18/06/2011

« Pas assez fou pour mettre le feu » (Autopsy)

Résumé

L’article défie la pérennité du pouvoir psychiatrique dans le monde occidental. Comme on n’est fou qu’en relation avec une société donnée, nous trouvons légitime de se demander si la psychiatrie, en dépit de ses prémisses scientifiques, a en plus de 100 ans de pratique réellement contribué à améliorer l’existence de l’individu qui a reçu un traitement psychiatrique. En psychiatrie, on est seulement passé de la camisole physique à une camisole chimique.

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PAS ASSEZ FOU POUR METTRE LE FEU

Autopsy *

(Santé mentale au Québec, vol. 6, n° 2, 1981, p. 161-167.)

 

En 1980, une femme était conduite malgré elle au département de psychiatrie d'un hôpital général de Montréal. Diagnostiquée, elle dut prendre des médicaments psychotropes ; ce qui allait encore contre sa volonté. Grâce à l'aide d'un ami, elle sortit finalement de là au bout de soixante-douze heures. Cette femme qui avait pour nom Caria aurait, semble-t-il, vécu cette expérience traumatisante uniquement à cause de ses idées spirituelles. En visite chez des connais­sances, elle aurait tout simplement décidé de jeûner et de ne plus sortir temporairement de la maison. Les résidents trouvèrent anormal son comportement et la firent donc interner au moyen d'un mandat judiciaire (Murphy, 1981).

Par ailleurs, toujours à Montréal, entre 1956 et 1964, madame Velma Orlikow, fut soumise à une véritable "torture mentale" de la part du docteur Ewen Cameroun, psychiatre au Allan Mémorial Institute de l'hôpital Royal Victoria, institut lui-même rattaché au département de psychiatrie de l'Université Me Gill.

Madame Orlikow, alors âgée de 34 ans, avait été admise à l'hôpital en raison d'une dépression post-partum. Le traitement du docteur Cameroun consista à lui faire absorber des doses massives de drogues hallucinogènes accompagnées de séances de stimulation psychique, durant les­quelles on fait jouer de manière continue des messages enregistrés aux patients drogués. Plu­sieurs dizaines de ces patients reçurent en plus un nombre important d'électro-chocs ; en novembre 1960, on calculait 766 électro-chocs pour 100 patients, et 12000 pour la même année au Allan Mémorial (Chartrand, 1980).

Faut-il préciser que ceux-ci souffrent en­core de pertes de mémoire importantes et irré­versibles ? En 1981, l'hôpital Royal Victoria acceptait de verser 50 000 $ à madame Orli­kow pour les torts qu'elle dût subir à l'époque (Le Soleil, 1981).

Jean-Charles Page, l'auteur de Les fous crient au secours fut une autre victime des traitements du docteur Cameroun. Pour sa part il alla même jusqu'à intenter une poursuite en justice contrela CIA, aux États-Unis. Car, selon lui, ces expériences du docteur Cameroun s'inscrivaient dans un vaste plan d'ensemble mis au point parla CIA dans le but de modifier le comportement humain. Pendant 20 ans, cet organisme aurait en effet mis à contribution les facilités de 44, universités, de 15 fondations de recherche ou sociétés phar­maceutiques, de 12 hôpitaux et de 3 établisse­ments pénitentiaires. La section psychiatrique de l'Université McGill où travaillait le docteur Came­roun aurait ainsi contribué largement à la guerre au cerveau menée par cette agence de rensei­gnement (Chartrand, 1980).

Juste avant son décès, en 1967, le docteur Cameroun recevait le "Mental Health Award" pour sa contribution exceptionnelle à la santé mentale des canadiens (Chartrand, 1980).

Si nous prenons la peine de rapprocher le cas de Caria et celui de madame Orlikow, c'est afin d'illustrer notre thèse, qui veut qu'en psychiatrie comme dans toute médecine, le choix d'une thérapeutique n'est jamais que le choix entre deux dangers : celui de la maladie et celui du traite­ment (Bensaïd, 1981).

ON N'EST FOU QUE PAR RAPPORT À UNE SOCIÉTÉ DONNÉE

Le docteur Thomas Szasz, psychiatre, a dé­montré comment notre société se rassure sur ses propres valeurs en invalidant celles de ses ennemis. Pour elle, la sorcière, l'hérétique, le juif, le masturbateur, l'homosexuel, le fou, le drogué deviennent des boucs-émissaires (Szasz, 1971).

Au Moyen-Âge à travers certaines régions d'Europe, il existait une fête religieuse qui portait le nom de "fête des fous". "En cette occasion pittoresque, habituellement célébrée vers le 1er janvier, même des prêtres pieux à l'ordinaire et des bourgeois sérieux revêtaient des masques paillards, chantaient des refrains licencieux et avec leurs bacchanales et leurs sarcasmes, empê­chaient en général tout le monde de dormir." (Cox, 1971).

Cette fête des fous qui permettait une certaine interprétation de la folie à l'intérieur des cadres sociaux ne fut jamais populaire parmi les puissants. Constamment proscrite et critiquée, elle disparut au XVIIe siècle. Et cette suppression marqua un changement significatif de la mentalité occiden­tale : d'une part, un affaiblissement de l'aptitude de notre civilisation à goûter la fête et à faire montre de fantaisie ; d'autre part, un premier signe de cette opération d'exclusion de la folie des cadres de la société.

Le philosophe français Michel Foucault situe d'ailleurs à cette date le rapprochement de la folie avec le péché. "La famille avec ses exigences devient un des critères essentiels de la raison ; et c'est elle avant tout qui demande et obtient l'internement" (Foucault, 1972).

Ce siècle du "grand refermement" retire la folie des places de la cité pour la renvoyer à jamais, comme une nouvelle lèpre, dans des enclos d'inter­nement. Maintenant la folie ne fera plus peur, elle aura peur.

À la fin du XVIIIe siècle, ces espaces de la folie restés hors du savoir furent investis par le pouvoir médical, qui les couvrit en entier sous le concept confus de "maladie mentale". La psychiatrie naît avec le médecin français Louis-Philippe Pinel. Cette science "prétend traiter pour la première fois le fou comme un être humain" (Fréminville, 1977).

Cependant, "le fou n'est pas reconnu comme tel parce qu'une maladie l'a décalé vers les marges de l'anormal, mais parce que notre culture l'a situé au point de rencontre entre le décret social de l'internement et la connaissance juridique qui discerne la capacité des sujets de droit" (Foucault, 1972).

Avec l'apparition de l'asile nous assistons à l'apothéose du personnage médical mais dans un rôle éminemment moral où sa pratique ne fait que commenter les vieux rites de l'ordre, de l'auto­rité et du châtiment.

