16/12/2010

Pourquoi j’ai quitté l’industrie pharmaceutique (Norma Fidel)

Il parait que l’industrie pharmaceutique fait moins de profits ces jours-ci : la faute aux génériques et au rationnement des prescriptions. Du coup des centaines de visiteurs médicaux sont licenciés. Avant de vous en affliger et de courir signer une pétition de soutien à ces malheureux "pushers" de drogues plus ou moins létales, lisez le texte de Norma Fidel, qui quatre ans durant, a observé le secteur de l’intérieur. Et si vous avez un oncle chez BioMérieux, une amie chez Fabre ou Sanofi-Aventis, de vieux parents accros à leur liste de prescriptions, passez-leur le mot.

Vous souvenez-vous de l’article "Pourquoi j’ai quitté le CEA" (http://www.piecesetmaindoeuvre.com/...) qui a connu une belle diffusion dans les labos de recherche et alentour ? On a découvert à cette occasion que nombre des camarades de promotion de l’auteur, à l’Institut national polytechnique de Grenoble (INPG), avaient déserté les champs de la recherche & développement, ou souffraient pour le moins d’un certain désabusement. Norma est une amie de l’auteur.

Appel à témoins : si vous aussi voulez nous raconter pourquoi vous avez quitté l’INRA, l’INRIA, l’Inserm, ou votre prometteuse carrière chez EADS ou Areva, écrivez-nous à : contact.pmo(arobase)free.fr.

Nos vies valent plus que nos emplois.

  

Pourquoi j'ai quitté l’industrie pharmaceutique 

par Norma Fidel

 

J’ai travaillé quatre ans comme déléguée médicale pour une compagnie pharmaceutique. Cela m’a laissé le temps de me faire un petit pécule et d’observer de l’intérieur les méandres de notre beau système de santé français, qui ne cesse de s’endetter à ce qu’il paraît.

Premier couloir : la recherche

Les énormes efforts financiers des compagnies pharmaceutiques pour trouver des molécules ne sauraient souffrir de ne pas être récompensés. C’est la raison pour laquelle, la recherche s’oriente principalement sur l’obésité et le cancer, des maladies du trop, de l’opulence et de la pollution, pendant que les maladies dites ‘tropicales’ sont laissées aux bons soins de la recherche publique. Parce que, franchement, à quoi ça sert de produire un médicament pour des gens qui ne peuvent pas se l’acheter ?

Au boudoir : l’autorisation de mise sur le marché

Contrairement à toutes les molécules chimiques qu’on ingère dans notre nourriture, la toxicité et l’efficacité des médicaments que nous achetons bénéficient de nombreuses études. Ils sont d’abord testés sur des animaux qui, s’ils survivent, passent le relais à des humains volontaires bien portants pour enfin être testés sur de vrais malades en chair et en os. Si statistiquement, les effets secondaires nocifs sont moins importants que les bénéfices pour le malade, le médicament est autorisé. Il est important de noter cependant qu’étant donné le coût de ces études, elles sont laissées aux soins des compagnies elles-mêmes. C’est donc elles qui produisent les chiffres qui permettront à l’agence nationale du médicament d’autoriser la commercialisation du produit. Mais vous vous dites : est-ce bien sérieux tout cela ? N’y a-t-il pas de gros enjeux financiers qui pourraient biaiser les résultats ? Rassurez vous, une fois le médicament commercialisé et utilisé, il reste surveillé. C’est ainsi que l’on découvre plus tard des effets tératogènes imprévus (action nocive sur le foetus), des combinaisons mortelles avec d’autres médicaments et d’autres effets secondaires… En fait, après l’autorisation de mise sur le marché, le cobaye c’est vous, moi, nous. Inutile de vous conseiller de ne consommer que des médicaments un peu vieillots, qui ont fait leurs preuves plutôt que les dernières nouveautés à la mode.

Au salon : les médecins

Avec tous les nouveaux médicaments qui arrivent année après année sur le marché (souvent simplement nouveaux parce qu’on a changé l’emballage), comment les médecins peuvent-ils suivre ? Avec la formation continue évidemment ! Et qui est-ce qui forme continuellement nos médecins? L’industrie pharmaceutique elle-même, grâce à ses nombreux délégués médicaux. C’est ainsi qu’en moyenne, un médecin reçoit 3 délégués par jour. Vous les repérez assez facilement dans la salle d’attente. Ce sont en général de jolis minois, bien sapés avec attaché-case, qui pianotent frénétiquement sur leur palm pilote. Ils ont pour mission officielle de présenter, dernières études à l’appui, les caractéristiques positives et négatives du médicament qu’ils représentent. Et c’est ce qu’ils font, sachant qu’ils seront grassement récompensés par des primes si leur produit est prescrit par ledit médecin. Cela oriente nécessairement un peu le discours.

Lors de ma formation pour exercer ce métier d’utilité publique on m’a appris à classer les médecins en 6 catégories :

- ceux qui veulent être à la page (du coup, insister sur la nouveauté du produit) ;

- ceux qui ne veulent pas se faire chier (leur trouver des gadgets avec le nom du produit dessus) ;

- ceux qui sont orgueilleux (les brosser dans le sens du poil en les suppliants de donner une conférence sur le produit, démontrant ainsi leur expertise) ;

- ceux qui sont dans l’affectif (être copain et leur rendre des services, pour qu’ils ne puissent plus vous laisser tomber, ni le produit avec) ;

- ceux qui ont besoin de sécurité (insister sur les études démontrant la non-toxicité du médoc) ;

- et ceux, ma catégorie préférée, qui ne roulent que pour l’or. Ceux-là, à nous de les appâter avec des restos, des congrès aux Antilles, des petits cadeaux pour leur bureau.

Alors vous vous dites : « Mais ça devrait être illégal ! ». Eh bien ça l’est, jusqu’à un certain point. En effet, maintenant il y a des lois définissant le montant maximum et la forme que peuvent prendre ces petits cadeaux. Avant, on invitait le conjoint, la maîtresse ou l’amant du médecin au congrès, maintenant, il y va tout seul. Avant, on l’emmenait dans les restos les plus chics de la ville, maintenant, on ne peut pas lui offrir un repas à plus de 45 €. Quoique, pour ne pas les offenser en leur proposant la cafétéria du coin, on arrive toujours à s’arranger, par exemple en déclarant plus de convives pour une même facture.

C’est ce qu’on appelle le marketing ! Tout cela a un coût pour l’industrie, entre 3 et 5 fois plus important que la recherche elle-même.(1) Mais le prix du médicament en tient compte (prix négocié entre la compagnie et la sécu lors de l’autorisation de mise sur le marché). C’est donc la sécu qui paye les cadeaux aux médecins et les bénéfices aux actionnaires. Vous commencez à comprendre pourquoi elle est dans le trou.

Alors vous vous dites : « Mon médecin il n’est pas comme cela lui, il n’est pas vénal et il pense sincèrement au mieux-être de ses patients, il me prescrit donc le produit qu’il pense le meilleur pour moi ». Heureusement, parmi tous ceux que j’ai rencontrés, il y en a des comme ça, intègres qui font leur métier par vocation. Mais ils ne se rendent pas compte du lavage de cerveau que les délégués médicaux leur font subir. Pour eux, c’est normal que le type sympa qu’ils voient parfois toutes les semaines les invite à manger ou les dépanne d’une horloge ou d’un logiciel de temps en temps. Le type sympa ne lui demande rien en échange. Sauf que le type sympa, il est payé pour augmenter les parts de marché du produit qu’il représente, il ne vient pas par amitié, même s’il apprécie sincèrement certains médecins plus que d’autres. Et ce type sympa, il a appris à placer le nom de son produit dans la conversation le plus souvent possible afin que, sans s’en rendre compte, ce soit ce dernier qui vienne spontanément à la tête du médecin, au moment de prescrire. Il doit donc être le plus sympa possible pour que le médecin accepte de le recevoir le plus souvent possible pour qu’il entende le plus souvent possible le nom du produit. Sachant que les concurrents font de même, finalement, ça s’équilibre…

Mais vous vous dites : « Comment l’industrie pharmaceutique peut savoir ce que le médecin prescrit ? » Eh bien, avec le système informatique de la sécu, chaque pharmacie, quand elle entre une ordonnance, entre également le nom du médecin qui l’a prescrite. Cela permet à la sécu de fliquer les médecins qui prescriraient un peu trop de tels ou tels produits (ils ont des quotas à respecter) mais surtout la sécu se fait un petit pécule en vendant ces informations au privé. C’est comme cela que je pouvais savoir si le médecin à qui j’avais promis un beau congrès n’était pas en train de me rouler dans la farine. Mais la partie se complique parce que le pharmacien entre en scène.

