion. Ce groupe politique a, par ailleurs, fait des émules jusqu’en Australie où quelques précurseurs du mouvement musical industriel, issu du milieu de la psychiatrie, fondèrent un groupe de musique nommé SPK qui s’inspiraient des écrits du collectif d’Heidelberg dans leurs chansons. Et leur impulsion n’était pas confidentielle, puisqu’elle a trouvé des prolongements jusqu’à inspirer des groupes de musique plus connus chez nous, tel The Cure, dont le nom n’est pas innocent.

Le texte que nous lisons, “Concept de maladie”, peut sembler ardu tant le développement de la pensée des auteurs s’enracine dans le parler hégélo-marxiste-léniniste qui, depuis les années 1970, nous est de moins en moins commun. Nous pensons cependant que cette expérience mérite d’être relayée car elle montre que les patients, les malades, trop souvent relégués au rang d’objets de la médecine, sont en mesure de prendre leur situation en mains et de se poser en acteurs sociaux politisés (“sujets” disaient-ils). Le texte nous intéresse aussi parce qu’il s’appuie sur une démarche strictement matérialiste et ne fonde l’analyse qu’en l’expérience et la réflexion humaine.

Nous prendrons ici le parti de laisser parler les auteurs, de résumer et de commenter leur propos. En effet, “les mots sont importants” et le fait d’accepter la lecture d’un texte dont le style orienté selon une idéologie à laquelle nous ne sommes pas habitués est aussi une façon de penser en dehors de nos sentiers battus et de regarder notre réalité d’un autre point de vue. Cet exercice montre aussi qu’il est diverses façons d’aborder une réalité partagée et que “le parler” dominant ne doit pas rester en mesure de quadriller la pensée humaine.

Après avoir posé un certain nombre de définitions, dont nous verrons celle qui décrit la relation entre sujet et objet, les auteurs décrivent l’essence capitaliste de la maladie, les conséquences en termes de symptômes, le potentiel d’action et de renversement que permet la prise en charge de la maladie par les patients.

Sujet et objet [1]

Il s’agit dans cette première partie de poser la définition du sujet (qu’actuellement nous nommerions plutôt “acteur”) et de l’objet. Et de montrer le rapport entre les deux. De l’avis des auteurs, les rapports de production capitalistes placent les personnes au rang d’objet (la force de travail) mobilisable au profit de la production. Il importe, pour le SPK, que les personnes prennent conscience de cet état des choses et oeuvrent collectivement à la transformation des rapports sociaux. En faisant des rapports sociaux leur objet, elles s’imposeraient comme “acteurs conscients”.

Sujet est ce qui s'épanouit librement dans les différences. Objet est ce qui se constitue dans le procès d'épanouissement du sujet. II n'y a cependant dans la société bourgeoise que le capital qui puisse s'épanouir librement dans les différences qui déterminent alors chaque singularité. Les individus singuliers ne sont qu'objets des nécessités du procès de valorisation capitaliste qui est le sujet qui détermine tout. Les relations des individus singuliers entre eux ne sont donc que des relations d'objet à objet ; il ne peut aucunement être question de libre volonté, car la volonté n'est que la façon dont les nécessités du capital se représentent pour chacun en particulier.

Mais les rapports de production capitalistes sont eux-mêmes le produit de ces individus en particulier, en ce que ceux-ci se comportent en objet, ils maintiennent en l'état les rapports de production. Ils sont donc à l'égard de ces rapports les producteurs […]. De cette manière passive, ils sont donc eux-mêmes sujets ; mais ils sont absolument objet dans leurs activités.

La dialectique de sujet et objet s'inverse conséquemment lorsque les individus objets singuliers se reconnaissent comme sujet collectif et font des rapports sociaux leur objet en tant que leurs produits. C'est objectivement et subjectivement dans la maladie que se trouve la nécessité de cette inversion. Ce n'est qu'à partir de la maladie que se laisse développer l'identité politique des consciences qui est nécessaire pour faire de la société son objet.

Le dernier passage de cet extrait prête à l’équivoque. Le SPK considère-t-il que la maladie, au sens le plus immédiat du terme, soit l’unique ferment de la prise de conscience et du travail pour la refonte des rapports sociaux ? Ou alors étend-t-il la définition de la maladie à une réalité moins immédiate ? La suite laisse croire que c’est à cette seconde solution qu’il faudra s’attacher.

Maladie et Capital

En effet, ici, les auteurs montrent comment le mode de production capitaliste est en lui-même générateur de maladie. La maladie devant être comprise comme ce qui est mortifère et contraire à la vie.