Personne ne conteste en 1981 que l'institution asilaire a été un lieu anti-thérapeutique. L'effet nocif de l'institution sur ses résidents a été plus qu'amplement démontré lors d'une expérience réalisée aux États-Unis en 1973 (Rosenhan, 1973). Huit personnes parfaitement normales réussis­sent à se faire hospitaliser facilement. Seuls les psychiatrisés se rendirent compte de la supercherie ; la durée moyenne d'hospitalisation fut de 19 jours. Pendant tout ce temps, leur comporte­ment quotidien, pourtant normal, a été constam­ment interprété par l'équipe soignante en fonction du diagnostic posé. Avec le diagnostic, nous sommes précisément au cœur du pouvoir psychia­trique. Une fois l'étiquette posée sur la personne, une chaîne d'événements subséquents affecte dès lors l'individu. Son emploi peut être compro­mis, ses biens dispersés. De même le diagnostic influence le traitement qu'il recevra et le calcul de la période durant laquelle il sera considéré comme un malade mental. Pourtant de nom­breuses recherches ont démontré le caractère arbitraire et relatif de cet acte médical qu'on appelle le diagnostic.

La classe sociale, le salaire ainsi que les opi­nions politiques des psychiatrisés de même que leurs attitudes face aux psychiatres influent beaucoup sur le diagnostic. Ainsi, plus un psychiatrisé affiche des opinions gauchistes, plus le psychiatre le juge perturbé. Plus il est hostile aux psychiatres plus la pathologie devient sévère (Braginsky et al., 1974).

De même les préjugés sexistes des profession­nels de la santé mentale influencent aussi leur diagnostic. Un homme normal, c'est celui qui s'affirme, qui sait prendre des décisions, qui a des idées claires. Une femme normale devrait normalement avoir peur, s'oublier pour les autres, être timide, passive, retirée, en somme, posséder tous les symptômes d'une névrosée (Broverman, 1970).

Bref, en 100 ans de fonctionnement, la psychia­trie n'a pas encore réussi à définir clairement la pathologie ; conséquemment les étiquettes psy­chiatriques sont appliquées sur la base de considé­rations subjectives plutôt que comme le résultat d'un diagnostic objectif et scientifique (Light, 1980).

Le psychiatre se réclame d'une neutralité thérapeutique alors même qu'il prend parti et, dans tous les cas, il se réfère à un modèle médico-psychiatrique orienté non pas vers la libération de l'individu mais vers sa normalisation.

Le client est, pour lui, un enfant ignorant qui doit être protégé, s'il le faut, d'une manière auto­ritaire et sans son consentement, par un expert qui prend la place des parents tout-puissants.

Au nom de la science et de la raison, les psychiatrisés subissent des traitements où l'élément marquant est la prise d'un pouvoir absolu par les médecins traitants sur le corps des malades. Petit à petit les psychiatres passeront des douches froides à des traitements de plus en plus sophis­tiqués.

L'ère des thérapeutiques de choc débute... par la malariathérapie. Le traitement consiste à inoculer au malade le parasite responsable du paludisme. En 1932, c'est la cure de Sakel, celle d'un coma provoqué par l'injection massive d'insuline. En 1936, c'est l'invention du "choc cardiazolique" qui provoque à volonté des crises épileptiques artificielles chez les malades pour voir s'il délire moins après... 1938... le psychiatre italien Hugo Cerletti observe que les cochons avant d'être tués à l'abattoir sont "sans connais­sance" suite à l'emploi d'un courant électrique (Scheflin et Opton, 1978). Cerletti est alors convaincu qu'il pourrait appliquer sans risque sur l'homme lui-même un courant électrique. Le premier bénéficiaire de ce traitement, un homme cueilli par la police, le subit sans qu'il ne soit aucunement question de son consentement. La décharge électrique provoque des convulsions épileptiques et entraîne des modifications du comportement. L'électrochoc devient le nouveau traitement par excellence des maladies mentales. Avant la découverte d'une drogue, l'Ancetine, qui relâche les muscles, les psychiatrisés subissent : côtes cassées, dents brisées, blessures à la colonne vertébrale.

Le patient typique de ce traitement provient des milieux défavorisés, ou il s'agit le plus souvent d'une mère de famille déprimée.

Deux célèbres écrivains, Antonin Artaud et Emest Hemingway, ont été l'objet d'électro­chocs et ils ont laissé de précieux témoignages :

"À Rodez, je vivais dans la terreur de cette phrase contre laquelle tout lucide que j'étais je ne pouvais rien : "Monsieur Artaud ne mange pas aujourd'hui, il passe au choc".

"Ce que ces docteurs de chocs ignorent, c'est ce qu'est un écrivain, ce qu'est le remords et la contrition et ce qu'ils leur font. À quoi cela sert-il de détruire ma tête et d'effacer ma mémoire qui est mon capital et de me mettre hors d'état de travailler ? Ce fut une cure brillante mais nous avons perdu le malade" (Frank, 1976).

Ernest Hemingway se suicida après une seconde série d'électro-chocs.

Au Québec les statistiques dela RAMQrévè­lent une baisse notable de cette pratique. Sans faire de procès d'intention, le fait que nos psy­chiatres ne perçoivent que 15 $ pour ce traitement comparativement à 60 $ aux Etats-Unis explique peut-être ce mouvement à la baisse. Les femmes demeurent toujours cependant les principales bénéficiaires de la sollicitude des psychiatres. En 1979, 8010 femmes contre 4881 hommes ont reçu ce traitement (RAMQ, 1979).

La ville de Québec a la particularité d'être la capitale des électro-chocs au Québec. De plus en 1977 les deux tiers de ceux-ci ont été admi­nistrés àla Clinique Roy-Rousseauet aux hôpi­taux Saint-François d'Assise et de l'Enfant-Jésus. Et dire que en 1981 le mécanisme de fonction­nement de cette thérapeutique demeure toujours inconnu (Friedberg, 1975).

La décennie des années trente qui nous donna ces thérapies de choc produisit aussi une autre horreur : la lobotomie. Expérimentée par un neuropsychiatre portugais, le docteur Moniz, la lobotomie consiste en l'ablation des noyaux sphériques du tissu cervical à l'intérieur des lobes frontaux. La folie des malades proviendrait de leur cerveau ! Donc, en enlevant une partie de cet organe, le malade d'agité qu'il était, deviendrait un fou tranquille. Au début seuls les cas déses­pérés finissaient sur la table d'opération. Avec le temps, la lobotomie devint rapidement le remède pour un tas de maux, depuis la psychose à long terme jusqu'à l'angoisse névrotique, la nervosité, les phobies et les obsessions (Scheflin, 1978).