La caisse : le pharmacien

En France, le pharmacien a le droit de substituer un médicament pour un autre équivalent, sans en référer au médecin. Ainsi, le boulot du bon délégué médical peut être réduit à néant par un pharmacien qui change l’ordonnance selon ses stocks ou son intérêt. Du point de vue des labos pharmaceutiques, il y a deux sortes de pharmaciens : les moutons qui suivent les prescriptions à la lettre et les épiciers, qui savent où est leur profit. Pour maîtriser le marché, il faut donc jouer sur les deux tableaux : laver le cerveau des médecins et convaincre les pharmaciens de faire de la substitution dans le ‘bon camp’. Et comment convaincre un épicier que notre produit est meilleur qu’un autre ? En augmentant sa marge. Il faut savoir que même pour les produits remboursés, le prix des médicaments n’est qu’indicatif. C’est au pharmacien de fixer son prix, la différence avec le prix indicatif de la sécu étant pris en charge, pour ceux qui en ont, par la mutuelle. Vérifiez par vous-même, un même médicament n’a pas le même prix chez tous les pharmaciens. Donc, le pharmacien, pour augmenter sa marge, peut hausser le prix de vente. Mais il peut aussi négocier avec le labo pour acheter les médicaments le moins cher possible. Et certains n’hésitent pas à faire pression sur les commerciaux pour obtenir des échantillons gratuits qu’ils revendront ensuite. C’est tout à fait illégal, mais c’est courant. Ces échantillons sont normalement destinés aux médecins pour qu’ils puissent les donner à leurs patients, mais bon, autant qu’ils rapportent de l’argent…

Porte de sortie : le mur

Alors, précipitez-vous sur les actions pharmaceutiques ! Elles montent encore plus en temps de crise, quand la bourse dégringole et que les ulcères fleurissent ! Tant que la santé est aux mains des entreprises privées, leur véritable intérêt n’est pas de guérir les gens, mais d’avoir toujours plus de malades-consommateurs. À quand une autre logique ? Celle où on ne payera notre médecin que lorsqu’on est en bonne santé ?

Norma Fidel, Grenoble, juin 2008

 

(1) Selon l’étude de Léo-Paul Lauzon et Marc Hasbani, avril 2002, (Chaire d’études socioéconomiques de l’Université du Québec à Montréal) Voir aussi : Le complexe médico-industriel, Jean-Claude Salomon, aux éditions Mille et une nuits, 2003.

 

SOURCE DE L'ARTICLE

14:59 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

09/11/2010

Le « vivre avec » : concept et projet (Miguel Benasayag)

Le « vivre avec » : concept et projet

par Miguel Benasayag

(Collectif Malgré Tout, 13 juin 2006)

 

Si nous pouvons identifier un courant, une tendance dominante dans nos sociétés industrielles, c’est bien celle du devenir réducteur vers un modèle unique. Il apparaît de plus en plus clairement que les sociétés des pays centraux produisent un modèle unique d’homme, de femme, de mode de vie, bref, un modèle de la façon dont on peut, et surtout dont on doit, être heureux. Et par la suite, ce modèle, ces images identificatoires, grâce à cette énorme machine communicationnelle que sont les mass-médias, se verront véhiculés dans le monde entier.

Nos sociétés sont ainsi des sociétés qui fonctionnent d’après l’opposition norme/déviance. L’autre, quel que soit l’autre de la norme, n’est pas tout à fait un vrai autre, c’est quelqu’un de diminué, quelqu’un « à l’humanité incomplète ». Ce mode de fonctionnement qui est aujourd’hui devenu largement dominant comme mode d’existence des sociétés disciplinaires n’a pas toujours existé, loin s’en faut. Nous pouvons identifier son commencement autour de la conquête (massacre et colonisation) du continent américain. Pour les colonisateurs, en effet, les Indiens n’étaient plus comme c’était le cas jusqu’à présent, des hommes d’une culture différente, ils étaient désormais considérés comme des hommes à l’humanité incomplète. Ce fut là le surgissement de quelque chose de très important dans l’histoire de l’imaginaire de l’oppression, à savoir la naissance du discours d’une humanité avec un modèle unique : la norme, et tout autour, la déviance. Ce mode de fonctionnement s’est ensuite systématisé jusqu’à aboutir à nos sociétés disciplinaires décrites et analysées par Foucault, sociétés de surveillance, de dressage des corps, de normalisation. 

Le dispositif sujet/objet

Ainsi, les marginaux, déviants et autres anormaux, lorsqu’il est porté sur eux un regard qui les considère en tant qu’« êtres humains incomplets » ou bien à l’humanité boiteuse, bizarre, sont d’emblée et irrémédiablement mis en position d’objet. Objet par rapport auquel est émis un diagnostic, objet de classification, objet de regards intrigués ou effrayés, objet thérapeutique enfin, par rapport auquel les différents travailleurs sociaux et de la santé mentale se positionneront de fait en tant que sujet de discours et pratiques normalisatrices. Il faut noter que nos « sociétés en crise » sécrètent un nombre croissant de marginalisés, qui, dans le contexte de la rupture du mythe du progrès qui avait ordonné toute la modernité, c’est-à-dire dans le contexte d’une société adonnée au réalisme gestionnaire comme seule et unique perspective possible aujourd’hui, seront appréhendés comme des réalités indépassables, des dysfonctionnements au sein du système, qu’il va s’agir de gérer, de résorber. Et c’est ainsi que le rôle des institutions sociales tendra au contrôle, à la maîtrise, à la réabsorption des pratiques et individus dits déviants ou exclus, considérant qu’ils ne peuvent relever que d’un symptôme social, d’une défaillance du système. A l’occasion, on les rendra même coupables de leur situation par le biais d’un euphémisme dont notre société est aujourd’hui friande en parlant de leur nécessaire « responsabilisation » tout en continuant par ailleurs à les traiter en tant qu’objets des discours et pratiques normalisatrices, sociales ou thérapeutiques, c’est-à-dire à les réduire à une batterie de symptômes, à une pathologie.

Savoir/pouvoir

Toutes ces pratiques, sont, bien entendu effectuées « au nom du bien » dont le travailleur social ou médical serait censé, en tant que représentant de la norme, être le détenteur. Or, faire le bien du peuple malgré le peuple est un énoncé d’intention déjà bien connu au cours de l’Histoire et qui ne peut mener qu’à la barbarie, car cela implique qu’il existe une élite qui sache quel est le bien du peuple et un peuple qui ne sait pas et doit donc de ce fait se soumettre à l’obéissance aveugle de ceux qui savent simplement au nom de ce savoir non partagé qui devient ainsi un pouvoir. C’est la dialectique savoir/pouvoir décrite par Foucault, dont les deux éléments sont étroitement imbriqués, se justifiant l’un l’autre et découlant l’un de l’autre comme il le présente lui-même dans Surveiller et punir : « Il n’y a pas de relation de pouvoir sans constitution corrélative d’un champ de savoir, ni de savoir qui ne suppose et ne constitue en même temps des relations de pouvoir ». Agir au nom du bien de l’autre présuppose donc d’une part un mécanisme de pouvoir qui va s’exercer sur cet autre, d’autre part sa réification, sa prise en compte en tant qu’objet dénué de savoir, de compréhension quant à sa propre situation.

Il faudrait tout de même signaler que ce mécanisme liberticide tend de plus en plus à être contesté des deux côtés de la frontière : de plus en plus d’associations de chômeurs, d’exclus, de sans droits, de sans papiers, font entendre leur voix aujourd’hui et se positionnent en tant que sujets de revendications, de discours et pratiques venant rompre avec le fatalisme et la résignation ambiante, bref, en tant que sujets de liberté. De l’autre côté, nous pouvons constater depuis quelque temps que le malaise parmi les différents travailleurs sociaux qui sont censés intégrer ces « exclus » au sein d’une société dont le mode de fonctionnement intrinsèque est l’exclusion même, prend de plus en plus d’ampleur. Des initiatives en tous genres, maisons de quartiers, réseaux et communautés de troc, etc., se font jour qui inventent de nouvelles formes de solidarité concrète. Ainsi, l’avenir n’est plus perçu comme un long tunnel noir qui ne peut mener qu’au pire, il n’est plus ce que l’on doit subir dans l’impuissance la plus totale, tels des spectateurs de notre propre vie, mais il devient ce que les uns et les autres en font en l’inventant jour après jour par le biais d’initiatives et de projets qui créent ici et maintenant de nouvelles dimensions et de nouveaux modes d’être.

Norme et images identificatoires de bonheur

Nous avons dit que nos sociétés fonctionnaient selon le schéma norme/déviance. Si nous voulions définir la norme nous pourrions dire qu’elle est constituée d’un ensemble d’images identificatoires qui, dans une société donnée est imposé comme modèle à tous les hommes et femmes et par rapport auquel ils se comparent et se mesurent. Ce sont des modèles d’aliénation qui vont dans le sens de l’unification unidimensionnelle de nos sociétés. Aujourd’hui quand un enfant d’un bidonville de Dakar ou un enfant d’une favella de Rio, partagent, grâce à la télé, les mêmes images identificatoires de bonheur qu’un jeune américain, nous pouvons dire que la société disciplinaire, basée sur la norme unique, est devenue dominante.