L’idée générale est que, telle la matière, les personnes, force de travail forcée de travailler et, par là, objets du procès de production, épuisent leur force vitale dans le travail de production.

“[…] la production est immédiatement identique à la destruction des forces productives. Car les exploités sont contraints de vendre leur force de travail qui est leur corps et leur réflexion, donc leur vie, afin de vivoter dans une vie qui n'en est plus une pour eux. Les produits sont particulièrement précieux pour cette raison qu'ils contiennent la vie rompue en eux, l'usure des exploités, leur force de travail. […] Par là l'échange des produits est équivalent à l'échange de vie meurtrie par morceaux ou autrement, de maladie.

…pour produire pour le capital dans ces rapports meurtriers, pour s'abandonner soi-même aux rapports de production, la vie se contredit elle-même et sombre dans la maladie…]. La maladie est donc la force qui maintient en état les rapports et crée pareillement chaque produit singulier ; les produits eux-mêmes sont l'accumulation matérialisée de la maladie des masses. La maladie est une force productive et une force de propagation, expansive comme le capital procède ; la maladie est sujet. Dans ces rapports sociaux la production est égale à une destruction […].

L'individu singulier n'a […] aucune autre possibilité de se maintenir en vie que de sacrifier cette vie au procès de production, donc de la détruire. Ainsi, celui qui produit se métamorphose dans ce procès de production en produit, en marchandise […] afin de vivre, ou, pareillement, afin de satisfaire ses besoins, il doit produire. […] les besoins sont cependant à nouveau le point de départ de ce procès continuel […] et ne contiennent aucune possibilité de satisfaction, mais seulement les nécessités du capital.

Du fait que les conditions générales se représentent comme pouvoir naturel et immuable à l'égard de l'individu singulier, celui-ci ne peut pas reconnaître en quoi la maladie est socialement produite ou en quoi la société est malade. II s'approprie la maladie en tant que souffrance individuelle, comme misère personnelle dont on est fautif, qui doit être gérée individuellement. II prend par là définitivement en ses mains propres l'autodestruction. […] Du malheur inconscient il se développe ainsi nécessairement une conscience malheureuse qui reconnaît l'identité du capital et de la maladie. La lourdeur de la souffrance comme nécessité objective accompagnant la métamorphose devient politique, le malade devient patient.”

Ce serait donc par la conversion de la vie (la vitalité du corps et de l'intellect) en produit de production que le processus capitaliste est générateur de maladie. Les personnes sont réduites à leur force de travail. Il n’est donc pas question pour elles d’envie ou de satisfaction des personnes en tant que “sujet”. Seulement, dans le cadre du système de production (les besoins sont à satisfaire au moyen de la production elle-même), elles sont contraintes de se maintenir (et pour cela de produire) dans un état de survie qui ne permet ni l’épanouissement, ni la prise de conscience immédiate qui feraient passer les personnes de l’état d’objet à celui de sujet.

Les auteurs dénoncent en outre la négation du caractère mortifère du capitalisme en ce que l’apparition de la maladie n’est pas considérée comme résultant des rapports de production mais comme un “coup du sort”, une “misère personnelle” dont celui qui en est frappé doit seul assumer la responsabilité. Pour le SPK, la maladie est une production sociale[2] et doit être reconnue comme telle afin que le malade devienne acteur conscient. Les auteurs semblent considérer que cette prise de conscience est inéluctable telle l’éclosion d’une sorte de “conscience de classe” et qu’elle doit inévitablement aboutir à l’action des malades devenus patients. L’histoire nous montre cependant que cette inéluctabilité est assez incertaine ou qu’elle se fait encore attendre...

Symptômes

Les auteurs du SPK voient les symptômes comme une protestation objective contre les structures sociales. Et ils entendent mettre en lumière le fait que l’individualisation de la gestion des symptômes représente un mécanisme de déni à l’égard des causes de la maladie et, partant, un moyen ultime d’aliénation.

Les symptômes, associés à une lourdeur de souffrance, sont des formes d'apparence de la maladie sociale dans l'individu singulier. Bien que produit socialement, ils sont gérés ou appropriés individuellement. […] les symptômes sont protestation contre les structures fondamentales de la société ; le contexte social produit toutefois les symptômes justement comme étant sans contexte, isolés, individuels […] La tentative de résolution individuelle de la souffrance ne donne qu'une mauvaise infinité seulement, où un symptôme en relaie un autre jusqu'à ce que la vie rongée par la maladie soit définitivement dévorée par le capital.