Quelque 100 000 opérations, en majorité sur des femmes, furent pratiquées de 1935 à 1950. En 1949, Moniz recevait le Prix Nobel de méde­cine pour l'ensemble de son œuvre (Begging, 1972). Avec l'arrivée des médicaments psycho­tropes sur le marché, les psychiatres trouvèrent là un substitut à la lobotomie qui tomba peu à peu en disgrâce. On put alors dire tout haut ce qu'on avait tout le temps su : la lobotomie est une opéra­tion dangereuse qui enlève aux gens leur esprit.

Un développement technologique, la stéréotoxie, permit à la lobotomie de poursuivre ses ravages dans les années cinquante. Par elle le neuropsychiatre détruit le tissu profondément à l'intérieur du cerveau par le moyen d'aiguilles insérées à travers de petites cavités pratiquées dans le crâne.

Comme la lobotomie, la psychochirurgie moderne a rapidement fait d'un moyen de dernier recours, une méthode recommandée pour soigner les prisonniers, les enfants retardés ou autistiques, les homosexuels, les toxicomanes, les alcooliques. Des opérations ont été également pratiquées sur des enfants dits hyperactifs dans plusieurs pays ces dernières années.

Le Comité de la santé mentale du Québec a révélé en 1977 que certains indices lui permet­taient d'affirmer qu'il se fait de la psychochirurgie au Québec. Le Comité est d'avis qu'elle ne devrait jamais être utilisé dans le but premier de modifier ou de maîtriser le comportement d'un individu. Une série de recommandations visant à réglemen­ter l'utilisation de cette opération était suggérée au gouvernement. Rien n'a été fait en ce sens !

LA CAMISOLE CHIMIQUE

La psychopharmacologie naît en France en 1950 avec la synthèse du premier neuroleptique. Dès lors, la psychiatrie s'engage de plein pied dans cette voie, l'utilisation de substances psychotropes caractérisant en effet la psychiatrie contemporaine.

Ainsi la longue marche qui a conduit l'homme du fond des âges jusqu'à la psychopharmaco­logie lui a permis progressivement de com­mencer à vaincre certains de ses tourments : douleurs, insomnies, maladies mentales... (Boissier et al., 1980).

Ces substances regroupent tous les produits, qu'ils soient naturels ou synthétiques, dont les molécules chimiques exercent une action modi­fiant le cours de la pensée et du comportement.

Ainsi un neuroleptique produit une indifférence affective totale, une immobilité et un mutisme qui accompagnent une impuissance sexuelle non moins totale. Placé sous neuroleptique, l'interné n'est plus agité ou délirant, il n'est plus rien.

La panoplie du contrôle chimique se complète dans les années cinquante avec l'apparition des anti-dépresseurs et des tranquillisants mineurs.

Les plus vendus parmi les psychotropes, les tranquillisants de la famille des Benzodiazépine (Valium®, Librium®, Dalmane®, Tranxène®) sont ceux dont les propriétés chimiques, pharmacologiques et biologiques sont les moins bien connues.

Selon le psychiatre montréalais Heinz Lehman, l'introducteur des psychotropes en Amérique du Nord, le Valium® n'aurait pratiquement pas d'ef­fets secondaires (The Gazette, 1980). Pourtant une recherche effectuée à Montréal établit un lien entre notamment le cancer du sein et le Valium® (Pel­letier, 1981).

Les Québécois et à fortiori les Québécoises, puisque deux ordonnances sur trois de tranquil­lisants vont à des femmes, en sont les grands consommateurs en Amérique du Nord (Le Devoir, 1977). Cette surconsommation de médicaments conjuguée avec une montée de l'alcoolisme chez les femmes fait de celles-ci le groupe le plus drogué de la société.

Les statistiques dela RAMQde 1980 révèle que 35% des ordonnances remboursées aux assistés sociaux contiennent des médicaments du système nerveux central.

Le gouvernement américain, en juillet 1975, alimité l'usage de tranquillisants mineurs en ren­dant les prescriptions valides pour six mois seule­ment et en ne permettant que cinq renouvellements consécutifs de l'ordonnance. Cette décision fut prise après que l'administration des aliments et drogues eut annoncé que le Valium® est im­pliqué dans des cas plus nombreux d'abus que toute autre drogue (Le Soleil, 1976).

Malheureusement il n'y a pas que cette sorte d'abus. La multinationale F. Hoffman-Laroche fabrique le Valium® et le Librium® qui occupent respectivement le premier et le troisième rang dans le monde parmi les médicaments d'ordon­nance (Le Soleil, 1976). Selon le magasine For­tune, cette entreprise serait parmi celles s'assurant la plus grande marge de profit. Quand on réalise que cette société, à moins d'être forcée à vendre à bas prix comme en Angleterre ou en Hollande, a tendance à gonfler ses prix exagérément. En 1976, le consommateur canadien payait presque soixante fois plus cher que le consommateur britannique pour les médicaments de même type (Le Soleil, 1916).

L'un des mythes actuels de la psychiatrie concerne l'impact des psychotropes sur la dimi­nution de la population dans les hôpitaux psychia­triques. Cet argument est l'un des arguments favoris des psychiatres pour démontrer les bien­faits de la camisole chimique.

Or cette diminution de clientèle résulte d'une politique de désinstitutionalisation plutôt que de la psychopharmacologie. Ainsi, aux États-Unis, le séjour moyen a décliné de 41%, soit de vingt-six jours durant quatre courtes années (1971 à 1975). Nous sommes loin des années 50 et de leurs drogues miracles (Pollack, 1975).

Non seulement les psychotropes n'ont pas vidé les hôpitaux mais il est clair en 1981 que les neuro­leptiques n'ont pas de fonction curative. La schi­zophrénie reste toujours aussi mystérieuse. En quoi les médicaments réputés efficaces ont-ils permis la réinsertion des psychiatrisés dans la communauté ? Au Québec 70% des admissions en hôpital psychiatrique sont des réadmissions (Mc Kague, 1980).

L'absorption répétée de neuroleptiques occa­sionne des troubles majeurs comme la dyskinésie tardive. De récentes études aux États-Unis révè­lent que plus de la moitié de "schizophrénies chroniques" souffrent de ce mal. Une enquête effectuée en 1976, à l'hôpital Robert-Giffard, sur un échantillon de 332 schizophènes chroniques découvre une fréquence de 56% de dyskinésie tardive chez eux, dont une fréquence deux fois plus grande chez les femmes. Aucun traitement ne peut contrer ce mal (Beyer, 1980).