Mais la norme n’est qu’une construction idéologique, c’est, par excellence, un lieu vide, car personne n’est jamais véritablement dans la norme. Elle reste un modèle idéal à atteindre et par rapport auquel chacun de nous ne peut que mesurer son éloignement. « En toute rigueur, une norme n’existe pas, nous dit Canguilhem, elle joue son rôle qui est de dévaloriser l’existence pour en permettre la correction. Ainsi, tous ceux que nos sociétés nomment déviants, handicapés, inadaptés, etc., n’existent en tant que tels que dans le discours de la norme qui par ce biais va tenter de leur montrer le chemin de la correction » : c’est la comparaison à la norme qui crée la déviance, le handicap ; il n’y a pas de handicap, de déficience en soi. Par rapport à la norme, on ne peut se définir qu’en négatif, qu’en terme de manque. De la même façon que la norme n’existe et ne se définit qu’en termes négatifs, par rapport à ce qu’elle désigne comme « anormal ». C’est pourquoi, pour justifier son existence elle a besoin en permanence de nommer, de classifier, de répertorier ce qu’elle considère comme déviance et qui n’est que le nom de ce qui lui permet d’exister, bien que toujours d’une façon purement imaginaire.

Ainsi, plus une personne qui apparemment ne correspond pas aux critères de la norme majoritaire d’une société tente, afin de s’intégrer dans cette société, de correspondre au modèle majoritaire, c’est-à-dire, de devenir la norme, plus elle ne fera en fait que mettre en avant son éloignement irrémédiable par rapport à celle-ci. Le paradoxe de la norme est donc le suivant : plus on recherche à s’en approcher, à s’y conformer, plus on fait ressortir finalement son irrémédiable distance. Si par contre, on tente de développer d’autres normes, d’autres modes d’être, on échappe à la comparaison systématique d’avec la norme dominante et on peut se définir d’après des critères positifs.

Norme et identification

Le mécanisme principal utilisé par la norme dans nos sociétés disciplinaires est celui de la nomination unidimensionnelle, c’est-à-dire que nous prenons un trait d’une personne ou d’un groupe humain et nous le forçons à s’identifier avec un élément qui deviendra sa place, son lieu et, bien entendu, sa prison. C’est ce que Guattari appelait la machine paranoïaque. Ainsi, certains seront des Noirs, d’autres des Juifs, d’autres des Handicapés, d’autres des Joueurs de boule, peu importe, la folie taxinomique n’a pas de limites dans son désir de mettre des limites. Ainsi, individuellement ou en groupe, le phénomène humain ne sera plus conçu comme une multiplicité, mais au contraire, on va le forcer à s’identifier avec la place et le nom qui correspond à cette place que la norme lui a donné au sein de sa constellation. Or, un corps, une singularité ne s’identifie pas avec la description unidimensionnelle de ce qu’il est, un être ne s’identifie pas avec la description que la taxinomie fait de lui. Un corps, un être s’identifie par ce qu’il peut, par sa puissance. Or, cette puissance n’est jamais tout à fait représentable, prévisible, car comme l’écrit Spinoza « on ne sait pas ce que peut le corps ». Ainsi, la société de la norme parce que les hommes et les groupes derrière des grilles constituées par des symptômes, symptômes qui se veulent la description « dépliée » de cet homme auquel tout homme est censé s’identifier.

L’idéal d’une société panoptique

Alors, au nom de la norme, au nom du bien, on prend la vie comme si c’était un long processus thérapeutique. S’il a existé des sociétés dans lesquelles la vie était organisée autour du paradigme d’une ascèse, nos sociétés conçoivent la vie comme un processus thérapeutique, un processus normalisateur. On normalise à l’école comme à l’hôpital, à l’usine comme à la caserne, et la mort est peut-être le seul objectif de guérison que nos sociétés d’oppression gardent comme idéal. Ainsi toute souffrance qui, comme nous le disions plus haut, est considérée comme un défaut, un déficit, une faiblesse, tend à être répertoriée comme souffrance pathologique, sociale ou technique et ce qui constitue la vie des gens existe ainsi dans un devenir transparent.

C’est l’idéal d’une société panoptique généralisée à partir du modèle de la prison parfaite élaborée par Jeremy Bentham en 1791 dans son Panopticon : «  Si l’on trouvait un moyen de se rendre maître de tout ce qui peut arriver à un certain nombre d’hommes de disposer tout ce qui les environne de manière à opérer sur eux l’impression que l’on veut produire, de s’assurer de leurs actions, de leurs liaisons, de toutes les circonstances de leur vie, en sorte que rien ne pût échapper ni contrarier l’effet désiré, on ne peut pas douter qu’un moyen de cette espèce ne fût un instrument très énergique et très utile que les gouvernements pourraient appliquer ». L’idéal d’une société panoptique est celui de la transparence, de la visibilité assimilée au bien en soi, tandis que toute opacité, tout point échappant au regard inquisiteur de la société, est considéré comme une chose négative et suspecte.

Si pour Bentham, le panoptique était la figure d’un dispositif carcéral, il avait pour ambition d’être généralisable à tous les domaines de la société et nous pouvons dire avec Foucault que c’est devenu l’idéal du fonctionnement de nos sociétés, « une manière de définir les rapports du pouvoir avec la vie quotidienne des hommes », pouvoir automatisé et dépersonnalisé, permettant la surveillance généralisée puisque chacun de nous est produit et rouage de cette machine liberticide. Il ne s’agit plus dans les sociétés disciplinaires d’une conception du pouvoir comme pouvoir central, pyramidal et qui s’exercerait de haut en bas. Il s’agit d’un pouvoir conçu comme un réseau de forces multiples et omniprésentes dispersées dans la société, comme une multiplicité de micro-pouvoirs induit par des rapports de force et qui sous-tend toute relation d’un point à un autre, tous types de rapports sociaux. Le propre de ce type de pouvoir diffus et omniprésent est, comme nous l’avons vu, de n’être pas le fruit d’une intention ou d’une machination localisable, mais de s’exercer par la mise au point d’un ensemble de techniques de contrôle, de normalisation. Ainsi la norme, et l’opposition norme/déviance qui est le modèle de fonctionnement de nos sociétés disciplinaires, est l’instrument d’un pouvoir qui n’est pas localisable en un point unique de la société ni identifiable avec un ou plusieurs individus qui l’incarneraient. C’est le fruit d’un mécanisme pernicieux puisqu’il agit en pénétrant au plus profond de nos corps et de nos esprits pour se présenter comme une évidence, comme un modèle unique accepté par tous et auquel tout le monde doit et ne peut que se conformer.

Majorité et minorité

Nous avons identifié norme et modèle majoritaire d’une société. Il ne faudrait toutefois pas confondre majorité et le plus grand nombre : majorité n’est pas à comprendre en termes quantitatifs. La plupart du temps, c’est la minorité numérique qui représente la majorité identificatoire. Modèle majoritaire est donc à comprendre comme modèle dominant idéologiquement. Ainsi, ce que l’on nomme minorité n’a rien à voir non plus avec le fait d’être minoritaire en nombre : en fait et paradoxalement, au niveau quantitatif, les minoritaires sont souvent majoritaires.

Nous pouvons distinguer schématiquement deux façons de concevoir la minorité. La première consiste, en tant que minorité, à demander une place au sein du modèle majoritaire : cela constitue le rêve de pouvoir d’une minorité, qui souhaite devenir majoritaire, soit en déplaçant la majorité actuelle, soit en partageant la place majoritaire. Cette conception de la minorité, qui lorgne vers la majorité et n’existe que dans une perspective de devenir majoritaire se rapproche plus par définition du modèle majoritaire que de la conception de la minorité que nous allons évoquer. La deuxième option de la minorité implique en effet de reconnaître dans chaque minorité un mode d’être ou des modes d’êtres qui ne sont pas réductibles ni les uns par rapport aux autres, ni au modèle majoritaire. Ainsi, être minoritaire n’a rien à voir avec une appartenance sociologique à un groupe, mais avec le fait d’assumer le défi imposé par l’exigence qui existe au sein d’une situation donnée. Si la majorité peut être identifiée à l’opinion, la minorité ou plutôt les devenirs minoritaires se structurent autour de la question de la vérité.

Par ailleurs, la majorité s’appuie sur la sérialisation humaine, les images identificatoires qui lui correspondent agissant comme des modèles auxquels on doit obéir pour « être » la majorité. Ces images identificatoires, véhiculées par les médias et la culture dominante, sont autant d’injonctions adressées à tous ceux qui n’y correspondraient pas de s’y conformer. La norme dominante fonctionne donc selon le schéma du modèle unique auquel on ne peut qu’adhérer si on ne veut pas être « exclu » car en dehors de ce modèle, il n’y que la fange, la misère, la non-vie. C’est ainsi que de nos jours le discours autour de l’exclusion tend à nous faire croire que, étant donné qu’il n’y a qu’un modèle d’intégration, de relation à la société, au travail, etc., tous ceux, de plus en plus nombreux, qui n’y correspondent plus sont des « exclus ».