[…] la maladie n'est pas à quelque chose près le contraire de la santé, mais de la vie. La santé est une qualification des dominants qui ne dit rien d'autre sur elle-même que les symptômes sont établis de telle sorte que le malade s'encastre sans heurts dans le procès d'exploitation. La guérison (y) est alors le procès de l'aliénation de soi […] et être sain signifie alors être mort vivant.

La maladie serait ainsi la conséquence mortifère du système capitaliste et le symptôme serait la marque individualisée de la société malade dans le corps de chacune des personnes malades de la société. Et pire, l’activité de guérison, ne verrait pour seule finalité que la remise en état de produire.

S’il fallait relier ce propos à d’autres collectés dans ce numéro, nous pourrions voir se dessiner un tableau où la question de la santé est moins liée à solutionner l’origine des symptômes qu’au contrôle d’une des victimes du capitalisme : le malade. Ainsi, il faudrait taire l’origine de la maladie, en déresponsabiliser la société et en culpabiliser le malade. Malade qui pourtant ne serait que le porteur du stigmate de la société malade. Ce que d’aucuns nomment “médicalisation du social”, une des modalités du contrôle social et du maintien du statu quo en matière sociale et politique.

Pourtant, les auteurs voient en la maladie, l’occasion révolutionnaire de subvertir l’ordre social capitaliste.

Agitation

De l’eau a coulé sous les ponts et il est difficile aujourd’hui d’imaginer que La révolution sociale naisse spontanément de “conditions historiques” ou de tel ou tel contexte supposé explosif. Pourtant, c’est ce qu’espéraient les membres du SPK.

La question est de “savoir comment l'agir est à développer à partir de la souffrance. […] II est donc question de développer dans ce cadre que les relations d'individu à individu sont (à l'origine) des relations d'objet à objet ; que les pensées et le corps sont préprogrammés par le capitalisme ; que la misère individuelle est identique aux contradictions sociales ; et que le renversement de perspective d'objet à sujet du procès historique n'est à réaliser que collectivement. C'est ainsi que l'inhibition de la protestation, que les symptômes représentent, sera abolie dans la dialectique entre l'individu et la société ; ainsi les énergies des êtres agissants seront libérées à partir des émotions inhibées des patients (c'est-à-dire le souffrant conscient) et que sera précisément activé le tissu explosif qui détruira le système dominant constituant l'homicide permanent. […]

L'ennemi de classe est justement à définir comme tel en ce qu'il met publiquement et légalement en marche l'appareil policier, la bureaucratie et l'armée contre ceux qui développent de manière conséquente leur agir à partir de leur souffrance individuelle (socialement produite).

Ce passage n’en est pas moins intéressant tant il porte les germes de la prise de conscience et de l’envie d’agir collectivement d’une manière qu’aujourd’hui nous préférons parfois dire “citoyenne”. Ce que les auteurs soulignent, c’est le caractère éminemment politique de la souffrance et de la répression que risquent ceux qui prendraient en mains l’idée de politiser la question de la souffrance et de sortir d’une logique stricte de responsabilité individuelle pour mettre à l’index la part du corps social dans son ensemble et les modalités défectueuses du vivre ensemble, productrices de souffrance sociale.

Ils font de la maladie et du symptôme le substrat de la contestation par le biais d’une prise de conscience collective. Ils tirent les origines de cette prise de conscience dans l’expérience sensible des malades : la souffrance, les émotions. Il aura sans doute manqué à ce texte quelques pistes empiriques sur le “comment” les êtres souffrants peuvent se mettre en mouvement et prendre collectivement en charge la politisation du tort qui les mobilise, jusqu’à imposer une transformation des rapports sociaux qui engendrent, étendent et perpétuent ce tort. Et avant cela, quelques explications sur le “comment” les malades deviennent patients, comment ils s’ouvrent à la conscience collective que le SPK suppose inéluctable. Nous savons, notamment depuis les écrits de Robert Linhart[3], que les intérêts objectifs des gens ne sont pas nécessairement le moteur d’une mise en mouvement. Nous savons aussi que “l’inconscience du peuple” supposée par ceux qui se pensent telle une avant-garde éclairée, est souvent loin de se vérifier. Et que, fort malheureusement, la conscience réelle qui est censée présider à l’action n’est en réalité pas une garantie de quelque action que ce soit. Même si elle en reste une condition nécessaire.

NOTES

[1] Les intertitres sont ceux du texte du SPK.

[2] Comme nous le voyons par ailleurs dans ce numéro de Bruxelles Laïque Echos.

[3] Robert Linhart, L’Etabli, Editions de Minuit, 1978.


12/09/2011

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