Selon un chercheur français, plus d'un psychia­tre sur trois prescrit un traitement dont il ne voudrait pas s'il était lui-même malade. Le ques­tionnement éthique est fondamentalement celui-là : peut-on ne pas soigner son prochain comme soi-même ? (Mariani, 1979).

Selon les psychiatres nous serions au seuil de découvertes importantes grâce à une meilleure connaissance du fonctionnement du cerveau (Le Monde, 1981). Qu'il nous soit permis d'être sceptique. Un cycle de prétentions exagérées suivi d'une période de désillusion caractérise l'histoire des traitements en psychiatrie. Au début le traitement est essayé avec un taux modéré de succès, puis son usage augmente dramatiquement avec des expériences réussies à l'appui. Finale­ment, la désillusion s'installe lorsqu'on constate que le taux de succès des traitements s'avère bas.

Présentement "il est injustifiable que l'on proclame la supériorité d'un type de thérapie sur un autre" (Guay, 1980). Plus grave encore pour la pratique psychiatrique, la source du succès de tout traitement repose sur l'effet placebo. Une expérience réalisée à New York avec des patients sur le lithium, la dernière drogue miracle, a montré que celle-ci n'est que deux fois plus efficace qu'un placebo et n'est efficace que dans un peu plus d'un cas sur deux. (Mendlewicq, 1978).

De même, on installa il y a quelques temps dans un hôpital de Grande-Bretagne une ma­chine à électro-chocs toute neuve mais défec­tueuse. On l'utilisa pendant deux ans avant de remarquer qu'elle ne donnait aucun choc. On s'en rendit compte non pas parce que les patients ne présentaient aucun signe d'amélioration, mais parce qu'une infirmière remarqua que les orteils d'un patient ne se recroquevillaient pas pendant le traitement (Scheflin, 1978).

CONCLUSION

En conclusion, nous vous proposons les résolu­tions adoptées le 31 mai 1981, à Montréal, par dix-huit organismes, lors du deuxième colloque des ressources alternatives.

1.  — Attendu quela Chartedes droits et libertés n'est pas respectée quand il s'agit des psychia-trisés.

— Attendu qu'il y a abus du pouvoir médical (psychotropes, électrochocs).

— Attendu que les psychiatrisés ne sont pas toujours informés de leurs droits et que s'ils les connaissent, ils ne sont pas nécessairement dans un état émotif pour les faire valoir, nous PROPOSONS :

— quela Chartedes droits et libertés de la personne soit respectée en ce qui concerne les psychiatrisés et que les personnes n'aient pas à subir de représailles parce qu'elles auront fait valoir leurs droits;

— que les mouvements alternatifs reconnaissent l'existence d'une association pour la défense des droits des psychiatrisés ;

— que cette association se fasse connaître dans les hôpitaux psychiatriques et qu'elle in­forme les personnes hospitalisées de leurs droits et veille à leur respect ;

2.  Nous demandons que les groupes alternatifs appuient les luttes des travailleurs syndiqués dans les hôpitaux et demandent aux syndiqués de prendre en considération les conditions défavorables dans lesquelles vivent les psychiatrisés.

3.  Nous demandons une révision globale dela Loide la protection du malade mental et qu'il y ait une commission parlementaire où tous les intéressés (groupe et/ou individus) puissent être entendus.

4.  Nous demandons que les critères d'admissibi­lité à la cure fermée soient mieux définis, que l'on délimite mieux par exemple le danger qu'une personne peut représenter pour elle-même ou pour les autres ; de même nous exigeons la révision automatique de la néces­sité d'une cure fermée et cela à tous les sept (7) jours d'internement en cure fermée.

5.  Nous demandons que la décision de la mise en cure fermée soit prise par une équipe multi-disciplinaire plutôt que par un ou des médecins.

6.  Nous demandons :

— qu'il y ait modification à la loi de la cura­telle publique donnant aux psychiatrisés le droit d'aller en appel sur une décision du curateur ou de la curatrice, et qu'il y ait révision trimestrielle automatique pour justi­fier le prolongement d'une mise en curatelle, et pour ce faire que l'avocat ou le représen­tant de la personne soit présent au comité de révision ;

— que tout(e) psychiatrise(e) ait connaissance du traitement appliqué et de ses effets immédiats et secondaires et ceci avant l'ap­plication du traitement ;

— que tout(e) psychiatrisé(e) travaillant en institution psychiatrique ait droit au moins au salaire minimum ;

— que tout(e) psychiatrisé(e) ait le droit effectif de refuser un traitement ;

— que tout(e) psychiatrisé(e) ait accès en tout temps à son dossier psychiatrique.

 

RÉFÉRENCES

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* Autopsy (anciennement A.Q.P.S.) favorise la prise de la parole par les psychiatrisés. Trop souvent enfermés dans une carrière de malade mental, brimés dans leurs droits, les psychiatrisés méritent un meilleur sort.

SOURCE

12:24 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

OUBLIER L’ANTIPSYCHIATRIE ? (Pierangelo Di Vittorio)

Ce texte est extrait de l'ouvrage intégralement consultable en ligne : Psychiatries dans l'histoire. Actes du 6e congrès de l’Association européenne pour l’histoire de la psychiatrie publiés sous la direction de Jacques Arveiller.

 

OUBLIER L’ANTIPSYCHIATRIE ?

par Pierangelo Di Vittorio

(Psychiatries dans l’histoire, J. Arveiller (dir.), Caen, PUC, 2008, p. 313-322)

On pourrait d’entrée de jeu dénoncer le subtil coup de force contenu dans ce titre et renverser la question : l’antipsychiatrie est une affaire réglée, pourquoi faudrait-il s’en souvenir ? Dans un contexte historique où la psychiatrie a du mal à garder ou à retrouver une identité quelconque, la référence à l’antipsychiatrie est un choix qui relève du jugement de chacun. Il n’empêche que ces choix pourraient être tous fondés sur un préjugé, à savoir que l’antipsychiatrie est un objet aux contours définis, un phénomène simple, univoque et qu’on peut observer sans crainte de s’égarer ou de se tromper. Pourtant l’antipsychiatrie ressemble plutôt à un Janus, son visage est doué d’une opacité redoutable et si l’on veut essayer de la saisir il faut accepter le risque de rentrer dans le jeu des perspectives. L’antipsychiatrie a deux faces différentes et collées directement l’une sur l’autre. Peut-on les séparer ? Peut-on les arracher l’une à l’autre ? Peut-on oublier une face et se souvenir de l’autre ?

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12/06/2011

LIRE ATTENTIVEMENT LA NOTICE

Extrait du n°2 de Sans remède (journal sur l'enfermement psychiatrique), pp. 19-21, téléchargeable sur le site du journal.