Nous pensons plutôt qu’il s’agit de penser ces exclus comme des « inclus » en tant qu’exclus, c’est-à-dire en tant que pauvres, sans droit, sans toit, etc. Car c’est bien le fonctionnement de nos sociétés qui est en cause et les grands choix économiques qui ont été opérés qui produisent cette exclusion. Celle-ci serait donc à penser, non plus comme un symptôme, un dysfonctionnement qu’il suffirait de gérer puis finalement de résorber, mais bien plutôt comme le mode de fonctionnement du système, son moyen d’autorégulation. En outre, le modèle majoritaire par lequel et au vu du maintien duquel sont véhiculées les images identificatoires constituant la norme dominante fonctionne, comme nous l’avons vu, sur le mode de l’identification, il implique l’adhésion à une vérité déjà là. La minorité, à l’opposé, se passe tout à fait du mécanisme d’identification puisqu’il est question là d’une appartenance positive, d’un engagement, dans le sens du partage d’un projet qui fait le lien entre tous ceux qui se réclament de cette minorité. Il existe dans la minorité un noyau d’opacité non réductible, non dépliable qui réside dans la non garantie, le non déterminé, le non modélisable du projet qui est toujours devenir et qui s’oppose à la volonté de transparence, aux images identificatoires figées et stéréotypées véhiculées par le modèle majoritaire. Les luttes minoritaires se fondent sur une exigence de partage, de solidarité, de liberté, elles sont un défi lancé dans une situation donnée qui pourrait s’énoncer comme « ce qui est comme ça n’est pas forcément comme ça ». Elles impliquent donc une pensée de la lutte et de la liberté en termes situationnels, la liberté étant toujours acte ici et maintenant, alors que le modèle majoritaire implique toujours une pensée en termes de globalité.

Enfin nous pouvons dire que, contrairement au modèle majoritaire, les minorités qui se présentent toujours comme des devenirs, impliquent une politique de la puissance, en tant que puissance créatrice, libertaire, opposée à toute idée de pouvoir. La majorité a pour ambition d’être universalisante, dans le sens négatif d’imposition d’un modèle unique considéré comme universel. C’est donc un universel englobant, opprimant, dominateur qui tend à écraser toutes différences conçues comme autant de défauts, de faiblesses. Les différences mises en avant par les minorités le sont au contraire en tant que richesses et dimensions nouvelles, et l’universel qui est à l’œuvre dans les luttes minoritaires a à voir avec ce que l’on nomme l’universel concret, dans le sens où l’universel est ce qui existe en tant que singularité concrète dans une situation donnée. Les minorités sont toujours du côté de la question, en tant que défi lancé dans une situation donnée alors que la norme, le modèle majoritaire, modèle clos et saturé, se targue de fournir des réponses avant même que les questions ne se posent, ce qui constitue la définition même de l’idéologie.

« Souffrance existentielle » et « fragilité »

Ainsi, les images identificatoires de bonheur existent dans nos vies comme des réponses préalables à tout questionnement sur le sens de la vie, et plus encore dès lors que nous savons ce que la définition de l’être humain est devenue : un être humain est celui qui veut être heureux d’après les modèles identificatoires dominants de bonheur. Or, le problème est que, par rapport à ces fameuses images identificatoires, comme nous l’avons vu, nous sommes tous d’une façon ou d’une autre en défaut. De sorte que les images identificatoires de bonheur produisent en permanence du malheur.

Ainsi, les « normaux » c’est-à-dire ceux qui auront bien intégré la norme et se sentiront « du bon côté » auront tendance à adopter à l’égard de ceux qu’elle juge « anormaux » un regard de pitié, de compassion eu égard à la souffrance que ces derniers doivent ressentir du fait de leur « anormalité ». On leur impute ainsi une souffrance qui serait la simple conséquence (donc irrémédiable) de leur « état ». Eux-mêmes pourront avoir tendance à faire de même. Or, comme nous l’avons vu, le mécanisme pervers de la norme fait que la souffrance et le malheur naissent précisément de cette confrontation permanente aux images identificatoires de bonheur par rapport auxquelles et quoi qu’il arrive on ne peut être qu’en défaut, en échec. Ainsi, dans l’un comme dans l’autre cas, la norme a triomphé puisqu’elle a été totalement intériorisée par les personnes en question.

Ce n’est pas le handicap en soi qui produit de la souffrance, mais la perception normalisée imposée par la société, le regard de la norme sur une différence qui devient dans son spectre un handicap, une déficience, un manque, un défaut. Le marginal, le déviant, pour employer des termes génériques, ne souffre pas de sa marginalité ou de sa déviance en soi, mais du fait que nos sociétés stigmatisent cette déviance et l’enjoignent de se conformer au modèle unique, à la norme dominante. Plus généralement, nous pouvons dire qu’il souffre d’être, non pas ceci ou cela par quoi la société classificatrice va le désigner, mais d’être tout simplement, comme n’importe quel être humain. Il ne s’agit cependant pas de nier le fait que le handicapé puisse souffrir ou être gêné de son handicap, mais de montrer à quel point le regard normalisateur et disqualifiant de la société l’empêche de se penser et d’agir d’après sa puissance.

C’est pourquoi nous voulons opposer à l’idée de souffrance pathologique ou pathologisée, étiquetée et dont on détermine précisément les causes, la souffrance existentielle que nous pourrions définir comme une certaine assomption de la complexité de la vie qui n’est jamais réductible et dépliable à l’aide de grilles de lecture techniques et économiques. La souffrance pathologique implique une vision de la souffrance en termes négatifs : c’est ce qu’il faut guérir, soigner, qu’on peut déplier, expliquer. Dans la souffrance existentielle, en revanche, il y a de l’indépassable, elle est ce que nous ressentons tous en tant qu’êtres humains qui devons nous coltiner avec le fait d’être vivants. Cette souffrance n’est pas dépliable, décodable, interprétable comme s’il s’agissait d’un accident ou d’une anomalie quelconque. Il s’agit tout simplement de ce déchirement propre à l’être de l’être humain et avec quoi il faut faire, c’est-à-dire « vivre avec ».

Un autre concept pour nous fondamental et lié à celui de « souffrance existentielle » nous permet d’aller plus loin dans la « dépathologisation » de la souffrance et dans le dépassement du rapport sujet/objet : c’est celui de fragilité. La « fragilité » est ce sentiment et ce vécu qui nous place d’emblée en dehors de la dichotomie fort/faible, donc sujet/objet. La « fragilité », qui est dans nos sociétés abusivement confondues avec faiblesse, est cette dimension profondément humaine qui nous fait dépasser les sauve-qui-peut propre à l’individualisme régnant, (tout comme l’idéologie des gagneurs et autres « battants », qui ne sont tels qu’au détriment et au mépris des millions de « perdants », comme si la vie était une course à laquelle il faudrait arriver premier en écrasant les autres), pour assumer cette vérité humaine que nous sommes tous dans le même bateau, c’est-à-dire assumer notre destin d’êtres humains.

La « fragilité » nous permet ainsi de nous positionner dans une problématique situationnelle, c’est-à-dire qui regarde de la même façon tous les habitants d’une situation et que tous doivent affronter ensemble, et dépasser ainsi toute relation en terme de sujet/objet, fort/faible. Par ailleurs, la solidarité et le partage cessent, de ce point de vue-là, d’apparaître comme simple question d’opinion, ces éléments sont bel et bien ce qu’il nous est à tous indispensable d’assumer si nous ne voulons pas sombrer sans recours dans la barbarie.

Lieux de vie : vers une dérive institutionnelle ?

Si les institutions fonctionnent d’après le mécanisme de la norme, ont pour fonction de normaliser, c’est-à-dire de soigner, adapter, intégrer, les lieux de vie, héritiers du mouvement de l’antipsychiatrie des années 70, ont pour fondement le refus de traiter la marginalité, la « maladie mentale » comme des maladies à soigner, et pour volonté de faire sauter les grilles épistémologiques comme celles des prisons dans lesquelles on enferme les gens sous prétexte qu’ils ne correspondent pas à la « norme », c’est-à-dire de les considérer comme des modes d’être sur le mode du « vivre avec », consigne lancée par Claude Sigala et qui est aussi le titre de l’un de ses livres.

Si c’est le propre du pouvoir de « tolérer », à l’opposé, « vivre avec » n’a rien à voir avec ce genre d’attitude. Nous pourrions l’appréhender en rappelant un passage d’un des livres de Sigala relatant un épisode où, à la Gare de l’Est, une vieille clocharde un peu saoule heurte avec ses bagages un consommateur. Celui-ci se retourne et lui dit « ce n’est pas grave ». Ainsi « vivre avec » s’oppose à la tolérance de par cette conviction de ce que ce n’est pas grave, que les gens sont ce qu’ils sont, et même que nous-mêmes, nous avons tous à vivre avec ce que nous sommes, que la vie n’est pas à guérir ni à tolérer, que la vie c’est « vivre avec », ce qui ne signifie pas une vie au rabais, mais au contraire une ouverture vers la puissance.

Nous reviendrons sur ce que nous croyons être un concept et un projet majeur permettant de penser la vie en dehors de toute idée de survie qu’on nous impose aujourd’hui, mais avant il nous faut faire une parenthèse pour signaler ce que nous croyons être une dérive vers l’institutionnalisation de certaines structures dites alternatives. Il est de plus en plus fréquent aujourd’hui de rencontrer un discours que nous pourrions qualifier de « l’efficacité comparée », c’est-à-dire que certains promoteurs de lieux de vie et structures alternatives adoptent les mêmes grilles de lecture et les mêmes objectifs que les institutions en disant que les premiers sont par rapport à la maladie mentale « plus efficaces que les secondes ». Ainsi, si les structures alternatives, à l’origine radicalement antagoniques des structures classiques, se basent sur les même critères que ces dernières, elles sont devenues ni plus ni moins que des structures institutionnalisées qui n’ont plus rien d’alternatif.

Un autre discours qui est le corollaire de celui-ci propose aux alternatifs de devenir des partenaires crédibles et respectables des différentes institutions, conseils d’administration, conseils régionaux, voire ministères..., c’est-à-dire de les incorporer, comme un élément supplémentaire, dans l’ensemble des possibilités thérapeutiques, dans la batterie de traitements et modes d’approche de la déviance et de la folie. Ainsi, les colloques censés réunir les héritiers et continuateurs de la psychiatrie alternative, donnent aujourd’hui le plus souvent l’image de personnes qui tentent de jouer dans la cour des grands, de s’institutionnaliser en tant qu’alternatifs, c’est-à-dire de n’avoir plus encore d’alternatif que le nom. Or, les structures alternatives ne peuvent, sous peine de perdre leur âme et leur raison d’être, s’aligner sur les structures contre lesquelles elles se sont précisément fondées, et le jour où les personnes à l’allure sympathique, aux méthodes douces, avec de beaux lieux de vie dans de beaux endroits, deviennent des partenaires sérieux et crédibles pour les institutions, ce jour-là, ces personnes-là ne sont tout simplement plus des alternatifs et leurs lieux ne sont plus des lieux où l’on vit avec . Il faut bien sûr préciser qu’il ne s’agit pas de bannir le partenariat en soi, mais qu’il doit être conçu dans sa nature contradictoire et sans synthèse possible. 

« Vivre avec »

Alors, « vivre avec » n’est pas la chimère d’une « belle âme » quelconque, « vivre avec » est le concept et le projet du développement de la vie comme forme de résistance. Il s’agit de refuser le modèle de la survie, le modèle sécuritaire et disciplinaire qui nous propose la survie en échange de notre soumission. Quand, au contraire, on articule le « vivre » et le « avec » nous nous trouvons là dans l’éclatement de la taxinomie symptomatique car « vivre avec » implique que les hommes et les femmes existent individuellement et en groupe non pas comme des symptômes ou des classes sociologiques, mais comme de véritables « modes d’être ». Mode d’être signifiant que l’être de l’être humain n’a pas un modèle normalisé central, que l’être de l’être humain ne se donne toujours que par des modes d’être différents. Mais ces modes d’être différents ne nous plongent nullement dans un relativisme quelconque car ils existent dans une différence, dans une déliaison et un non-rapport qui est fondé sur un rapport ontologique. C’est-à-dire que dans chaque mode d’être, loin de nier l’universalité, il existe comme un noyau fondateur, un « élément universel ».

Vivre avec signifie ainsi briser l’aliénation au temps unidimensionnel de la marchandise, sortir de cette vision productiviste qui identifie l’être humain avec un élément de plus dans l’objectif du profit pour poser la question non plus d’un sens unique qui devrait ordonner nos vies, mais des sens possibles. A l’époque d’Internet, où la technique nous offre l’illusion d’être branchés avec le monde entier pour mieux dissimuler la solitude et l’impuissance qui nous empêchent de fraterniser avec notre voisin de palier, à l’époque où l’avenir jusqu’à hier radieux nous apparaît sous la forme d’une menace inquiétante, à l’époque où il faut gagner du temps faute de savoir ce que cela peut bien vouloir dire d’en perdre, bref, dans notre époque marquée par les passions tristes, vivre avec signifie s’ouvrir vers les mille virtualités possibles, renouer avec l’essence du nomadisme libertaire, renouer avec les passions joyeuses. Dans notre monde où, comme l’appelaient Deleuze et Guattari, la machine paranoïaque a distribué les rôles de telle façon qu’il y a ceux qui pensent et ceux qui agissent, homo sapiens et homo faber, il faut libérer les savoirs captifs, ces savoirs qui existent dans les mains de l’artisan, dans le corps des amants, dans l’imagination des artistes, ce savoir qui existe de façon refoulée chez les travailleurs auxquels on impose d’être des singes décérébrés qui doivent obéir aux ingénieurs et aux patrons.

Qu’est-ce qu’on fait avec la folie ?, qu’est-ce qu’on fait avec la déviance ?, mais encore, qu’est-ce qu’on fait avec la vie ?, ne sauraient être des questions de techniciens. Vivre avec est l’invitation à une fête qui n’a rien de chimérique, la fête de cette totalité concrète, cette totalité ici et maintenant, à chaque fois que la liberté structure nos actes et nos créations. Il faut casser avec la chaîne de la peur et de l’intimidation ne serait-ce que parce qu’avoir peur n’a jamais protégé personne des dangers. Aujourd’hui, nos sociétés ont peur du chômage, de la maladie, du sexe, de l’étranger, de l’air qu’on respire et du soleil qui nous chauffe. Les commentateurs, techniciens de l’opinion, nous disent qu’il est normal d’avoir peur, car nous vivons entourés de véritables problèmes. Or, voilà qu’avoir peur, se sentir impuissant, bref, une fois encore, s’adonner aux passions tristes, n’est jamais quelque chose qui s’impose, de l’extérieur de chacun de nous. Autrement dit, pour être dans l’impuissance, il faut d’abord un mouvement de l’intérieur à travers lequel on se déclare et on se rend impuissant. Tel est le mécanisme clé grâce auquel peut exister la société du spectacle, c’est-à-dire ces sociétés où les hommes et les femmes sont des spectateurs passifs de leur propre vie.

Voilà donc le malheur, mais voilà donc aussi au même endroit, la joie et la fête, car si le mouvement fondamental pour se rendre impuissant provient de l’intérieur de chacun de nous, il existe aussi dans chacun de nous la puissance qui nous permet d’assumer les mouvements tout à fait contraires, celui de la liberté, la solidarité et le partage. Bref, l’homme est libre, toujours libre, et s’il trahit sa liberté, c’est toujours librement, car comme l’écrivait Sartre « l’homme est libre malgré lui ». Si nous sommes libres malgré nous, il s’agit alors de vivre avec MALGRE TOUT.

 

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Les Symptômes de la Folie Économique (Olivier Labouret)

Les Symptômes de la Folie Économique

par Olivier Labouret

(05 juillet 2010)

 

Nous, psychiatres, nous occupons habituellement de diagnostiquer et de traiter les pathologies mentales individuelles. Mais lorsque le repli individuel et ses dégâts psychologiques résultent manifestement d’une pression socio-économique de plus en plus écrasante pesant sur les individus, il y a lieu de nous interroger sur les causes systémiques, politiques, historiques de l’explosion de ces pathologies individuelles.

Pour preuve ? La multiplication par sept des troubles dépressifs depuis vingt ans, correspondant à l’avènement historique de la mondialisation néolibérale. Pour preuve encore, les épidémies récentes de suicides (France Télécom, industries automobile et nucléaire, services publics de l’éducation et de la santé, etc.), largement sous-estimées par l’artifice bien commode de leur interprétation psychiatrique (qui réduit le travail à un simple « facteur de stress » individuel), et dont il est de plus en plus clairement établi qu’elles sont liées au mode de management néolibéral par la course au rendement, la culpabilisation de ceux qui ne produisent pas assez. Pour preuve toujours, les décès et les pathologies graves qui se multiplient en raison d’un coût dissuasif d’accès aux soins pour les plus démunis (personnes âgées rackettées, affections de longue durée non reconnues, innombrables allocataires de minima sociaux, etc.), phénomène grandissant d’euthanasie passive là encore masqué par l’appel incantatoire à la « responsabilité » individuelle. Pour preuve enfin, l’embrigadement des soignants dans une loi Bachelot qui leur ôte toute indépendance, leur somme de faire du chiffre (plus il y aura de malades, mieux les médecins seront payés : quelle belle médecine d’avenir !)…

Et dans le même temps, les inégalités continuent de se creuser entre les plus riches (l’infime oligarchie régnante) et les plus pauvres (une masse de plus en plus nombreuse) ; dans le même temps, les grands chefs d’entreprise, les traders anonymes, continuent d’être rétribués à millions, pour récompense de leurs coups de poker effectués avec l’argent public ; dans le même temps, la lutte contre la fraude individuelle à la protection sociale est devenue prioritaire, alors qu’elle est cent fois moindre que la fraude fiscale (celle-ci étant même encouragée) ; dans le même temps quarante milliards d’euros sont donnés par l’Etat aux banques tandis que ceux qui reçoivent quatre cents euros de RSA ou d’allocations chômage sont fichés, contrôlés tous les mois, menacés d’être radiés ; et toujours dans le même temps une propagande sécuritaire permanente, inoculant la peur de la grippe porcine et de l’ultra-gauche, orchestrée par des médias aux ordres de ce pouvoir financier injuste et omnipotent, cherche à détourner l’attention de l’opinion, déboussolée, résignée, déprimée par cette violence, cette injustice économique débordant de toutes parts…

« Moraliser » le capitalisme ; « responsabiliser » les individus ? Alors même que ce système économique fait de l’égoïsme du profit et de la concurrence ses valeurs suprêmes, à ne surtout pas réguler ! Améliorer la sécurité publique en traquant, fichant, sanctionnant les mineurs délinquants, les étrangers sans papiers, les schizophrènes, les déviants, les manifestants voire tous les opposants ? Alors que les principaux responsables de la crise économique, de la violence, des désordres qu’elle génère, sont immunisés, disculpés, encouragés, encensés !