 

LIRE ATTENTIVEMENT LA NOTICE

L’hôpital psychiatrique n’existe pas que par des murs, il y a une porosité entre intérieur et extérieur qui passe, entre autres, par la réappropriation constante de termes diagnostiques comme « dépression, névrose, TS… », par la préparation d’un terrain favorable labouré depuis l’enfance pour l’acceptation, le respect du savoir médical, la peur de la déviance. La psychiatrie est un pouvoir diffus qui transforme notre monde au nom d’un « bien être social » à grands coups de concepts vaseux et de pilules. Ceci est une tentative d’exposer ce qui alimente ce pouvoir, ses moyens, ses fins. Comme souvent c’est en les comprenant qu’il est possible de se faire un peu moins écraser. En espérant que ce texte puisse servir à celles et ceux qui se retrouvent confronté-e-s à cet enfermement.

Du problème à l’HP

Ce qui amène à l’hôpital c’est, paraît-il, une maladie. Mais une maladie psy n’est pas une sorte de réalité qui préexisterait en dehors des personnes ou qui serait valable à n’importe quelle époque ou dans n’importe quelle culture. Ce qu’on appelle une maladie psy, c’est ce que d’éminents savants occidentaux ont réussi à mettre au point en quelques siècles de dissection de cerveaux humains. De l’hystérie à l’ancienne au borderline moderne, on a vachement avancé. Ce qui ne change pas, c’est qu’il y a toujours un monde social qui fabrique et impose une norme. Mais comme dans tout groupe face à toute norme, il y a toujours une possibilité de dévier du chemin. Ne pas le suivre ou ne pas le comprendre conduit à un comportement incohérent dans un monde qui prétend être cohérent, et cela crée une souffrance ou pas. Mais peu importe la souffrance ; si le comportement ou la perception de la réalité est différente, il y aura toujours des psys avec derrière eux la toute puissance scientifique pour diagnostiquer, enfermer, traiter et enfin stabiliser le "cas". Leur action est à replacer dans le cadre du maintien de l’ordre social centré sur la norme. Il faut donc isoler chaque "cas" pathologique, agir dessus, en transformer l’identité pour qu’elle soit en cohérence avec le monde qui l’entoure. Le projet derrière ses aspects philanthropiques est bien celui d’une hygiène sociale. Il faut traiter le dysfonctionnement : pour ce faire une batterie de catégories existent, tout un tas de symptômes correspondant à des maladies qui, habillés d’effets et de mots, deviennent de plus en plus réels.

Mais comment la maladie passe-t-elle du savoir médical au malade ? Quand le psy le lui dit, tout simplement. On a l’habitude dans notre rapport à la médecine que les constats des médecins renvoient à une entité réelle. La grippe : un virus. Le cancer : les cellules qui s’emballent. Un rhume : les foins. Enfin bref, tout un tas de choses que l’on a vraiment l’impression de comprendre. Et puis quand on est malade, il est tout à fait normal d’aller voir le docteur – docteur c’est déjà rassurant. Pour le psy c’est pareil : la dépression c’est un dérèglement de la chimie dans le cerveau (d’ailleurs on peut maintenant faire une IRM [1]) fonctionnelle et vous le montrer [2]. Et même si tout ça vous paraît un peu compliqué « ne vous inquiétez surtout pas on va s’occuper de vous ». Le projet semble séduisant. Lors du premier entretien, première rencontre physique entre une personne prédisposée à croire les concepts médicaux et l’autorité psy incarnée, il s’agira uniquement d’actualiser, de donner son consentement à, l’exercice du pouvoir psy. Le soignant prend le contrôle, le consultant est devenu patient. Dans certains cas ce n’est pas si simple il faut quelques outils souvent violents pour que le dispositif devienne effectif. En effet comme la justice, la psychiatrie est un pouvoir qui a les moyens d’enfermer les gens et parfois pour longtemps.

Quand le médecin pose un diagnostic, l’effet rassurant qu’il est sensé provoquer doit constituer le début de l’acceptation de l’identité de psychiatrisé-e, « je n’ai pas juste une fracture du tibia, je suis un fracturé du tibia, cela me  constitue ». Il ne suffira donc pas de régler juste ce "problème", il s’agira de changer toute sa perception de soi pour sortir du problème, c’est bien là le projet fou de la psychiatrie. L’HP est le meilleur lieu pour y parvenir. On y arrive sans trop savoir comment ça se passe : « Bonjour, donnez moi toutes les affaires avec lesquelles vous êtes arrivé, on va les mettre en sécurité, en échange on va vous donner le même uniforme qu’à tous les soignés et une copie du règlement intérieur. Si vous ne voulez pas, très bien, ce sera dehors ou Hospitalisation d’Office (HO) ou Hospitalisation à la Demande d’un Tiers (HDT) ». L’appropriation de sa nouvelle identité se passera pacifiquement si le patient est coopérant ou avec violence s’il ne coopère pas. L’obligation d’assistance à personne en danger sera toujours là pour justifier le recours à l’enfermement. Ensuite tout est rodé pour obtenir l’accord du patient : une ribambelle d’enfermements, de médicaments, d’électrochocs mais « tout cela c’est pour votre bien ». Le but étant que vous quittiez la sale identité qui vous a amené-e ici pour prendre celle que l’on vous propose, elle est toute neuve, certes déjà portée par plein de "soignés" avant vous, mais elle a fait ses preuves, plein de gens la portent dehors et ne s’en plaignent pas. « Vous verrez, bientôt vous vous sentirez beaucoup mieux. Alors vous allez vous soumettre, avaler autant de médicaments que l’on jugera bon pour vous. Et surtout vous allez fermer votre gueule sinon on augmentera la dose et vous ne pourrez plus l’ouvrir du tout. »

Hé oui madame ça marche !!!

L’essentiel n’est pas de savoir si le dispositif fonctionne, mais comment il se met en place et quel résultat il recherche.

Dès l’entrée dans l’institution, le traitement est administré pour assommer le "patient". La prescription est ensuite réévaluée pour obtenir un patient calme, n’opposant pas trop de résistance, "stabilisé". Le but recherché est le lissage du comportement. Quoi qu’il puisse devenir, il faut viser qu’une fois dehors le-la psychiatrisé-e ne dérange pas trop les autres, que personne ne soit obligé de s’occuper de lui-elle en dehors de tous les relais institutionnels. En ce sens les résultats existent, une fois bien traité-e, un-e psychiatrisé-e sera considéré-e comme un-e psychiatrisé-e "stabilisé-e". Calmer quelqu’un-e en lui donnant à vie un traitement est une sorte de solution. Il n’y a pas de solution possible grâce à l’ HP, le seul choix étant de ressortir différent de comme on y est entré.