Cynisme politique, manipulation de l’opinion, mensonges d’état ? Tout cela sans doute, mais probablement pire encore : face à de tels maux, il faut enfin ouvrir les yeux, prendre conscience de ce qui nous arrive, et réagir. Car c’est la fuite en avant tragique du système néolibéral, manigancée par de dangereux irresponsables, avides de garder pouvoir et privilèges, qui est responsable de cette sélection économique impitoyable des populations, de l’explosion sans précédent historique de la souffrance psychosociale.

Dès lors, pour nous psychiatres, le diagnostic est malheureusement irrémédiable : fuite en avant suicidaire dispendieuse, dans un productivisme pilleur des dernières ressources collectives ; fixation délirante sur la seule valeur de l’argent, du mérite individuel, de la croissance de l’économie, au détriment de toute solidarité ; décisions anti-sociales, d’élimination eugénique des incapables, pauvres et/ou malades, de ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas suivre le rythme…

Suicidaire, délirante, anti-sociale : telle est la folie furieuse du pouvoir néolibéral, dont il va falloir rapidement tous, en conscience, nous guérir !

 

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12:19 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

20/10/2010

L’insoutenable retour de l’asile

L’insoutenable retour de l’asile

(GUTIERREZ,RICARDO; DORZEE,HUGUES, Le Soir, 16 mai 2009)


Santé : Les soins forcés explosent

 

Plus d’une centaine de malades mentaux sont « colloqués » en institution, chaque semaine. En six ans, le flux des admissions forcées a augmenté de 40 %. Ils sont 6.000 par an, selon les dernières statistiques. Davantage que le nombre de condamnés dans les prisons. « Des chiffres qui prouvent la déficience du système de santé mentale », tranchent Vincent Lorant et Vincent Dubois (UCL), coauteurs d’une étude accablante sur les dérives de l’hospitalisation psychiatrique forcée.

 

Depuis la loi du 26 juin 1990, à la demande de « toute personne intéressée », un malade avéré qui refuse des soins psychiatriques peut être contraint par la Justice à une hospitalisation : la « mise en observation »… Pratique en net essor, « alors que la prévalence des maladies mentales n’augmente pas », insiste le professeur Lorant. Qui dénonce l’inadéquation du système de santé mentale : « On en revient à la politique asilaire à laquelle le pays s’était engagé à renoncer, après 1945 ». Trop d’hôpitaux-asiles, en somme, pas assez de centres de santé mentale décentralisés, adaptés à la prise en charge des troubles graves.

 

« On assiste à une surexploitation des mises en observation décidées par le parquet, en urgence, estime Laurence Mons, de l’ASBL L’Autre lieu, à Bruxelles. En cause : la “psychiatrisation” du social, qui crée l’amalgame entre marginalité sociale et pathologie mentale, mais aussi la rupture des liens sociaux, le réflexe sécuritaire et l’intolérance grandissante de la société à l’égard de la maladie mentale ».

 

Le secteur avait déjà manifesté sa grogne, fin 2003, par l’intermédiaire de la Plate-forme de concertation pour la santé mentale. À l’époque, Laurette Onkelinx (PS), ministre de la Justice, avait défendu la loi de 1990, qui présentait à ses yeux « des garanties efficaces pour le respect des libertés individuelles ».

 

Vendredi, c’est en tant que ministre de la Santé que Laurette Onkelinx était interpellée par un courrier désespéré la Plate-forme. Ses membres se disent « débordés » par les demandes de « collocation ». Et dénoncent le « défaut d’alternative à la prise en charge hospitalière contrainte ». (P. 16 & 17 Ces asiles qu’on ne ferme pas)

« On n’enferme jamais de gaîté de cœur »

ENTRETIEN Valérie Schaaps est substitute du procureur du roi, à Liège. On dénombre une hausse très nette des mises en observation. Et dans votre arrondissement judiciaire ? Aussi. On gère environ 650 dossiers par an. Et je parle uniquement des majeurs. Grosso modo, on note 20 à 30 dossiers en plus par an. Mais tous ne débouchent pas sur un placement effectif. Quoi qu’il en soit, nous sommes très sollicités. Par la police, les urgences psychiatriques, les familles. Le corps médical semble unanime : les parquets prennent trop de mesures d’urgence qui ne s’imposent pas toujours. Nous n’enfermons jamais de gaîté de cœur ! Nous respectons les critères prévus dans la loi (un rapport médical “circonstancié“, le refus de soins, un danger pour soi, pour autrui, etc.). Nous sommes bien conscients qu’il s’agit d’une privation de liberté. Et qu’il faut, autant que possible, privilégier la thérapie volontaire. Parfois, nous n’avons pas le choix. Quid des expertises jugées parfois trop « rapides » ? La loi prévoit un avis médical, sans précision. Autant que possible, nous tentons d’avoir l’avis d’un psychiatre.Concrètement ? On reçoit un appel, on fait le tour des huit ou neuf hôpitaux agréés. Quand il n’y a pas de place, il faut parfois aller au-delà de l’arrondissement : Bertrix, Huy, Lierneux… Si ça n’est toujours pas possible, on impose une mesure à un hôpital. Pour les directions, c’est dur à gérer. C’est ça ou garder un patient 5 ou 6 jours au commissariat, ce qui est illégal. Et quand la demande vient de la famille ? C’est souvent lourd, il y a beaucoup de détresse. On insiste le plus souvent auprès du médecin traitant pour qu’il parvienne à convaincre son patient de se faire soigner. S’il refuse, il faut envoyer l’ambulance, la police. C’est rarement simple à gérer.H.Do.

Au Siajef, ni portes fermées ni blouses blanches

(Reportage)

 

On juge du degré de civilisation d’une société à la manière dont elle traite ses fous. » Ainsi parlait Lucien Bonnafé, célèbre psychiatre français qui, dans les années 50, œuvra pour la fermeture des asiles d’aliénés. Ce mardi-là, dans les locaux du Siajef à Liège, elle a plutôt belle allure, notre société. « Vous verrez, ici, tout est bien », nous prévient André, un « usager », en redressant son petit bonnet. Ici, c’est le « Service intégré d’aides et de soins psychiatriques en milieu ouvert ». Ni portes fermées ni médecins en blouse blanche. L’« anti-asile », en quelque sorte.

 

Cet organisme fondé en 1984, reconnu par la Région wallonne et porté par une vingtaine de travailleurs (médecins, éducateurs, psychologues…), assure, chaque année, l’accueil et l’accompagnement d’environ 130 personnes souffrant de maladies mentales légères ou graves.

 

Les critères d’admission ? « Très bas », souligne Christine Clarembaux, la responsable. Avoir plus de 18 ans et résider sur le territoire proche qui couvre une population d’environ 25.000 habitants. » Peu importe le dossier médical ou le parcours personnel, « nous acceptons une “personne”, pas un “patient” », ajoute-t-elle. Quelles que soient les pathologies (dépression, toxicomanie, schizophrénie…), les trajectoires de vie (séjours hospitaliers à répétition, mesure judiciaire…) ou les origines sociales.

 

« Au bout de deux ou trois séances, on peut commencer un vrai travail de fond, explique-t-on au Siajef. On part des capacités de la personne, de son projet. La question essentielle, c’est : “Qu’est-ce que tu veux faire de ta vie ?” La plupart tombent des nues. Il faut dire que les hôpitaux psychiatriques, ils ont peu l’occasion de donner leur avis ! »

 

Le « réseau » se met alors en place (médecin traitant, aides à domicile, entourage…). Un « référent » est désigné. L’objectif ? Permettre, à l’« usager » (une nuance sémantique importante) d’acquérir un maximum d’autonomie. « Qu’il (re)devienne acteur de sa vie et de la société », résume Christine Clarembaux. Avec un accompagnement médical et psychosocial rigoureux, mais une vie à 100 % en milieu ouvert (appartement privé, habitation protégée…). « On privilégie au maximum la proximité, la responsabilisation et la concertation, insiste-on au Siajef.Tout l’inverse de l’hôpital où, le plus souvent, les patients sont en “traitement”, assommés de médicaments, très peu acteurs de leur vie. » Gestion du budget, prise de médicaments, activités extérieures… L’usager peut compter sur son « référent ». Avec des résultats plutôt encourageants.

 

C’est le cas d’Albert, 52 ans. Il a tout connu : l’asile, les homes, la rue, les maisons communautaires… Une vie cabossée, d’importants troubles psychiatriques. Depuis un an, Albert vit seul. « Cela m’apporte du bonheur, j’me débrouille », sourit-il, fier et gêné à la fois. Il (re)prend le bus, fait la cuisine, va au lavoir, traite son diabète. « Je prends le bus 10, je vais à Fléron voir Annick, ma copine. En été, on va aller à la mer. »

 

Et Albert semble heureux. Il travaille comme bénévole à la Ferme de la Vache, un service du CPAS de Liège. Et son argent, il le gère grâce au « contrat de gestion » passé avec le Siajef. L’autonomie, encore et toujours… « J’apprends, j’avance, ça me va, j’ai enfin une place », nous dit Albert. Une place dans la Cité. Loin de l’image du « fou », du « dangereux », du « malade ». « Il s’est réapproprié sa vie, tout simplement », se félicite Christine Clarembaux.

 

Et puis il y a Valérie, 20 ans (prénom d’emprunt). Sept mois qu’elle est là, frêle jeune fille. Une place en maison communautaire, tout à réapprendre. « Depuis l’âge de 14 ans, je n’ai connu que l’hôpital. Là-bas, il faut te taire. Faire comme ils disent. Un rien, c’est l’isolement. Ils t’énervent, t’arrives à rien. » Valérie suit son traitement. Va faire ses courses. Se découvre dans le dessin, l’écriture. Et, grâce à cet accompagnement, elle veut « reprendre l’école ». Un avenir, enfin. « Un chez-moi. Un boulot, mais pas n’importe quoi. Au calme. »

 

Le Siajef, la porte du salut ? Une piste parmi d’autres. Pour sortir de la pure logique d’enfermement. En misant sur le quartier, le réseau, les proches. En association avec d’autres partenaires, tous portés par ce mouvement de « psychiatrie en milieu ouvert » (l’ASBL Revers, Article 23, le Centre Basaglia…).

 

« Il y a forcément des échecs, des creux, la violence à gérer, des allers-retours d’usagers, admet-on au Siajef. Et puis l’autonomie a un prix : « Il y a des règles de vie, trois avertissements avant l’exclusion. Si l’usager va trop loin, qu’il enfreint la loi, on fait comme pour tout le monde, on porte plainte à la police. »

 

Alors, les soins sous contrainte, l’hôpital comme seule perspective, les traitements médicamenteux lourds, au Siajef, on y croit peu. « Certains usagers ont besoin d’une protection, c’est sûr. Mais pas à n’importe quel prix. »Albert n’en pense pas moins. Il ajuste son bonnet et le redit, plus fort, si fier : « J’avance, ça va, j’ai enfin ma place. »

 

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23:14 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Pourquoi autant de « colloqués » en Belgique ?

Pourquoi autant de « colloqués » en Belgique ?

(GUTIERREZ,RICARDO; DORZEE,HUGUES; BOURTON,WILLIAM, Le Soir, Samedi 16 mai 2009)


Le nombre de malades mentaux qui, à la demande d’un tiers, font l’objet d’un hospitalisation sous contrainte

Le nombre de malades mentaux qui, à la demande d’un tiers, font l’objet d’un hospitalisation sous contrainte – une « mise en observation » – ne cesse de croître, en Belgique. Ils étaient près de 6.000, selon, les dernières statistiques annuelles. Soit autant que le nombre de condamnés dans les prisons du Royaume.

 

Cet essor n’est-il pas paradoxal, vingt ans après l’adoption de la loi de protection du malade mental ?


Vincent Lorant (V. L.) Cette loi d’humanisation a apporté des améliorations majeures, par rapport à la loi de « collocation » de 1850, à commencer par l’obligation de procéder à une expertise médicale préalable à la mise en observation.


Mais la privation de liberté du patient semble être devenue la règle, alors que la loi la conçoit comme une exception…


V. L. La procédure ordinaire prévue par la loi passe par le juge de paix, qui a dix jours pour statuer après avoir entendu les parties. Mais dans les faits, on a quasi systématiquement recours à la procédure d’urgence qui permet au procureur du Roi d’obtenir une mise en observation dans des délais très rapides, sur la base d’une expertise médicale qui n’est pas toujours menée dans de bonnes conditions.


Pourquoi ?


Marc-André Domken (M-A. D.) Pour plusieurs raisons. La loi prévoit un rapport médical “circonstancié”. Point. Il arrive très souvent qu’il soit dressé par des médecins non spécialisés, un généraliste, un légiste… Les substituts font avec les moyens du bord.


Eric Debersaques (E. D.) En outre, ces expertises sont mal rémunérées et payées très tardivement. Il y a donc peu de volontaires. Une revalorisation avait été négociée, mais on ne voit rien venir !


Caroline Depuydt (C. D.). À Bruxelles, nous avons obtenu du parquet qu’il puisse prévoir une contre-expertise qui doit toujours être réalisée par un psychiatre. C’est bien. Encore faut-il en trouver qui acceptent aux conditions actuelles.


L’intention d’humanisation n’est plus rencontrée ?


V. L. La généralisation de la filière d’exception suppose un retour à la politique asilaire que l’on entendait combattre. C’est la logique sécuritaire qui triomphe. Tous se passe comme si on assistait à une démission de l’ensemble de l’appareil. La règle, c’est l’entrée en psychiatrie bâclée, qui se confond avec une privation de liberté.


M-A. D. La loi a bien sûr toute sa raison d’être, quand elle assure réellement une protection du patient et de la société. Le cas classique, c’est l’adolescent suicidaire, en pleine crise, qui refuse tous soins. Sa famille est dépassée. La loi permet clairement de le protéger.


E. D. Les médecins sont pressés par l’opinion publique, les familles, les médias… La société est de moins en moins disposée à accepter les risques. Les zones urbaines souffrent. La précarité, l’immigration, la misère sociale favorisent les décompressions psychiatriques. Et, au lieu de privilégier la procédure lente, avec le rôle central joué par le juge de paix, on est dans l’urgence, le placement excessif.


Vincent Dubois (V. D.) Sur l’ensemble des expertises psychiatriques requises par le parquet que nous traitons, à Saint-Luc, la moitié sont rejetées, car elles ne relèvent tout simplement pas de la psychiatrie. Le parquet entend mettre en observation des SDF, des sans-papiers, qui ne souffrent d’aucune pathologie mentale ! Nous sentons que la logique sécuritaire – le souci de protéger la société de la dangerosité présumée du malade – domine, alors même que la loi exige que d’autres conditions soient remplies, avant de mettre en observation : d’abord, qu’il y ait maladie mentale avérée, avec péril grave pour la santé et la sécurité du patient concerné, et ensuite qu’on examine préalablement les alternatives à l’hospitalisation sous contrainte.


C. D. Il arrive très souvent que notre unité de 35 places soit saturée. Il faut rajouter des lits, utiliser les trois chambres de mise en isolement. Or, celles-ci sont prévues pour répondre aux situations de crise. C’est dommageable pour les patients et pour la vie dans l’unité. Morale de l’histoire : il nous arrive de lever une mesure de placement avant les 10 jours pour libérer des places. C’est toute la question de la responsabilité médico-légale et de la sécurité des patients qui est posée.


M-A. D. La plupart du temps, les urgences arrivent la nuit ou le week-end, avec du personnel réduit. La police ou l’ambulance dépose le patient, il faut assumer. Imaginez : deux infirmières, la nuit, pour 30 patients, qui doivent fait face à un alcoolique violent. Le plus souvent, il n’est pas collaborant. On dispose de peu d’éléments d’anamnèse. Le psychiatre de garde revient sur place, mais il n’a pas d’assistant. On dispose d’un rapport médical laconique et on ignore tout du rapport de police, des éventuels faits de violence commis. Et il faut apporter des soins de qualité, assurer la sécurité du patient, et lui laisser une liberté la plus grande possible.


C’est la politique de santé mentale que vous mettez en cause…


V. L. Notre système psychiatrique produit de la mise en observation. La force d’inertie du système fait en sorte que de plus en plus de patients retournent à l’asile. Les centres de santé mentale sont peu réactifs, la prise en charge des malades mentaux est très déficiente, dans le secteur ambulatoire. Il n’y a pas d’approche proactive : personne ne va frapper à la porte des malades. Cette proactivité est même perçue négativement, sous prétexte qu’elle violerait la vie privée et qu’elle s’inscrirait dans une logique sécuritaire. Du côté des hôpitaux, qui restent globalement réticents à prendre en charge ce type de patients, il y a très peu d’alternatives à l’hospitalisation contrainte. En Belgique, il faut compter, en moyenne, plus de deux ans entre les premiers symptômes de psychose et le traitement du malade.

 

Quelles alternatives à l’hospitalisation forcée ?

 

La loi qui permet à la Justice d’imposer des soins à un malade mental prescrit que le parquet doit d’abord s’assurer qu’il n’y a pas d’alternative à l’hospitalisation forcée. Y en a-t-il seulement ?


Vincent Lorant (V. L.) C’est tout le problème. A côté des hôpitaux, nous disposons essentiellement d’un réseau de services de santé mentale qui ne s’intéressent plus à la maladie mentale grave – qui ont une approche très psychanalytique, très psychosociale – et de rares possibilités de prise en charge semi-résidentielle. Il faut revoir le financement des centres de santé mentale, en fonction de la gravité des cas traités. Car il est évidemment plus facile de traiter un problème de couple qu’un psychotique.