Ce constat doit être accepté par le patient lui-même et par son entourage. C’est là un autre travail de l’institution, faire comprendre que le processus est long et violent pour un résultat incertain. Du côté du patient la soumission est facilitée par les médicaments dont les effets sont très vite visibles. Les proches doivent aussi accepter la réalité que quelqu’un qu’ils connaissent, se transforme en patient calme en tenue uniforme. C’est là que le médecin joue son rôle, il "décharge" de la responsabilité de la personne "malade". Le consentement n’est donc pas très dur à obtenir, même pour des traitements violents. Ce sont donc deux consentements qui sont donnés à l’institution : celui du malade et celui de la famille qui peut aussi servir, si le patient ne se soumet pas, en signant une HDT.

Et alors ?

Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise manière de se confronter à l’institution psy. Il y a surtout des manières de s’en méfier. Un problème ou une souffrance quelconque ne peut pas se résoudre par une discussion entre amis. La solution si elle existe, reste une exception, la majeure partie des gens confrontés à ce type de problèmes se retrouve à l’HP. En niant la maladie mentale à proprement parler, nous ne pouvons nier pour autant qu’il existe des souffrances psychiques, des choix particuliers. A mon sens, aucune solution n’existe réellement pour y remédier, il y en a juste de moins pires. Il peut à tous nous arriver d’être confrontés à une personne qui va "mal". Si le recours à la psychiatrie devient inévitable, il faut que ce rapport soit en conscience de ce qu’est cette institution. Le rôle des proches est primordial, il n’y a pas pire que se retrouver abandonné dans un l’HP rempli de gens seuls qui n’ont pas de visite et qui pourrissent là jusqu’à ce que l’hôpital ait besoin de lits.

Le rapport à un enfermement doit toujours être de chercher une possibilité d’en sortir.

K.

 

NOTES

[1] « Le nom complet de l’IRM est en réalité IRMN, Imagerie par Résonnance Magnétique Nucléaire. (...) Cette omission vise essentiellement à ne pas effrayer les patients ». def. Wikipédia

[2] « Les troubles bipolaires : de la recherche à la pratique » émission du 03/02/2010, téléchargeable sur le site de RFI.

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07/06/2011

Psychiatrisation scolaire, les recommandations des « experts »

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Psychiatrisation scolaire, les recommandations des « experts »

(Collectif Alertez les bébés, janvier 2005)

 

Extrait de la brochure : dans le ventre de l'Ogre

 

Le rapport de l’Inserm rendu public début 2003 nous informe des dernières avancées des recherches en physiopathologie des maladies psychiques, en neurobiologie, en neurosciences cognitives, en imagerie cérébrale fonctionnelle, en épidémiologie. Leurs applications souhaitées dans le champ du dépistage et de la prévention des troubles mentaux chez l’enfant et l’adolescent sont longuement exposées.

Cette expertise collective permet de faire le point sur l’évolution d’un processus déjà largement avancé : celui de la médicalisation des différents problèmes sociaux, par le biais d’actions de santé publique, sous la haute autorité de l’idéologie scientifique. En effet, la très forte réduction du rôle de l’État social doit être compensée par d’autres modes de gestion de la précarité : par la pénalisation (répression policière, judiciaire et carcérale), par la médicalisation (qui « individualise » les problèmes tout en prétendant les régler par des politiques de masse) et par la pseudo-socialisation (initiatives cache-misère visant beaucoup plus à maintenir le calme dans la population qu’à agir profondément au niveau des mécanismes générant les inégalités, voir par exemple la politique de la ville).

Mais notons au passage que le champ de la médicalisation est sans limites : les catégories défavorisées de la population n’ayant pas l’apanage des troubles mentaux, la tentation existe d’imposer des solutions médicales à tout ce qui peut poser problème à l’être humain (souffrances psychiques, insatisfactions, angoisse, peur, etc.). C’est ce que Édouard Zarifian [14] appelle « médicalisation de l’existence », cela a pour effet de mettre des millions de personnes sous l’influence de médicaments psychotropes. Ou comment donner individuellement l’apparence de la bonne santé mentale à des millions de personnes collectivement folles. Revenons au rapport de l’Inserm : un enfant sur huit serait touché par un (ou plusieurs) trouble(s) mental(aux) en France. Certains se déclarent spécifiquement pendant l’enfance ou l’adolescence - autisme, hyperactivité, anorexie mentale, troubles des conduites -, d’autres sont aussi présents chez l’adulte (troubles de l’humeur, schizophrénie, troubles anxieux). Tous ont été pris en compte dans cette étude, à l’exception des troubles des conduites qui feront l’objet d’une prochaine expertise...

Il n’est pas anodin que dans le tableau clinique, au niveau des conséquences de ces troubles, à côté d’actes d’autodestruction (pouvant aller jusqu’au suicide) et de comportements révélateurs d’une très grande souffrance psychique, une large part soit faite aux troubles du développement (cognitif, social, affectif) et à la réussite compromise des apprentissages scolaires. Cela participe d’une représentation de l’enfant comme n’ayant aucune réalité en tant qu’être mais sommé de pleinement - et normalement - se développer et apprendre.

Notons que l’hypernormalité de l’enfant, adaptation éminemment pathologique au système familial et scolaire de conditionnement et d’aliénation, n’est bizarrement pas abordée...

La notion de susceptibilité génétique [15] est largement évoquée : « Une grande majorité des troubles mentaux chez l’enfant est de nature polyfactorielle. Les facteurs génétiques actuellement incriminés peuvent donc augmenter un risque, favoriser ou modifier l’expression d’un trouble, mais non l’expliquer totalement ou le provoquer : on parle ainsi de susceptibilité génétique, c’est-à-dire de facteurs génétiques interagissant avec d’autres facteurs, en particulier environnementaux. »

« [Mais] on peut distinguer l’autisme, pour lequel toutes les études concluent à l’existence de facteurs génétiques ayant un rôle essentiel dans le déterminisme du trouble [...]. »

Dans ce modèle de dépistage et de prévention produit par une psychiatrie de plus en plus nourrie de neurosciences, les facteurs environnementaux ne sont plus considérés que comme facteurs de risque... Et les problèmes sociaux, (« pauvreté, désorganisation sociale, chômage » ou « conditions de vie défavorables ») ne sont qu’une catégorie parmi d’autres de ces facteurs environnementaux, leur mise entre parenthèses dans le texte exprimant tout à fait leur mise entre parenthèses méthodologique et à l’origine leur mise entre parenthèses idéologique et politique.

Parmi les recommandations formulées à l’issue du rapport, considérons plus particulièrement celles-ci : • sensibiliser les parents, les enseignants et les éducateurs au repérage des troubles du développement chez l’enfant. « Les livrets d’évaluation déjà disponibles dans certaines écoles maternelles pourraient constituer un outil précieux pour la mise en évidence de dysfonctionnements dans le développement sensorimoteur, cognitif et affectif de l’enfant. » À quand la formation obligatoire des parents en neurosciences cognitives ? • dépister en population générale. Compléter le dispositif de surveillance systématique de la santé mentale de l’enfant. Surveillance qui s’exerce principalement dans le cadre de la scolarité, de l’entrée en maternelle jusqu’à l’âge de 16 ans.

Citons, entre autres objectifs, celui de dépister les enfants hyperactifs dès l’âge de 3 ans, tout en précisant que « les enfants chez lesquels une hyperactivité est repérée à l’âge de 3 ou 4 ans n’évolueront pas systématiquement vers un trouble patent avec retentissement sur les apprentissages, qui ne serait donc pas diagnostiqué ultérieurement ». Dans quel but alors les dépister à l’âge de 3 ans ? Autre objectif déclaré : un examen systématique des adolescents. Cet examen est justifié par le fait que « à l’adolescence, plusieurs troubles peuvent apparaître, comme les troubles du comportement alimentaire, le trouble panique ou encore la consommation de substances psychoactives ». Notons l’assimilation de cette consommation - évoquée sans plus de précisions - à un trouble du comportement...

Les chercheurs en neurosciences - toutes disciplines confondues - sont incurables : ils ne peuvent s’empêcher d’être possédés par le fantasme de parvenir à clairement élucider les mécanismes physiopathologiques des troubles mentaux et d’apporter à chaque pathologie sa(ses) réponse( s) neurophysiologique(s). Avec au-delà probablement le fantasme de parvenir à élucider les mécanismes neurophysiologiques à l’origine de la vie psychique d’un être humain, pour ne pas dire de l’âme...

Cet imaginaire, dont l’existence est rendue possible par une représentation étriquée de l’être humain, contribue en retour à développer cette représentation, celle d’une machine neuronale, produit de déterminants génétiques et environnementaux. Cette modélisation de l’humain continue d’annexer le champ de la prévention, mais également celui de la clinique.

« Le développement des programmes de prévention et leur évaluation en termes d’acceptabilité et de résultats doivent être encouragés dans le contexte français, privilégiant traditionnellement des options plus individuelles. Ces dernières gardent certes leur intérêt, mais sont plus difficiles à appliquer à de larges populations ou en dehors des réseaux de soins classiques. »

C’est l’illustration de la croyance toujours accrue que la prévention est une affaire de masse. Il s’agit d’inscrire la santé de chacun dans les impératifs de la santé publique. La recherche de l’efficacité justifie tout, y compris la mise sous surveillance sanitaire de l’ensemble de la population dans un dispositif outrepassant le simple cadre des structures de soins, où chacun-e deviendrait l’agent de surveillance de chacun-e, de l’école à la famille en finissant par l’entreprise.

Pas plus qu’hier le dépistage ne va être suivi de soins individualisés, dans le sens où ils prendraient en compte la spécificité de chaque individu en envisageant des solutions respectueuses de cette spécificité et au service de chaque individu. Au contraire, le dépistage constitue le premier maillon d’un dispositif de gestion de masse, dans le sens où c’est prioritairement la population qu’on prend pour objet, les différences individuelles n’étant prises en compte que dans leur écart avec la norme pour mieux être gommées. La technique employée de gestion au cas par cas est secondaire : il s’agit bien d’une gestion de masse même si elle est mise en place dans une procédure au cas par cas. Mais les fantasmes de ces chercheurs et les voeux des experts de l’Inserm se confrontent à la réalité du terrain : un dispositif de médecine scolaire fortement déficient, et sur lequel en haut lieu on souhaite rogner par souci d’économie, et un dispositif clinique spécialisé lui aussi largement insuffisant. Le système socio-médical, qui assumerait de considérer chaque enfant comme un malade mental potentiel et un objet de recherche scientifique, n’est pas près d’être efficient !

Si ce constat est quelque peu rassurant, il ne saurait servir de prétexte à l’acceptation passive de la psychiatrisation - tendance neurosciences - de l’enfant, dont l’essor produit déjà des effets négatifs... Face à la psychiatrie de l’enfant et ses évolutions, rester critique s’impose. Car il apparaît clairement que l’enfant n’a aucun choix véritable : il va subir toutes les contraintes psychomédicales possibles et si cela n’a pas assez d’effets normalisants, ce sera la pénalisation... C’est à lui, l’enfant, de s’adapter ou d’être adapté. Jamais la question de l’inadaptation du système socio-éducatif à l’être unique qu’il est ne sera posée.

 

NOTES

 

[14] Professeur de psychiatrie, pharmacologue, auteur de Des paradis plein la tête (1994), Le Prix du bien-être (1996), La Force de guérir (1999), Une certaine idée de la folie (2001).

[15] Notion qui relève davantage de notions statistiques que de gènes réellement identifiés.

10:19 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

05/06/2011

Le complexe médico-industriel

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Le complexe médico-industriel

(La révolution en charentaises, 15 juillet 2006)

 

Dans cet ouvrage publié sous l’égide d’ATTAC, Jean-Claude Salomon se livre à une description analytique du complexe médico-industriel (pur produit de la mondialisation contemporaine) dont la structure s’apparente au complexe militaro-industriel (pur produit de la Guerre Froide). Le constat sans concessions de ce médecin et biologiste l’amène à ébaucher une stratégie d’endiguement audacieuse et réaliste.

Qu’est-ce que le complexe médico-industriel et quelles sont ses conséquences ?

Un point de vue éthique et moral

Comme les autres multinationales, les firmes de l’industrie pharmaceutique ont pour objectif premier d’engranger des bénéfices et de rétribuer leurs actionnaires. La priorité donnée au rapport financier entraîne régulièrement des anomalies préjudiciables au bien commun comme la mise prématurée sur le marché de médicaments mal étudiés, la médiocrité de certaines études scientifiques, le non-respect des règles éthiques au cours d’essais cliniques et la transmission d’informations truquées aux médecins par l’intermédiaire des visiteurs médicaux.

De plus, dans le secteur médical, les conflits d’intérêts sont monnaie courante. Autrement dit, les chercheurs chargés de tester les médicaments sont rémunérés par les laboratoires au titre d’experts et perdent de fait leur indépendance. L’industrie pharmaceutique fournit en outre à ces chercheurs l’argent et les moyens de la notoriété. Dès lors, les patients n’ont aucune garantie de la qualité médicale et scientifique des tests. Les pouvoirs publics laissent faire, trop heureux de voir des capitaux privés remplacer ceux de l’Etat.

Un point de vue juridique

La montée en puissance du complexe médico-industriel a abouti à la mise en place d’un véritable carcan juridique qui restreint considérablement la liberté scientifique et rend très difficile l’apparition de petites firmes pharmaceutiques. Alors que de nombreux médicaments médiocres sont mis sur le marché, de nombreuses barrières réglementaires font obstacle à la diffusion de médicaments et de vaccins susceptibles d’améliorer sensiblement le sort des populations des pays du Tiers-Monde. A titre d’exemple, l’auteur indique que si l’aspirine ou le vaccin contre la variole avait été inventés aujourd’hui, ils ne franchiraient pas certaines barrières règlementaires et ne pourraient pas être commercialisés.

Désormais, les grandes firmes pharmaceutiques s’intéressent moins à la fabrication des médicaments (délocalisation des usines et sous-traitance) qu’à la gestion d’un portefeuille de brevets et d’un capital financier. D’où l’obsession de produire le maximum de brevets. Leur puissance financière dépend de leur capacité à faire croire aux investisseurs qu’elles seront en mesure de mettre sur le marché, dans les années à venir, des médicaments qui deviendront des "blockbusters". Rien ne le garantit, ce qui laisse une large place à la spéculation. Les multinationales ont donc tout intérêt à cacher les résultats de leurs tests lorsqu’ils sont mauvais pour ne pas effrayer leurs actionnaires.

Elles ont aussi tout intérêt à passer sous silence certains résultats lorsqu’elles demandent aux pouvoirs publics l’autorisation de mettre un médicament sur le marché. La marge de manœuvre de l’Etat est extrêmement limitée car tous les éléments d’évaluation sont fournis par la firme pharmaceutique, qui est le seul propriétaire des résultats des tests ( !).

Un point de vue idéologique

Le complexe médico-industriel fait preuve d’une cohérence idéologique qui renforce considérablement sa position dominante. Les multinationales qui le composent justifient toutes leurs actions par la perspective de "lendemains qui chantent". Elles seules sont susceptibles de produire les "médicaments miracles" de demain grâce aux énormes profits qu’elles engrangent aujourd’hui. Leur mettre des bâtons dans les roues reviendrait donc à mettre en péril le bien commun.

L’auteur démontre que ce discours relève de la propagande et qu’il est surtout destiné à attirer les financeurs. Chaque année, de nombreux brevets sont déposés mais ils concernent dans leur immense majorité des innovations qui n’en sont pas : nouveau goût, nouveau nom, nouvelle présentation, formule chimique voisine, etc. Le portefeuille de brevets des multinationales doit encore prouver sa valeur. Il est illusoire de croire au médicament miracle et à la destruction des anciens médicaments par les nouveaux. L’histoire médicale contemporaine montre que l’allongement de la durée de vie doit plus aux démarches empiriques des médecins concernant l’utilisation des anciens médicaments qu’aux "innovations" des multinationales. Comme le souligne l’auteur, "les médicaments du passé sont et seront très présents".

Un point de vue économique

Depuis une vingtaine d’année, le prix des médicaments a explosé alors que tous les médicaments majeurs ont été découverts entre 1935 et 1975, ce qui montre qu’il existe une différence entre la création de valeur et la création de santé.. Les médicaments représentent aujourd’hui un marché mondial de 400 milliards de dollars. La culture du secret des firmes pharmaceutiques ne permet pas de savoir combien coûte le développement d’un médicament, ce qui laisse le champ libre à toutes les intoxications médiatiques visant à justifier les profits pharamineux des multinationales.

L’analyse de leurs bilans montre que la recherche et le développement de nouveaux médicaments ne constitue pas la priorité des firmes pharmaceutiques. Celles-ci dépenses en effet plus d’argent en marketing et en rémunération des actionnaires [1]. Pour convaincre leurs actionnaires de leur capacité à innover, les multinationales multiplient les fusions pour devenir de plus en plus grosses et attirer de nouveaux capitaux. Dans le même temps, elles luttent contre le développement des médicaments génériques. Cette attitude ressemble à une fuite en avant et ne garantit en rien l’innovation.

Un point de vue politique et social

Les systèmes de remboursement des médicaments ont constitué une protection pour ce marché et ont encouragé une inflation qui semble incontrôlable. Une réforme de ces systèmes est donc nécessaire mais comme le montre l’exemple des Etats-Unis, la privatisation n’est dans l’intérêt de personne, sauf des compagnies d’assurance et des firmes pharmaceutiques. Aux Etats-Unis, les plus pauvres et les personnes considérées comme "à risque" ont très difficilement accès aux soins, les médecins sont à la merci des HMO (Health Maintenance Organizations) et les dépenses en matière de santé restent élevées pour des services médiocres [2].

D’un point de vue politique, l’auteur avance l’hypothèse selon laquelle le complexe médico-industriel serait un instrument de l’hégémonie américaine. L’essentiel des firmes pharmaceutiques sont en effet américaines et elles sont soutenues par leur gouvernement dans toutes les grandes instances internationales comme l’OMC par exemple. Quand on sait le rôle qu’à joué le complexe militaro-industriel et la course aux armements dans la chute de l’URSS, ont peut se demander si la hausse continue du prix des médicaments, et donc des dépenses de santé des Etats, ne viserait pas à affaiblir les concurrents potentiels des Etats-Unis.

Au terme de cette analyse de la nature du complexe médico-industriel, on voit que les médecins et les scientifiques n’ont finalement plus vraiment leur mot à dire dans l’univers des firmes pharmaceutiques et que le bien commun est une préoccupation mineure. L’auteur propose un certains nombre de pistes pour sortir de cette situation.

(...)

NOTES

[1] Entre 1991 et 2000, les neuf compagnies pharmaceutiques étudiées par Léo-Paul LAUZON et Marc HASBANI ont dépensé 316 milliards de dollars en frais de marketing et d’administration et 146 milliards de dollars pour leurs actionnaires contre 113 milliards de dollars en frais de recherche et de développement. Etude disponible sur http://www.unites.uqam.ca/cese/

[2] Selon l’OCDE, les Etats-Unis ont consacré, en 1998, 4 270 dollars par habitant, soit 14 % de leur PIB aux services de santé, alors que les 23 pays de l’OCDE, incluant le Canada, n’ont dépensé que 2 000 dollars par habitant, soit 8 % de leur PIB. Malgré cela, les chiffres de l’espérance de vie et de la mortalité infantile placent les Etats-Unis dans la moitié la plus basse des pays de l’OCDE.

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