Il faut aussi former des infirmières psychiatriques. Et les affecter dans les centres de santé mentale, dont elles sont absentes. Etablir, en somme, des soins à domicile psychiatriques. Se soucier davantage de la souffrance… Or on sait que le monde psychiatrique se montre très méfiant à l’égard de cette notion de souci.


Le secteur de la santé mentale doit apprendre à travailler en réseau avec les acteurs du logement, de l’économie, de l’emploi… La déchéance économique accentue clairement le risque d’être mis en observation.


Vincent Dubois (V. D.) Il importe aussi d’améliorer notre capacité de clinicien à tenir compte des désirs et des limites des patients. Davantage les écouter, négocier avec eux les prises en charge : les types de traitements qu’il refuse, ceux qu’il admet… Négocier avec le patient, en dehors des périodes de crise, rend inutile la mise sous observation.


Marc-André Domken (M.-A. D.) A la base, l’hôpital psychiatrique n’est pas là pour prendre en charge les problématiques sociales. Dans les faits, c’est le cas. Beaucoup de patients en errance trouvent chez nous un lieu d’hébergement d’urgence, un endroit pour se poser. Et c’est naturel. Quand on gagne 850 euros par mois, l’hôpital peut être parfois la roue de secours. Mais on sait qu’un hôpital coûte cher et qu’on ne règle rien en acceptant ces gens qui ne sont pas à leur place.


En Grande-Bretagne, plutôt que les soins sous contrainte, il existe un système de proximité qui donne d’excellents résultats. Lorsqu’une crise surgit, le médecin généraliste, l’assistant social – censé représenter les droits du patient – et un assistant en psychiatrie, se rendent à domicile pour évaluer la situation. En fonction de l’état du patient, de sa situation familiale, de l’environnement, on s’efforce de le maintenir au maximum dans son lieu de vie. C’est un beau projet dans un système évidemment plus libéral que chez nous.


V. L. Nos politiques de santé mentale ne considèrent plus la maladie mentale grave comme une priorité. On se préoccupe des problèmes de couples, des crises d’adolescence, mais la véritable maladie mentale est délaissée, on en confine la prise en charge dans les hôpitaux psychiatriques, en dehors des villes. Alors que la plupart des pays européens ont pris le virage de la psychiatrie ambulatoire, la Belgique reste à la traîne. Résultat : les maladies psychiatriques lourdes ne sont plus prises en charge ! Il est temps de revoir la gouvernance des centres de santé mentale, leur mode de financement, de multiplier la palette de services qu’ils offrent, et de les inciter à être proactifs… Il vaut mieux prendre en charge les patients psychotiques dans les services de santé mentale que de les retrouver dans une crèche, couteau au poing !


M.-A. D. Il y a une responsabilité de la société dans son ensemble face à la santé mentale. Les médias, la classe politique, les citoyens, tout le monde se focalise sur l’événement, le spectaculaire. C’est vrai qu’un passage à l’acte, c’est impressionnant. Mais il est temps de mener une politique de santé mentale réfléchie, de terrain, de proximité.


La ministre Onkelinx annonce la mise en place d’équipes mobiles de crise, pour répondre aux urgences…


V. D. Plutôt que dans une stratégie un brin « cow-boy », investissons dans la proactivité des services de santé mentale.

 

M.-A. D. Les équipes de SAMU psychiatrique, c’est une bonne idée. Mais il faut se donner les moyens. Tout est une question de volonté, de priorité et de courage politique.

« Ce sont les psychiatres qui renient la réalité »

 

À la fin des années 50, la prospérité et la modernité technico-scientifique qui font la fierté de la génération ayant connu les crises des années 30 et la guerre, laissent insatisfaite la nouvelle génération et rendent même intolérables à ses yeux les injustices tolérées par les aînés.

 

Des deux côtés de l’Atlantique, la contestation des idéaux des classes moyennes émane de ce qui est un peu leur bastion : les universités. Parmi les nombreux sujets mis en débat : la place du fou – « ou prétendu tel » – dans la société. La contestation de la psychiatre asilaire – en tant qu’auxiliaire du pouvoir – prendra le nom d’« antipsychiatrie » à partir de 1967, dans la foulée de la sortie d’un ouvrage fondateur du psychiatre écossais Ronald Laing (Psychiatrie et antipsychiatrie, éd. fr., Seuil, 1978).

 

Les prises de position de Laing et de son confrère et coauteur régulier David Cooper, tout comme celles du psychiatre italien Franco Basaglia ou de l’Américain d’origine hongroise Thomas Szasz, vont rapidement faire florès au-delà des cercles spécialisés, au point de donner naissance à quelques pensées-slogans fleurant bon Mai 68 (« Un flic dort en chacun de nous », « Libérez les fous », etc.). Cela au grand dam de la plupart des « pères fondateurs », qui en viendront à renier l’appellation incontrôlée. (1)

 

Pour faire simple, les tenants de l’antipsychiatrie soutiennent que ceux que l’on taxe commodément de « fous » essaient simplement de nous dire des choses embarrassantes, que nous ne voulons entendre à aucun prix. « Les psychiatres disent que leurs patients refusent la réalité, explique ainsi le Dr Szasz, professeur de psychiatrie de l’Université de New York. Je dirais plutôt que ce sont les psychiatres qui renient la réalité, lorsqu’ils qualifient de “malade mental” toute personne insoumise, et son comportement inquiétant de “maladie mentale”. » (2)

 

Dans sa dénonciation de l’utilisation de la psychiatrie comme moyen de contrôle social, Szasz n’hésite pas à comparer le rôle du psychiatre vis-à-vis des déviants à celui des inquisiteurs face aux hérétiques au Moyen Âge. « L’expression “maladie mentale” est une métaphore que nous acceptons maintenant littéralement, développe-t-il.Nous disons que les individus sont atteints de maladie, d’un point de vue physique, quand le fonctionnement de leur corps ne se conforme plus à certaines normes anatomiques et physiologiques ; de même, nous traitons de malades mentaux certaines personnes dont la conduite s’écarte de certaines normes éthiques, politiques et sociales. » (3)

 

Une vieille affaire, seront tentés de rétorquer les familiers de Michel Foucault. Dans son Histoire de la folie à l’âge classique (Plon, 1961), l’auteur montre que, dans la société du Moyen Âge, le fou trouvait sa place ; mais l’âge classique (1657 : création de l’Hôpital général) a réduit au silence cette grande folie baroque dont Bosch et Breughel portent témoignage (4). Une exclusion de l’altérité qui se serait perpétuée jusqu’à l’époque contemporaine : ostracisé au nom de la Raison, le fou étant désormais aliéné par la psychiatrie, qui confirme ainsi son étrangeté en la codifiant. Et Foucault de rejoindre Szasz sur ce point : la « maladie mentale » est un fait culturel.

 

Dans les années 80, la révolution conservatrice et les tendances sécuritaires qu’elle charria passèrent par profits et pertes un mouvement par trop connoté « pensée 68 ». L’antipsychiatrie aura toutefois déclenché une prise de conscience des soignants sur leur travail et du pouvoir judiciaire sur la privation de liberté des individus « hors norme ».

 

NOTES

 

(1)F. Tilkin, Quand la folie se racontait ; récit et antipsychiatrie, Éditions Rodopi, 1990, p. 22.

 

(2)T. Szasz, Le péché second, Payot, 1976, p.106.

 

(3)T. Szasz, Idéologie et folie, PUF, 1976, p. 36.

 

(4)Notons que cette thèse fut réfutée point par point par la psychiatre Gladys Swain et le philosophe Marcel Gauchet dans La pratique de l’esprit humain (Gallimard, 1980).

Repères

La « collocation ». Depuis la loi du 26 juin 1990, on ne parle plus de « collocation », mais de « mise en observation ». Il s’agit de la possibilité offerte à la Justice de prescrire des soins psychiatriques sous contrainte à un malade mental avéré, sur simple demande d’un tiers (un membre de sa famille, le bourgmestre de sa commune…). C’est une mesure de protection qui relève du droit civil.

 

L’internement. Il s’agit, ici, d’une sanction pénale, qui peut être mise en œuvre dans le cadre de la loi de défense sociale du 1er juillet 1964 (réformée le 21 avril 2007) : une privation de liberté à durée indéterminée appliquée aux« personnes atteintes d’un trouble mental » qui ont commis un crime ou un délit.

Vincent Lorant

Professeur à la faculté de médecine de l’UCL. Sociologue à l’Unité de socio-économie de la santé. Coauteur d’une étude sur les soins psychiatriques sous contrainte.

Vincent Dubois

Professeur à l’UCL, chef du service de psychiatrie adulte aux Cliniques universitaires Saint-Luc, à Bruxelles. Coauteur d’une étude sur les soins psychiatriques sous contrainte.

M-A. Domken

Psychiatre, directeur médical de l’Intercomnunale de soins spécialisés de Liège (Isosl).

Eric Debersaques

Directeur médical du Groupe hospitalier La Ramée Fond’Roy.

Caroline Depuydt

Chef de l’unité d’accueil spécialisée au Groupe hospitalier La Ramée Fond’Roy.

 

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23:04 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |