14/12/2011

[RERÉSURRECTION !] « SUICIDE = HOMICIDE », par le Sozialistiches Patientenkollektiv (S.P.K.)

Tiré de Faire de la maladie une arme, éditions Champ Libre, 1973.

 

SOURCE : ARTISTECHOMISTERIISTE.BLOG.24HEURES.CH


SUICIDE = HOMICIDE


La paupérisation matérielle est progressiste en ce sens qu'elle contribue à la création d'un potentiel révolutionnaire. Comme on sait, Marx tient compte de ce moment à propos du prolétariat (industriel) - facteur subjectif. Par contre, le bannissement social frappe le " lumpen-proletariat " (chômeurs, malades, délinquants - ceux qui se mettent dans leur tort). Selon l'idéologie dominante, ces derniers sont également exclus du processus social et du mouvement révolutionnaire.

Politiquement, on les considère comme des asociaux ou des anarchistes... " Il n'y a pas de honte à être pauvre»... "Perdre de l'argent c'est beaucoup perdre/perdre l'honneur c'est perdre tout»... les proverbes ne manquent pas pour le dire - esprit objectif.

Outre l'exploitation, le capitalisme engendre la paupérisation matérielle (moment dialectique, selon Hegel, Philosophie du Droit : le capitalisme est trop pauvre pour éliminer la pauvreté qu'il a engendrée).

Au-delà du développement individuel, il produit la peur du bannissement social (la peur à cause de et par le bannissement social) processus historique, qui fait que la conscience a toujours été programmée essentiellement de façon à éviter le bannissement social. Ces deux facteurs, la misère matérielle et le bannissement social, sont mortels : ce sont les instruments de mort de la société capitaliste ; ils lui servent à faire souffrir jusqu'au jour où elle sera elle-même broyée entre leurs meules. La faculté de Médecine, Rendtorff et le ministre Hahn se servent de ces meules, avec plus ou moins de bonheur, comme on le sait, ne craignant pas d'aller jusqu'au meurtre d'un membre du SPK. L'exclusion, le licenciement, l'interdiction visaient également à l'anéantissement physique et à la discrimination sociale (excitation de l'opinion publique).

Dès le premier jour de son arrivée au SPK, celle d'entre nous qui à été tuée à été confrontée de façon peut-être plus immédiate que les autres à ces deux instruments de mort. Pour assurer la réalisation de son désir spontané de collaborer, il lui fallait continuer à s'annoncer comme malade à l'assurance. Outre que l'étiquette "schizophrène" lui donnait déjà un sentiment d'infériorité totale, elle ne voulait pas passer politiquement pour une brebis galeuse. Elle craignait avec raison que son appartenance au SPK soit enregistrée officiellement et lui porte tort (refus de travail, obligation d'aller dans un hôpital reconnu par l'État, si elle voulait continuer à toucher l'argent de l'assurance, etc.). Elle rattachait formellement cette crainte au fait que jusqu'alors Hahn avait refusé de reconnaître au SPK la qualité d'institution universitaire. Comme on sait, en tentant d'échapper au bannissement politique, elle ne fit qu'aggraver sa détresse matérielle.

De même, la tentative de prendre sur soi le signe du bannissement social ( "schizophrène" ) et de le rendre opératoire - par exemple à la polyclinique médicale - n'a pu qu'accroître l'insuccès en ce qui concerne l'établissement de la base matérielle ( "Je n'inscris pas les schizophrènes comme malades», affirmait un médecin-assistant de la polyclinique médicale universitaire).

La deuxième fois qu'elle tenta d'obtenir et de conserver un emploi, elle fut félicitée pour son excellent travail pendant la période d'essai. Pourtant, consciente de son infériorité sociale, elle désespéra de l'attente qu'on avait mise en elle. La situation matérielle du SPK, dont la responsabilité revient à Rendtorff et Hahn, n'offre en effet aucune chance de survie, et encore moins la possibilité d'une "réhabilitation" par étapes. Nous nous réservons expressément le droit y apporter des changements!

L'anéantissement matériel recherché par la partie adverse s'exprime de façon formelle par les mots "Je suis morte" dans sa dernière lettre. La peur du bannissement social va au-delà de la mort : "Je ne voudrais pas être enterrée avec Marx et Lénine." "Je n'ai rien compris" veut dire : Je suis honnête pour savoir que je ne peux pas me comporter activement en face des armes de mort que sont la faim et la misère, c'est seulement ainsi que mon comportement est compréhensible.

Si le ministre Hahn, le recteur Rendtorff et ces cochons de médecins de la faculté de Médecine croient pouvoir s'en laver les mains en toute innocence, ils sont victimes d'une forte illusion de leur perception (cf. Hegel, Phénoménologie de l'esprit, ch. 11).

Un meurtre est un meurtre. Mais les meurtriers en col blanc ne sont pas comme des meurtriers courants, ils sont pires. Ce sont des détrousseurs de cadavres, de répugnants vampires. Quiconque le ressent dans son propre corps (SPK) sait ce qu'il en est.

Mais les meurtres commis par la clique des meurtriers en col blanc, Hahn, Rendtorff et ces cochons de médecins retomberont sur leur tête en vertu du principe de la dialectique inhérente au capitalisme.

23/10/2011

[Post-scriptum] La maladie : un terrain subversif ?

En guise de post-scriptum, un texte de Cédric Tolley, extrait du très intéressant et synthétique 72e numéro de Bruxelles Laïques Echos« Le bon, le fou et le troublant » (Mars 2011), téléchargeable au format PDF sur cette page. L'auteur présente à grands traits les idées centrales et quelque peu ésotériques du collectif SPK (Sozialistisches Patientenkollektiv), par erreur encore associé à la RAF (Rote Army Fraction). Peut-être compléter cette lecture par celle-ci. Quant à Alfredo M. Bonanno, qu'il se fasse offrir un cervo ! Les psychiatres « ou bien ils se suicident, ou bien il faut les tuer ». ^^

Bonne lecture et bon vent !Bisou

 

EDITION DECEMBRE 2011 : “Concept de la maladie”, rédigé en 1971, traduit par Georges Cipriani : http://www.bibliolibertaire.org/Textes/concept_de_la_maladie.doc

 

La maladie : un terrain subversif ?

par Cédric Tolley

 

Considérations autour de la lecture de “Concept de la maladie”. Un texte du Sozialistisches Patientenkollektiv, rédigé en 1971, et traduit de l’allemand par Georges Cipriani. Le Collectif des Patients Socialistes (SPK) a été fondé en octobre 1970 par des patients de la Polyclinique Universitairede Heidelberg (Allemagne). Son objectif est de développer le potentiel révolutionnaire de la maladie pour participer à la mise à bas du capitalisme. Générateurs de textes de doctrine politique, de réflexions sur la maladie, et en particulier la maladie mentale, le SPK prolonge son action dans les mouvements politiques de la gauche radicale des années 1970 ainsi que dans la sphère culturelle. Plusieurs de ses membres ont ensuite participé de près ou de loin aux activités de la Rote Armee Fraktion. Ce groupe politique a, par ailleurs, fait des émules jusqu’en Australie où quelques précurseurs du mouvement musical industriel, issu du milieu de la psychiatrie, fondèrent un groupe de musique nommé SPK qui s’inspiraient des écrits du collectif d’Heidelberg dans leurs chansons. Et leur impulsion n’était pas confidentielle, puisqu’elle a trouvé des prolongements jusqu’à inspirer des groupes de musique plus connus chez nous, tel The Cure, dont le nom n’est pas innocent.

Le texte que nous lisons, “Concept de maladie”, peut sembler ardu tant le développement de la pensée des auteurs s’enracine dans le parler hégélo-marxiste-léniniste qui, depuis les années 1970, nous est de moins en moins commun. Nous pensons cependant que cette expérience mérite d’être relayée car elle montre que les patients, les malades, trop souvent relégués au rang d’objets de la médecine, sont en mesure de prendre leur situation en mains et de se poser en acteurs sociaux politisés (“sujets” disaient-ils). Le texte nous intéresse aussi parce qu’il s’appuie sur une démarche strictement matérialiste et ne fonde l’analyse qu’en l’expérience et la réflexion humaine.

Nous prendrons ici le parti de laisser parler les auteurs, de résumer et de commenter leur propos. En effet, “les mots sont importants” et le fait d’accepter la lecture d’un texte dont le style orienté selon une idéologie à laquelle nous ne sommes pas habitués est aussi une façon de penser en dehors de nos sentiers battus et de regarder notre réalité d’un autre point de vue. Cet exercice montre aussi qu’il est diverses façons d’aborder une réalité partagée et que “le parler” dominant ne doit pas rester en mesure de quadriller la pensée humaine.

Après avoir posé un certain nombre de définitions, dont nous verrons celle qui décrit la relation entre sujet et objet, les auteurs décrivent l’essence capitaliste de la maladie, les conséquences en termes de symptômes, le potentiel d’action et de renversement que permet la prise en charge de la maladie par les patients.

Sujet et objet [1]

Il s’agit dans cette première partie de poser la définition du sujet (qu’actuellement nous nommerions plutôt “acteur”) et de l’objet. Et de montrer le rapport entre les deux. De l’avis des auteurs, les rapports de production capitalistes placent les personnes au rang d’objet (la force de travail) mobilisable au profit de la production. Il importe, pour le SPK, que les personnes prennent conscience de cet état des choses et oeuvrent collectivement à la transformation des rapports sociaux. En faisant des rapports sociaux leur objet, elles s’imposeraient comme “acteurs conscients”.

Sujet est ce qui s'épanouit librement dans les différences. Objet est ce qui se constitue dans le procès d'épanouissement du sujet. II n'y a cependant dans la société bourgeoise que le capital qui puisse s'épanouir librement dans les différences qui déterminent alors chaque singularité. Les individus singuliers ne sont qu'objets des nécessités du procès de valorisation capitaliste qui est le sujet qui détermine tout. Les relations des individus singuliers entre eux ne sont donc que des relations d'objet à objet ; il ne peut aucunement être question de libre volonté, car la volonté n'est que la façon dont les nécessités du capital se représentent pour chacun en particulier.

Mais les rapports de production capitalistes sont eux-mêmes le produit de ces individus en particulier, en ce que ceux-ci se comportent en objet, ils maintiennent en l'état les rapports de production. Ils sont donc à l'égard de ces rapports les producteurs […]. De cette manière passive, ils sont donc eux-mêmes sujets ; mais ils sont absolument objet dans leurs activités.

La dialectique de sujet et objet s'inverse conséquemment lorsque les individus objets singuliers se reconnaissent comme sujet collectif et font des rapports sociaux leur objet en tant que leurs produits. C'est objectivement et subjectivement dans la maladie que se trouve la nécessité de cette inversion. Ce n'est qu'à partir de la maladie que se laisse développer l'identité politique des consciences qui est nécessaire pour faire de la société son objet.

Le dernier passage de cet extrait prête à l’équivoque. Le SPK considère-t-il que la maladie, au sens le plus immédiat du terme, soit l’unique ferment de la prise de conscience et du travail pour la refonte des rapports sociaux ? Ou alors étend-t-il la définition de la maladie à une réalité moins immédiate ? La suite laisse croire que c’est à cette seconde solution qu’il faudra s’attacher.

Maladie et Capital

En effet, ici, les auteurs montrent comment le mode de production capitaliste est en lui-même générateur de maladie. La maladie devant être comprise comme ce qui est mortifère et contraire à la vie.

L’idée générale est que, telle la matière, les personnes, force de travail forcée de travailler et, par là, objets du procès de production, épuisent leur force vitale dans le travail de production.

“[…] la production est immédiatement identique à la destruction des forces productives. Car les exploités sont contraints de vendre leur force de travail qui est leur corps et leur réflexion, donc leur vie, afin de vivoter dans une vie qui n'en est plus une pour eux. Les produits sont particulièrement précieux pour cette raison qu'ils contiennent la vie rompue en eux, l'usure des exploités, leur force de travail. […] Par là l'échange des produits est équivalent à l'échange de vie meurtrie par morceaux ou autrement, de maladie.

…pour produire pour le capital dans ces rapports meurtriers, pour s'abandonner soi-même aux rapports de production, la vie se contredit elle-même et sombre dans la maladie…]. La maladie est donc la force qui maintient en état les rapports et crée pareillement chaque produit singulier ; les produits eux-mêmes sont l'accumulation matérialisée de la maladie des masses. La maladie est une force productive et une force de propagation, expansive comme le capital procède ; la maladie est sujet. Dans ces rapports sociaux la production est égale à une destruction […].

L'individu singulier n'a […] aucune autre possibilité de se maintenir en vie que de sacrifier cette vie au procès de production, donc de la détruire. Ainsi, celui qui produit se métamorphose dans ce procès de production en produit, en marchandise […] afin de vivre, ou, pareillement, afin de satisfaire ses besoins, il doit produire. […] les besoins sont cependant à nouveau le point de départ de ce procès continuel […] et ne contiennent aucune possibilité de satisfaction, mais seulement les nécessités du capital.

Du fait que les conditions générales se représentent comme pouvoir naturel et immuable à l'égard de l'individu singulier, celui-ci ne peut pas reconnaître en quoi la maladie est socialement produite ou en quoi la société est malade. II s'approprie la maladie en tant que souffrance individuelle, comme misère personnelle dont on est fautif, qui doit être gérée individuellement. II prend par là définitivement en ses mains propres l'autodestruction. […] Du malheur inconscient il se développe ainsi nécessairement une conscience malheureuse qui reconnaît l'identité du capital et de la maladie. La lourdeur de la souffrance comme nécessité objective accompagnant la métamorphose devient politique, le malade devient patient.”

Ce serait donc par la conversion de la vie (la vitalité du corps et de l'intellect) en produit de production que le processus capitaliste est générateur de maladie. Les personnes sont réduites à leur force de travail. Il n’est donc pas question pour elles d’envie ou de satisfaction des personnes en tant que “sujet”. Seulement, dans le cadre du système de production (les besoins sont à satisfaire au moyen de la production elle-même), elles sont contraintes de se maintenir (et pour cela de produire) dans un état de survie qui ne permet ni l’épanouissement, ni la prise de conscience immédiate qui feraient passer les personnes de l’état d’objet à celui de sujet.

Les auteurs dénoncent en outre la négation du caractère mortifère du capitalisme en ce que l’apparition de la maladie n’est pas considérée comme résultant des rapports de production mais comme un “coup du sort”, une “misère personnelle” dont celui qui en est frappé doit seul assumer la responsabilité. Pour le SPK, la maladie est une production sociale[2] et doit être reconnue comme telle afin que le malade devienne acteur conscient. Les auteurs semblent considérer que cette prise de conscience est inéluctable telle l’éclosion d’une sorte de “conscience de classe” et qu’elle doit inévitablement aboutir à l’action des malades devenus patients. L’histoire nous montre cependant que cette inéluctabilité est assez incertaine ou qu’elle se fait encore attendre...

Symptômes

Les auteurs du SPK voient les symptômes comme une protestation objective contre les structures sociales. Et ils entendent mettre en lumière le fait que l’individualisation de la gestion des symptômes représente un mécanisme de déni à l’égard des causes de la maladie et, partant, un moyen ultime d’aliénation.

Les symptômes, associés à une lourdeur de souffrance, sont des formes d'apparence de la maladie sociale dans l'individu singulier. Bien que produit socialement, ils sont gérés ou appropriés individuellement. […] les symptômes sont protestation contre les structures fondamentales de la société ; le contexte social produit toutefois les symptômes justement comme étant sans contexte, isolés, individuels […] La tentative de résolution individuelle de la souffrance ne donne qu'une mauvaise infinité seulement, où un symptôme en relaie un autre jusqu'à ce que la vie rongée par la maladie soit définitivement dévorée par le capital.

[…] la maladie n'est pas à quelque chose près le contraire de la santé, mais de la vie. La santé est une qualification des dominants qui ne dit rien d'autre sur elle-même que les symptômes sont établis de telle sorte que le malade s'encastre sans heurts dans le procès d'exploitation. La guérison (y) est alors le procès de l'aliénation de soi […] et être sain signifie alors être mort vivant.

La maladie serait ainsi la conséquence mortifère du système capitaliste et le symptôme serait la marque individualisée de la société malade dans le corps de chacune des personnes malades de la société. Et pire, l’activité de guérison, ne verrait pour seule finalité que la remise en état de produire.

S’il fallait relier ce propos à d’autres collectés dans ce numéro, nous pourrions voir se dessiner un tableau où la question de la santé est moins liée à solutionner l’origine des symptômes qu’au contrôle d’une des victimes du capitalisme : le malade. Ainsi, il faudrait taire l’origine de la maladie, en déresponsabiliser la société et en culpabiliser le malade. Malade qui pourtant ne serait que le porteur du stigmate de la société malade. Ce que d’aucuns nomment “médicalisation du social”, une des modalités du contrôle social et du maintien du statu quo en matière sociale et politique.

Pourtant, les auteurs voient en la maladie, l’occasion révolutionnaire de subvertir l’ordre social capitaliste.

Agitation

De l’eau a coulé sous les ponts et il est difficile aujourd’hui d’imaginer que La révolution sociale naisse spontanément de “conditions historiques” ou de tel ou tel contexte supposé explosif. Pourtant, c’est ce qu’espéraient les membres du SPK.

La question est de “savoir comment l'agir est à développer à partir de la souffrance. […] II est donc question de développer dans ce cadre que les relations d'individu à individu sont (à l'origine) des relations d'objet à objet ; que les pensées et le corps sont préprogrammés par le capitalisme ; que la misère individuelle est identique aux contradictions sociales ; et que le renversement de perspective d'objet à sujet du procès historique n'est à réaliser que collectivement. C'est ainsi que l'inhibition de la protestation, que les symptômes représentent, sera abolie dans la dialectique entre l'individu et la société ; ainsi les énergies des êtres agissants seront libérées à partir des émotions inhibées des patients (c'est-à-dire le souffrant conscient) et que sera précisément activé le tissu explosif qui détruira le système dominant constituant l'homicide permanent. […]

L'ennemi de classe est justement à définir comme tel en ce qu'il met publiquement et légalement en marche l'appareil policier, la bureaucratie et l'armée contre ceux qui développent de manière conséquente leur agir à partir de leur souffrance individuelle (socialement produite).

Ce passage n’en est pas moins intéressant tant il porte les germes de la prise de conscience et de l’envie d’agir collectivement d’une manière qu’aujourd’hui nous préférons parfois dire “citoyenne”. Ce que les auteurs soulignent, c’est le caractère éminemment politique de la souffrance et de la répression que risquent ceux qui prendraient en mains l’idée de politiser la question de la souffrance et de sortir d’une logique stricte de responsabilité individuelle pour mettre à l’index la part du corps social dans son ensemble et les modalités défectueuses du vivre ensemble, productrices de souffrance sociale.

Ils font de la maladie et du symptôme le substrat de la contestation par le biais d’une prise de conscience collective. Ils tirent les origines de cette prise de conscience dans l’expérience sensible des malades : la souffrance, les émotions. Il aura sans doute manqué à ce texte quelques pistes empiriques sur le “comment” les êtres souffrants peuvent se mettre en mouvement et prendre collectivement en charge la politisation du tort qui les mobilise, jusqu’à imposer une transformation des rapports sociaux qui engendrent, étendent et perpétuent ce tort. Et avant cela, quelques explications sur le “comment” les malades deviennent patients, comment ils s’ouvrent à la conscience collective que le SPK suppose inéluctable. Nous savons, notamment depuis les écrits de Robert Linhart[3], que les intérêts objectifs des gens ne sont pas nécessairement le moteur d’une mise en mouvement. Nous savons aussi que “l’inconscience du peuple” supposée par ceux qui se pensent telle une avant-garde éclairée, est souvent loin de se vérifier. Et que, fort malheureusement, la conscience réelle qui est censée présider à l’action n’est en réalité pas une garantie de quelque action que ce soit. Même si elle en reste une condition nécessaire.

NOTES

[1] Les intertitres sont ceux du texte du SPK.

[2] Comme nous le voyons par ailleurs dans ce numéro de Bruxelles Laïque Echos.

[3] Robert Linhart, L’Etabli, Editions de Minuit, 1978.


22/07/2011

Médecine, nazisme, même combat ?

Nul n'est irresponsable de ce qui se passe là où il est concerné (Lucien Bonnafé)

« Les activités des médecins nazis, qui valurent à nombre d’entre eux d’être pendus à Nuremberg, ne furent malheureusement pas les aberrations d’une sainte corporation de guérisseurs auxquelles la terreur d’un régime totalitaire les aurait obligés. Au contraire, il faut les interpréter comme l’expression caractéristique, bien qu’exagérée, des fonctions traditionnelles de la profession médicale en tant qu’instrument de contrôle social. » (T.Szasz)

Sans titre.JPG

 

« On dit les fous comme on dit les nègres, les bougnoules, les Portugais. De là à les exterminer, il n'y a qu'un pas [...] Il suffirait sans doute de peu de choses, une conjoncture politique un peu fasciste, quelques hauts fonctionnaires [...] épris d'ordre, de bien public et de rentabilité ; on trouverait dans la population une immense complicité. Je jure que si demain on parlait de liquider en France, par des moyens doux, cinquante à quatre vingt mille malades mentaux et arriérés [...] des millions de gens trouveraient ça très bien et l'on parlerait à coup sûr d'une œuvre humanitaire, il y en a qui seraient décorés pour ça, la légion d'honneur et le reste. J'affirme qu'on trouverait des psychiatres pour dresser la liste des maladies donnant droit à euthanasie, et pour trier les gens en fonction de ces critères. Et parmi les infirmiers, les administrateurs, les assistants sociaux, tous ceux qui côtoient chaque jour des malades mentaux, beaucoup seraient prêts à débarrasser les hôpitaux psychiatriques et la collectivité d'un nombre important de malades diminués chroniques, réputés incurables, quand ce ne serait que pour pouvoir soigner les autres et leur donner une chance de s'en tirer. J'insiste sur les avantages très réels d'une telle entreprise, sur les intentions très louables qui pourraient la justifier, sur les excellents sentiments, la sincère bienveillance à l'égard des malades dont elle pourrait aisément s'accompagner. Quels que soient les scrupules qui nous assaillent lorsque nous abordons de front, sans y être préparés, cette idée de pratiquer une coupe sombre dans les rangs des malades mentaux. Il ne faut pas croire que venant après un certain mûrissement, et d'ailleurs une préparation technique nécessaire — car cela ne s'improvise point — l'exécution n'en serait vraiment douloureuse pour aucun de nous. Je suis sûr que chacun y trouverait son compte, que beaucoup de familles même nous remercieraient, sans compter qu'une partie non négligeable du déficit de la Sécurité Sociale se trouverait épongé [...] Je défie tout directeur d’hôpital psychiatrique, tout administrateur de la Sécurité sociale, s’il est vraiment sincère avec lui-même, de prétendre que de telles idées ne lui ont jamais traversé l’esprit. »

Extrait de R. Gentis, Les murs de l'asile, Maspero, 1970 ; volontairement provocateur à une époque où, sous l'influence de psychiatres progressistes, la désaliénation était en marche, ce texte est malheureusement devenu aujourd'hui d'une troublante actualité.

cité in MEDECINE ET NAZISME. Considérations actuelles, « A propos de la tentation de salubrité nationale », L'Harmattan, 1997

 « Je souhaite que les responsables de telles "thérapies" soient confrontés à des "procès de type Nuremberg" (!) » (Jeffrey Masson)

« De tous ses bagnes, l'Etat bourgeois nie la personne humaine, l'individu dont il se réclame. Ses asiles valent ses casernes, ses usines et autres geôles. (...) Une fille de vingt ans saine de corps et d'esprit à Saint-Anne, comment ne pas évoquer la Bastille, les lettres de cachet ? » (René Crevel, Un cas social à Saint-Anne)

« L'anxiété demeure pratiquement entière devant le fait qu'aucune conditions sociétales qui ont rendu Auschwitz possible n’a véritablement disparu et qu’aucune mesure efficace n’a été prise pour empêcher ces possibilités et ces principes de produire des catastrophes de même nature que celle d’Auschwitz ; comme l’a récemment énoncé Leo Kuper, "l’Etat territorial souverain réclame, comme partie intégrante de sa souveraineté, le droit de commettre un génocide ou de perpétrer des massacres génocidaires contre les peuples soumis à son autorité et l’ONU, en pratique, défend ce droit." (…) Derrière cette alliance se tient fermemement l’Etat « jardinier » moderne, qui considère la société qu’il gouverne comme un objet à dessiner, cultiver et à débarasser de ses mauvaises herbes. » (Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste)

De Lucien Bonnafé, lire entre autre « Silence(s) de Mort ».

20/07/2011

LE POUVOIR MÉDICAL ?

 « Il est honteux de gagner de l’argent.  Comment les médecins peuvent-ils ne pas rougir quand un client pose un billet sur leur table. Dès qu’un monsieur se met dans le cas d’accepter d’un autre quelque argent, il peut s’attendre à ce qu’on lui demande de baisser son pantalon. Si on ne rend pas de service bénévolement, pourquoi en rendrait-on ? » (Jacques Rigaut, Roman d'un jeune homme pauvre).

« Par leur nature propre, les hommes de science sont portés à toutes sortes de perversions intellectuelles et morales. Leurs vices principaux sont l'exagération de leurs propres connaissances et le mépris envers tous ceux qui ne savent pas. Donnez-leur le pouvoir et ils deviendront les plus insupportables des tyrans » (Bakounine).

acv.JPG

LE POUVOIR MÉDICAL ?

 

LA RELATION MÉDECIN-MALADE : UN CUL-DE-SAC

Tout le monde s'accorde pour dire qu'aujourd'hui les relations entre les gens s'appauvrissent. Bonjour, ça va, il fait beau, les sports, les performances de la Renault 12, les programmes de télé... les autres aussi quelquefois : mais les autres sont vraiment des cons et il n'y a aucune raison de leur « sacrifier » quoi que ce soit, rien à en attendre. On se le répète, on s'en persuade et on y trouve la justification de son enfermement : on est piégé !

A l'heure où les gens ne communiquent plus, pour l'essentiel, que par l'intermédiaire de la télévision et de la presse « d'information » qui les manipulent : la relation médecin-malade est là ! Comme la putain, moyennant finances, le médecin vient au secours de la famille et de la société. Une putain raffinée, plutôt une call girl. Mais, reconnu d'utilité publique et ses actes remboursés par la Sécurité sociale ; le médecin ne contrevient pas aux bonnes mœurs et, s'il s'occupe du corps, il va sans dire que le sien propre est esprit et science, il n'est pas concerné. Nous voyons pourquoi (et comment) il « faut » qu'il en soit ainsi.

En médecine, aujourd'hui, il est de bon ton de mettre en avant « la relation » — la relation à deux bien entendu : on l'étudie, on la fignole, on apprend les secrets de la « neutralité bienveillante ».

Dans « la relation », la psychologie va venir au secours de la science défaillante, au secours du spectacle d'abord avec ses rôles. Un demandeur malade, nu, infantilisé, acceptant. Un répondeur sain, savant, aseptique, bienveillant, dont l'autorité est, par là même, incontestable. Passons sur le mobilier, le décor, qui renforce l'autorité. Le spectacle médecin-malade est bien rodé par des siècles de mise au point : on l'appelle le « colloque singulier ». Le malade et le médecin sont éternellement seuls ; solitude à deux garantie par le « secret médical », une des règles d'or de la profession qui, nous le verrons, garantit, du même coup, bien autre chose.

Le « colloque singulier » trouve des justifications technico-scientifiques précises. On sent cependant qu'il y a des choses qui ne vont pas bien, les rouages se grippent : on met de l'huile, c'est tout. On est tellement habitué à ce jeu qu'on est incapable d'en envisager un autre. On assiste dans les sphères médicales les plus « avant-gardistes » à des modifications, des « améliorations » ; le théâtre moderne prend la place du théâtre classique, mais c'est toujours le théâtre. Essayons d'analyser un peu la pièce.

La relation est un jeu dangereux. Chaque relation porte en elle un risque de déséquilibre : la parole échangée avec quelqu'un risque toujours de mettre en évidence une contradiction, une faiblesse, une faille dans n'importe quel équilibre et de le détruire (que cet équilibre soit dans le domaine de la « maladie » ou dans celui de la « bonne santé »). On pourrait dire aussi : mettre en évidence, dans l'équilibre, les éléments de déséquilibre de telle sorte que celui-ci puisse être gravement remis en cause.

Chacun trouvera en lui des exemples, car il en va de la relation médecin-malade comme de toute autre relation entre les gens. Aujourd'hui, le déséquilibre va croissant en chacun de nous et dans la société en général. C'est une des raisons qui permettent et font que la relation entre les gens s'appauvrit, se raréfie. Le jeu de la relation est prometteur de mises en cause collectives ou personnelles : on en a peur, et on s'enferme (on peut aussi se faire enfermer !). C'est dire aussi l'importance de la constitution d'un corps de spécialistes de la relation.

« Dans l'intérêt de la santé, les rassemblements de plus de deux personnes sont interdits. » On ne force pas, que je sache, sur les locaux collectifs dans les ensembles modernes : quand il y en a, il est bien rare qu'une administration dévouée et spécialisée (dans la relation notamment) ne les dirige pas. Cela dit, revenons au médecin : on peut se rassembler avec lui. Mais celui-ci, dans l'intérêt de tous, y compris de lui-même, il va falloir l'armer, l'assurer contre les risques de mise en cause profonde des autres et de lui-même. Le médecin est un spécialiste dévoué : le danger qu'il représente est à la mesure de son importance dans le maintien d'un système social ; il détient dans son fichier des tas de secrets bouleversants (socialement).

On comprend que les médecins apprennent que la relation doit être manipulée avec douceur et qu'une parole ou un acte puisse être facilement taxé de « sauvage », garantie de science et d'expérience à l'appui (psychothérapie sauvage !). On comprend que le médecin soit armé, ait des « défenses » que lui apportent de longues études « scientifiques », une expérience de l'odeur, du froid, de l'exclusion et de l'anonymat hospitalier, un standing de bourgeois, une neutralité et un apolitisme allant de pair avec lui, une relation d'argent..., toutes choses contrebalançant bien l'angoisse existentielle du médecin !

Sous le prétexte, psychologiquement défendable, d'écarter les rapports émotionnels de la relation, on va masquer le risque de mise en cause sociale en niant ces rapports par tout le rituel qui les entoure et qui vient en aide aux « défenses » acquises par le médecin. On va stériliser la relation en l'isolant hors du réel.

D'abord, on simplifie le problème en donnant à la relation un caractère exclusivement duel : le tête à tête de deux personnes « bien élevées », c'est-à-dire acceptant leur rôle.

Pour le malade, le médecin est un être un peu merveilleux qui le connaît, tandis que, lui, ne le connaît pas, et d'ailleurs il ne tient pas à le connaître. Un peu de mystère convient bien à ce spectacle, dans une ambiance de confiance et de respectabilité. Le médecin lui donne tout, bons médicaments et bons conseils d'homme de science et d'expérience ; lui, n'a rien à lui apporter sinon une demande, des symptômes, et de l'argent (de toute façon, un acte médical n'a pas de prix ! — l'argent : ce sont les « honoraires », car, si l'on paye d'un salaire un ouvrier ou un ingénieur, on honore un médecin !). L'argent précise bien le sens de la relation.

Et puis le médecin sait. Son savoir, sa « science », le protège contre l'émotion : il n'est qu'une machine perfectionnée douée de « réflexes médicaux » (symptômes diagnostic traitement), il n'est pas concerné. Il ne tombe pas amoureux de sa malade, ce qui n'est pas un mal en soi, mais surtout il n'est pas remis en cause par le dialogue. D'ailleurs, peut-il y avoir un dialogue ? car sa science le différencie du malade (il est donc sain) et lui permet en outre de le dominer. 7 à 10 ans d'accumulation de connaissances aussi diverses que variées ont fait de lui ce savant, cet homme hors du commun. De ce « savoir », il résulte un franc et honnête sentiment de puissance (honnête, naturellement, puisqu'il s'agit de faire du bien !), bonne défense contre l'émotion ; mais surtout il en résulte un pouvoir sur les gens, qui va bien au-delà de ce que pourrait légitimer ce « savoir ». Ce pouvoir est accentué et confirmé par une situation sociale et un standing de petit bourgeois cossu, sinon de bourgeois.

Etrange, puissant et paternel, le médecin est d'un autre monde ; celui des notables, mais de ceux qui connaissent les profondeurs du corps et de l'âme, savoir dont ils ne font pas forcément étalage. Distingués, mais discrets : neutres, apolitiques, ne prenant pas parti, ils ne se situent de toute façon pas sur le même plan. Sachons garder nos distances, notre rang ! Il n'y a pas de dialogue.

Le secret médical vient assurer le tout. Hors du cabinet médical : c'est le silence sur tout ce qui s'y dit. Certes, personne ne tient, au moins dans les conditions culturelles et économiques d'aujourd'hui à ce que son état de santé soit crié sur les toits : qu'il s'agisse d'une blennoragie, ou de n'importe quel handicap physique, notamment une maladie chronique. Et pourtant le secret médical permet de masquer le caractère social de la maladie et de ses causes les plus importantes (cadences, répression sexuelle, logement, famille...) et d'empêcher que soient prises des mesures thérapeutiques ou préventives de caractère collectif, aidé en cela par le caractère unilatéral d'une relation qui s'obstine à aller dans le même sens : du malade au médecin, en ce qui concerne les renseignements importants (symptômes et conditions de vie, environnement des symptômes sur le plan de l'individu, mais aussi sur le plan social (environnement de l'individu) ; du médecin au malade en ce qui concerne les conclusions, les directives. On s'interdit de livrer à la collectivité (les individus en société) les éléments d'un débat qu'elle est seule à pouvoir résoudre.

La demande du malade se modifie et notamment devient plus critique ; la Sécurité sociale ainsi que des organismes plus spécialisés, tel le Planning familial, deviennent des éléments de contrôle et de contestation gênants pour le pouvoir médical ; on a vu récemment les démissions de médecins perdant leur pouvoir au mouvement du Planning familial. Le statut social et le standing des médecins de l'ère technocratique se dégradent quelque peu. Les Planchon de la médecine, psychiatres ou « psycho-somaticiens », se mettent au travail, mais ils ne peuvent aller jusqu'à modifier l'essentiel du spectacle, sa colonne vertébrale : la relation médecin-malade à sens unique et les rôles jamais intervertis (même si l'on peut évoquer le psychodrame). Qui plus est, nous allons voir qu'ils ne font souvent qu'accentuer la distance qui sépare le médecin du malade et la justifie « scientifiquement ».

On voit désormais des médecins à l'écoute de leur malade ; la pseudo-neutralité politique est élevée au rang de « technique d'écoute » et prend le nom de « neutralité bienveillante » ; on parle beaucoup aussi de « disponibilité ».

La psychologie, qui prend rang de « science humaine », utilisée par les représentants de la même idéologie, non seulement justifie mais encore accentue le théâtre. De plus, la psychologisation des problèmes va les multiplier et les éparpiller à plaisir. On n'est pas un ouvrier ou un bourgeois soumis à un nombre relativement restreint d'agressions qui nous sont communes : on devient un « fils d'alcooliques », ou « l'ambiance du ménage parental était tendue », ou « la mère était hystérique », ou encore « paranoïaque ». Chacun a sa formule, sa maladie, sa personnalité, quoi ! Chacun sa solution personnelle, c'est une bonne façon d' « oublier » les solutions collectives, et de les faire oublier.

A tous les niveaux, sous le couvert d'une science que la psychologie rend à la fois plus humaine et plus scientifique, une « vérité » en masque une autre, essentielle. De telle sorte que, si on peut soigner, on s'interdit de guérir. Ou plus exactement la possibilité de soigner empêche de voir tout ce qui devrait être fait pour guérir et aussi prévenir.

On voit aussi des médecins se mettre en cause (ou en frôler le risque !). Ils sont moins biologistes et plus psychologues : nouvelle science, nouveau vernis. Comme dans les congrès d'architectes, où se pressent des constructeurs de cages à lapins inlassables, on parle beaucoup d'urbanisme, il est peu de congrès médicaux où l'on ne se gargarise d'un peu de « psychiatrie pour le praticien » et même d'un peu d'écologie. Mais, dans un cas comme dans l'autre, la continuation de la démarche nécessite des choix politiques et économiques impossibles. La société marchande ne laisse pas rêver, a fortiori ceux qui la protègent ! Les médecins ne se mettent en cause d'ailleurs que devant d'autres médecins : par exemple dans les groupes Balint [1]. Le but exprimé est ici de rendre de meilleurs services, de mieux répondre à la demande du malade de prise en charge et d'exclusion de la maladie. Mais cette prise en charge et cette exclusion sont contradictoires avec l'objectif de « guérison », nous l'avons vu. Celui-ci passe par la prise en charge de l'individu par lui-même pour défricher, dénouer une réalité pathogène qui est derrière son dos quand il regarde le médecin. Ce dernier la regarde à sa place : étant donné que le médecin sait, il lui donne son corps, et ses yeux pour le regarder à sa place et regarder aussi cette réalité... afin qu'il remette les choses en place. Mais le regard du médecin, dans une société de classes, n'a pas les mêmes intérêts à défendre que celui du malade. Et les choses vont être remises en place selon les critères de valeur du monde bourgeois. Passation de pouvoir. Le tour est joué, tout le monde est content, même ceux qui sont bernés. Les médecins ne se mettent en cause que pour ne pas risquer d'être mis en cause socialement.

Il reste que, poussée dans sa logique, l'idée psychosomatique peut aussi mettre sur la voie de la remise en cause des murs du cabinet médical, de l'exclusion de la maladie dans le secret de la relation. On modifie, on améliore et un jour cela vous saute aux yeux : le véritable « piège à cons », le truc dont il faut sortir, c'est la relation médecin-malade elle-même. La relation à deux, imperméable, l'enfermement, le repli sur soi.

La relation n'est qu'une illusion, de la poudre aux yeux : par son caractère unilatéral, par le secret qui l'enferme, la consultation médicale n'est que la continuation du monologue intérieur du malade. Le monologue tourne en rond, et c'est précisément ce qui l'a rendu malade et conduit chez le médecin pour y être pris en charge.

Le cabinet médical est le cul-de-sac où viennent se perdre les armes de la révolte. Chacun s'y rend, l'un après l'autre, et la reddition s'y déroule seul à seul : le soumis face à l'un des représentants de son maître. Il n'y a pas de honte à ça, mais il n'y a aucune raison non plus d'être fier d'être malade ! Mais, dira-t-on, le bourgeois aussi est malade ! Qui dit que le bourgeois n'est pas lui aussi victime des contradictions du système qu'il dirige — lui aussi est aliéné. Ce serait trop simple !

Quand nous disons « révolte » (et non révolution), nous voulons souligner que les problèmes ne sont pas résolus pour autant, si le cabinet médical change de rôle : encore qu'ailleurs le médecin en tant que tel n'a rien à dire. En fait, son silence actuel est une parole conservatrice (quand il parle, c'est pire !) par définition ; d'autre part, il empêche la démarche politique (curative et surtout préventive) en la court-circuitant par sa prise en charge. Le médecin engrange tout de suite les armes que le malade lui apporte en excluant le malade et sa maladie dans la relation, le cabinet médical et son fichier secret, en enfermant le malade dans son corps et, au mieux, dans la seule dialectique de son corps et de son esprit.

Pour détruire ce masque que constitue la médecine, il semble que l'on ne puisse guère compter, par définition, que sur les malades. Pourtant, nous avons vu que ce masque correspond à leur demande : ce qui rend une attitude attentiste quelque peu aléatoire. On peut sans doute aussi s'appuyer sur de nombreux médecins qui, le plus souvent inconsciemment, étouffent parce qu'ils ne sont pas satisfaits de leur bricolage et de leur impuissance à guérir réellement, et parce que leur cabinet est un lieu clos et aseptique, un cul-de-sac sans perspective, où vient s'épancher et se perdre jour après jour la misère psychique et physique de leur quartier. C'est ainsi sur le jeu dialectique de l'action de quelques médecins et d'une minorité de malades dont la demande est différente que nous fondons notre espoir d'une rupture.

Jean CARPENTIER, Tankonalasanté (TKN° 4, novembre 1973

Notes

[1] Groupe Balint : groupe de médecins qui se réunissent régulièrement, pour parler ensemble, généralement en présence d'un psychiatre, de la manière dont ils exercent leur métier et des problèmes (notamment d'ordre personnel) qui peuvent se poser à eux.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------

QUEL POUVOIR ? *

* Réponse à Jean Carpentier.


L'idée est lancée : on n'a jamais tant parlé du pouvoir médical que depuis qu'il n'existe pas ; qu'on en parle pour le louer, le mépriser ou le critiquer, il me semble que le résultat est le même : on participe ainsi à l'entretien de son illusion.

Au fond, quel est le problème ? Le surgissement dans la trame de la vie de quelque chose qui, a priori, est tout à fait arbitraire : la maladie. Il s'agit de quelque chose d'absurde, d'aberrant, de dépourvu de sens ; la tuile, le pépin... mais qu'est-ce que j'ai donc fait au bon Dieu ? Toute une vie qui semblait tourner rond (boulot, famille, traites à payer, télé, etc.) se met tout à coup à devenir problématique : qu'est-ce qui se passe, qu'est-ce qui va se passer, qu'est-ce que j'ai fait, à quoi bon, etc.

Si, au lieu d'être « médecin-généraliste-dans-une-petite-ville-de-la-banlieue-de-Paris », tu étais le sorcier d'une tribu d'Amérique centrale (par exemple), tu invoquerais toutes les divinités, les forces, les ancêtres, etc., qui sont habituellement responsables de la continuité des significations à l'intérieur de ton groupe social (ce qu'on appelle la tradition) et à travers les mythes de ce groupe social tu mêlerais toutes les questions qui jaillissent chez le malade et ses proches avec les fils directeurs de la vie symbolique du groupe, c'est-à-dire avec les principaux thèmes que les mythes ont pour rôle de véhiculer et d'organiser. Le résultat de ton intervention shamanique serait que ce qui arrive au « malade » prendrait un sens dans la vie normale du groupe social ; l'absurde de la maladietrouverait un sens dans le jeu des forces qui sont, dans ce que nous sommes réduits à appeler la « culture », responsables du sens de la vie.

Mais, dans ta banlieue, en plein XXe siècle européen, qu'est-ce qui est à ta disposition ? Ton malade vient te voir avec sa question sur le sens de la maladie (c'est-à-dire sur le sens de la vie et de la mort) et tu lui réponds : pénicilline, actapulgite, valium, arrêt de travail... A quel mythe ayant une efficacité sociale vas-tu pouvoir faire appel pour que ta réponse recrée le SENS perdu ? Dépourvu de tout pouvoir authentique sur la réalité sociale de son patient, c'est-à-dire sur une réalité sociale qui n'a plus aucun symbole à sa disposition pour s'organiser comme quelque chose qui a un sens, il ne reste au médecin que la voie d'un pouvoir imaginaire qui est pure violence et pure destructivité. Dès lors, il s'agit en effet de l'affirmation arbitraire, dé-réelle (dans la mesure où le réel, c'est la vie sociale des gens) et hypertrophiée d'un pouvoir qui ne peut plus se manifester autrement que comme un gigantesque système de brimade et d'humiliation ; à la limite, c'est le nazisme comme forme exacerbée d'une toute puissance imaginaire.

Le paradoxe, apparent, par lequel je commençais cette réponse pourrait donc se reformuler ainsi : n'ayant plus aucun pouvoir sur la réalité du SENS (de la vie et de la mort), le médecin se réfugie dans une attitude crispée et s'épuise à manipuler les signes de l'illusion de son pouvoir (standing vestimentaire et architectural, parler lointain et magistral, effets verbaux et gestuels d'intimidation, etc.).

Coupable ? Complice ? Victime ? Quelle est la place du médecin dans cette gigantesque farce ? Il me semble qu'un parallèle instructif peut être fait entre l'étudiant en médecine et l'étudiant en lettres : dans les deux cas, les études sont abordées avec l'arrière-pensée d'une fonction prestigieuse : la médecine absolue pour l'un, la pédagogie absolue pour l'autre. Dès qu'ils sont aux prises avec la réalité de leur métier, c'est « la crise », car l'image à laquelle ils se sont identifiés n'a rien à voir avec la pauvre pratique, sans la moindre parcelle de ce que j'appelle un pouvoir authentique à leur disposition. Ils « craquent » tous les deux : le littéraire se déprime, le médecin devient paranoïaque, car il a, lui, à sa disposition les éléments formels du prestige (le fric et son pouvoir de tout acheter) ; il est très souvent à la limite du véritable délire de persécution : « on veut tout me prendre », dans lequel ON, c'est la Sécurité sociale, les syndicats, les technocrates, les « rouges » qui sont au gouvernement, etc. Il ne reste plus dès lors au médecin qu'à jouer à échanger son fric contre tous les éléments formels de la puissance sociale, et à parler sans fin du « pouvoir médical » pour bien se persuader qu'il existe. Bien sûr, le médecin est en proie au même non-sens social que n'importe lequel de ses patients : il n'a à sa disposition aucun symbole, aucun mythe efficient pour l'aider à vivre le fait qu'il est mortel ; or, il doit, de par sa fonction sociale, supporter non seulement sa propre mortalité, mais aussi celle des autres.

A mon avis, tel est bien le problème : nous devons tous mourir un jour ou l'autre, et il n'existe plus aucune structure sociale qui aide à métaboliser le monstrueux non-sens de la mort. Chacun attend la mort seul, devant sa télé ou son verre de rouge ; et le médecin comme tout le monde, alors qu'on lui demande (ON = les malades, la société en général) d'être à lui tout seul ce mythe, ce ciment social qui n'existe pas. Il me semble qu'à côté de ce problème tous les autres ne sont que des conséquences ou des corollaires, en particulier le problème de savoir si le médecin appartient ou non à cette hypothétique « classe bourgeoise », si c'est en collaborateur ou en victime qu'il faut le situer dans cette classe, etc.

Pour essayer de clarifier ma pensée, j'ai caricaturé le devenir du médecin en ne montrant qu'une seule voie dans laquelle il peut s'engager : voie délirante, au niveau personnel ; fasciste, au niveau collectif. Mais il n'est bien entendu pas obligatoire que le médecin adopte la voie la plus réactionnaire ; la preuve : le travail que tu fais ou que peuvent faire, d'une autre façon, un certain nombre de médecins passés par les groupes Balint. Je ne partage d'ailleurs pas entièrement la critique que tu fais de ces groupes. Il me semble que la critique que tu fais est plus celle du « balintisme » comme nouvelle idéologie médicale qui consiste à vouloir soigner l'esprit comme on soignait jusque-là le corps sans que rien de la fonction soignante soit contesté. La « pratique Balint » stricto sensu aboutit en fait à des questions et à des angoisses qu'il n'est plus possible d'éluder derrière une pratique enclose dans le silence du « colloque singulier ». Le livre de Ginette Raimbault et de onze pédiatres paru sous le titre Médecins d'enfants [1] montre remarquablement ce qu'il en est.

Par exemple, quand tu dis : « les médecins ne se mettent en cause que pour ne pas risquer d'être mis en cause socialement », il me semble que tu sautes un certain nombre d'étapes dans l'argumentation, pressé que tu es de montrer que les médecins sont décidément de sales types, et ce au risque d'affirmations à la limite de la démagogie. Si, en effet, les structures de représentation du corps médical (l'Ordre) sont essentiellement composées de vieux retardataires cela tient, me semble-t-il, au moins autant au fait même de la délégation de pouvoir et de la représentation qu'à une sorte de connerie ontologique des médecins pris un à un. La phrase que tu as écrite devrait être complétée par les arguments suivants : si les médecins se mettent en cause, c'est avant tout un phénomène social qui traduit une crise déjà présente au moins autant chez les médecins que chez monsieur-tout-le-monde. Il est sûr que si aucun malaise n'avait existé dans ta clientèle, tu n'aurais jamais eu l'occasion de faire tout ce que tu as fait, ni qu'aucun des participants des groupes Balint n'y serais jamais allé. Ce qui crée la crise d'identité des médecins, c'est l'évolution des structures sociales à laquelle le médecin est soumis autant que les patients.

Face à ce malaise, il existe, me semble-t-il, deux nécessités : la première est le but explicite de la pratique Balint : remettre en connection les événements morbides avec ces « mythes individuels » que sont les fantasmes de chacun ; c'est un travail sur le sens qui, à mon avis, ne peut pas être négligé, sous peine de démagogie et de manipulation sociale. Il ne s'agit en aucun cas d'une psychogénèse « à tout prix » des phénomènes morbides, mais d'un travail sur le sens ; en d'autres termes, ce n'est pas un travail de type causaliste. Il ne s'agit pas de rechercher une linéarité causale « tête corps », mais de retrouver les connections dans l'ensemble des mythes individuels. C'est pourquoi la pensée de la « gauche médicale » qui veut à tout prix établir une « économico-socio-psychogénèse » me paraît dangereuse : qu'est-ce qui la différencie de l'idéologie dominante : une maladie = une étiologie ? Il ne reste plus alors qu'à « agir » sur la cause (les monopoles ?), et tout est prêt pour ça : syndicats, partis, etc. Soit dit entre parenthèses, une médecine enfin « scientifique », c'est-à-dire une médecine qui serait enfin capable de dire avec précision : telle maladie = tel bacille + tant de misère sexuelle + tant d'habitat insupportable + tant de boulot con, serait, si elle était possible, le fin du fin de l'actuelle idéologie médicale : à chaque événement une cause et à chaque cause un événement. CQFD.

La deuxième nécessité consiste à « sortir de mon bureau, mais aussi de ma salle d'attente » et là je pense que je n'ai rien à t'apprendre, car si on ne veut pas en crever, c'est une nécessité vitale ; tu l'as sentie bien avant moi et tu as vu les réactions que cela entraîne : il est interdit de parler avec les gens de son malaise, de sexe, de plaisir possible... Et pourtant il est urgent que nous nous donnions les moyens de parler entre nous, car le plaisir est avant tout un rapport social ; car la mort et l'agressivité doivent être métabolisées en commun si on ne veut pas étouffer à bas bruit dans un silence individualisé qui est déjà la mort. A quand ces grandes fêtes païennes au cours desquelles on détruit ce qu'on a eu tant de mal à fabriquer pour se l'offrir les uns aux autres ?

Le problème n'est donc pas tant celui d'un lugubre « pouvoir médical » : qu'ai-je (et qu'as-tu) à faire du sentiment d'humiliation du patient devant moi (devant toi) quand il attend un arrêt de travail que je suis (tu es) incompétent à donner ? Si c'est un problème, c'est pas le mien (le tien) d'abord. Le problème est bien plus celui d'une vie et d'une mort qui, faute de prendre sens pour tout le groupe social, diffusent quotidiennement comme une mort de la vie et qui sont attribuées à des « spécialistes » qui vont en crever s'ils ne font rien rapidement. Et pour faire quelque chose, il faut partir du constat de notre impuissance médicale.

Claude MARITAN, Tankonalasanté N° 4, novembre 1973

Notes

[1] Editions du Seuil, Paris, 1973.

--------------------------------------------------------------------------------------------------------

L’IMPUISSANCE MÉDICALE *

* Article écrit pour TK, paru dans Le Monde du 2 octobre 1974, à l'occasion des Entretiens de Bichat, grand rassemblement médical d'enseignement postuniversitaire.

Films, débats, tables rondes, interventions courtes et précises, conférences audio-visuelles. Pendant neuf jours. Des milliers de médecins praticiens, des grands patrons. Les « Entretiens de Bichat » débutent à la fin de cette semaine. Un énorme programme qui a l'ambition d'embrasser l'ensemble de la pratique médicale, de la chirurgie à la psychiatrie. Programme à l'intention des praticiens auxquels est rappelé l'article 4 du code de déontologie : « Il est du devoir du médecin d'entretenir et de perfectionner ses connaissances. »

Sans aller à l’encontre de ce désir et de ce besoin légitime de perfectionnement des praticiens, nous pouvons en profiter pour nous poser quelques questions embarrassantes.

En effet, si l'énormité du programme de ces journées force l'admiration, elle a aussi quelque chose de suspect. On peut se demander notamment s'il s'agit vraiment d'une œuvre utile à la pratique du médecin de quartier, ou s'il ne s'agit pas plutôt d'un grand spectacle que la médecine se donne à elle-même et voudrait donner d'elle-même à son public ?

De fait, s'il ne trouve pas forcément dans cette manifestation scientifique la réponse aux problèmes de santé de ses clients, le médecin y puisera au moins la force et l'assurance confortante et justificatrice que peut donner la grand'messe à un croyant. Perdu dans son quartier, confronté aux problèmes insolubles de la vie quotidienne de ses clients, sur les finances desquels il vit, confronté aux misères pathogènes qui mettent en cause chaque jour son savoir, son pouvoir et sa propre vie quotidienne, il aura la satisfaction de retrouver au contact de ses maîtres l'idée depuis longtemps oubliée que « la médecine est assurément une science » (Professeur Jean Bernard).

Quant à ses malades, ils apprendront, directement (presse, radio, télévision) ou par son intermédiaire, cette même vérité rassurante et lénifiante. Bercés par les espoirs d'opérations prestigieuses et d'appareillages ou de médicaments nouveaux propres à faire barrage à la mort, ils accepteront de mieux en mieux de mourir psychiquement ou physiquement, mais inexorablement, des fumées, du bruit, des transports, des cadences industrielles, du travail posté et des heures supplémentaires, de l'école répressive, d'une famille fermée, d'une sexualité sommaire, d'un logement étriqué, d'un crédit bancaire aliénant, de la solitude et de l'ennui d'un monde tout entier tourné vers la production et la consommation de marchandises... et demain la conquête du cosmos... et demain la lune... oui, mais aujourd'hui ! Laissez-vous faire, dormez en paix, la médecine tient bon, drapée dans sa science !

Cette dimension de la pathogénie, qui est le constat quotidien de la médecine praticienne de quartier, apparaît bien peu dans le programme des Entretiens de Bichat : et le médecin de quartier qui n'y connaît pas grand-chose et qui n'y peut rien risque de ne pas s'y retrouver. Ne serait-il pas temps, alors que depuis des décennies la médecine progresse indiscutablement de découverte en découverte, et que parallèlement (et contradictoirement) il est revendiqué toujours plus de médecins, d'hôpitaux et de personnels hospitaliers, de crédits pour la santé, ne serait-il pas temps de proclamer, par-delà son savoir de plus en plus raffiné, l'impuissance de la médecine ?

Ce que cache au malade, comme au médecin, cet étalage de science, ne serait-ce pas l'essentiel ?

Prenons deux exemples simples.

Madame Durand est fatiguée. L'examen montre à l'évidence qu'il n'y a rien là qui relève de la science médicale. Mais la discussion avec elle montre aussi clairement qu'elle en a tout simplement ras-le-bol : deux enfants jeunes, un mari rarement présent et plutôt alcoolique, une vie sexuelle et affective pauvrette, deux heures de transports, une importante activité ménagère qui s'ajoute à sa journée de travail debout à l'usine, etc.

Sa demande explicite : des fortifiants et un arrêt de travail. Sa demande implicite (inconsciente ?) : faire qu'elle accepte sa vie.

Je sais bien ce qu'il faudrait pour que Mme Durand ne soit pas fatiguée, et je crois bien qu'elle-même n'est pas loin de le savoir. Mais, précisément, elle me demande de l'empêcher de savoir. Elle ne veut pas le savoir. Car sa vie est engagée, économiquement et culturellement, de telle sorte qu'elle n'a pas d'autre choix que de continuer, pas d'autre perspective possible. Alors, à quoi je sers ? A la demande de Mme Durand, je vais contribuer à masquer par mon activité scientifique, qui n'est pas dénuée de fondement (ce serait trop simple !), la réalité des causes de sa fatigue. Dans le secret de mon cabinet, je sépare cette fatigue de ses causes, je lui donne même un nom : « asthénie », je la prends en charge et la traite activement : vitamines, calmants, repos, conseils pleins de sagesse et lourds de savoir. Et je renvoie Mme Durand à son état antérieur. « Comment ça va ? » « Bof ! pas mal ! j'en ai un peu marre, les enfants, le ménage, mon mari, je m'ennuie un peu, mais c'est bientôt les vacances... Et puis... tant qu'on a la santé... »

Le jeune Tellier a une angine. Il vient me voir, je lui donne des antibiotiques pour tuer ses microbes. Pourtant je sais qu'il y a des microbes partout et que tout le monde ne fait pas des angines à répétition comme le jeune Tellier. « La cause » n'est donc pas le microbe. La cause première est ce qui a fait une telle blessure à l'organisme que le microbe a pu y proliférer à son aise. Pourquoi ne cherche-t-on pas à soigner la blessure en question ? Pourquoi ne soigne-t-on que ce qui est apparent : l'angine, qui n'est que le symptôme de cette blessure ? Car, alors, nous laissons la blessure ouverte à des attaques ultérieures parfois plus graves : nouvelles angines, bronchites, néphrites, ou changement complet de symptôme, à type de « dépression nerveuse » ou de fatigue par exemple.

Parce que cela ne regarde pas « l'homme de science » dont parle le Professeur Péquignot [1]. Cela sort de son champ de responsabilité, ou tout au moins de sa science. Mais qu'est-ce donc que cette science qui laisserait de côté certaines des données un peu trop complexes d'un problème que par ailleurs elle n'hésite pas à prendre en charge ?

On pourrait multiplier les exemples qui montrent que l'essentiel de la pathologie qui se présente au médecin de quartier est loin de ce que traitent les chercheurs dans les murs hospitaliers. La pathologie hospitalière vient après et, en quelque sorte, dans l'évolution de la pathologie du quartier.

Ici, il est inutile d'aspirer à la belle clarté cartésienne : à tout effet une cause, à tel effet telle cause.

La pratique de quartier, en mettant en évidence une pathogénie multiforme, politique, économique, culturelle, sexuelle, écologique, pédagogique, etc., qui est pour l'essentiel au-delà du champ de la « science », démasque l'impuissance fondamentale de la médecine par-delà ses succès prestigieux.

Il en découle sur le plan thérapeutique que l'intervention, pour être efficace, ne saurait être exclusivement médicale. Mais où va-t-on ? Nous nous engageons ici dans une voie dangereuse au regard d'une idéologie médicale largement majoritaire, dans un chemin où se dévoile le caractère politique de la médecine, déterminée par le système culturel et politique, et déterminant en retour ledit système : un chemin au bout duquel la médecine n'appartiendrait plus aux seuls médecins. Il s'agit en fait de rendre aux gens un pouvoir qu'ils demandent qu'on leur prenne, et que la médecine ne peut assumer. Eux seuls peuvent prendre, dans cette mesure, des décisions thérapeutiques efficaces.

Ainsi, affirmer l'impuissance de la médecine devant la maladie et la mort ne veut pas dire qu'elle ne peut rien, mais qu'elle ne peut rien seule. Et c'est ce que l'étalage de science des manifestations médicales tend à masquer, consciemment ou non, aux médecins comme aux malades.

Il serait temps de le dire largement. Mais la médecine le veut-elle, et le peut-elle ? et sinon, pourquoi ? Il y aurait là, dans l'intérêt de la santé, matière pour les soignants et les soignés à d'intéressantes tables rondes qui font dramatiquement défaut dans les congrès médicaux : sur la signification de la maladie en tant que langage ou que révolte du corps ou de l'esprit, et du rôle de la médecine dans la société qui est d'exclure et de réprimer ce langage et cette révolte.

J. C.

Notes

[1] « L'homme de science voit le bacille et sa toxine. C'est sur ce plan d'ailleurs qu'il doit et peut agir. Il ne peut empêcher les guerres et les accidents du travail, mais peut étudier la toxine tétanique, fabriquer un sérum et un vaccin et l'administrer à ceux qui sont menacés. » (Professeur Henri PEQUINOT, La Nef, n° 49, oct-déc. 1972, numéro curieusement appelé : « Vers une antimédecine » [?].)

19/07/2011

AH ! TU TRAVAILLES DANS UN H.P. !

TK.JPG

 

AH !   TU TRAVAILLES  DANS  UN H. P. !

 

« Ah ! tu travailles dans un hôpital psychiatrique ! »

Depuis un an, je suis stagiaire dans un hôpital psychiatrique. Ça m'est arrivé comme ça, une envie d'y travailler.

J'étais passée un jour, il y a quelques années, par la moulinette psychiatrique et sans doute, grâce à la fois à des gens pas trop bornés et à ma propre envie et volonté d'être, je ne m'en étais pas trop mal sortie.

Mais avec une vague et curieuse envie d'être après de l'autre côté, celui qu'on dit soignant. Cette envie s'alimentait de mon désir de connaître et d'aimer les autres et d'un je ne sais quoi pas défini ni définissable qu'est la fascination qu'exerce sur beaucoup la maladie mentale, comme quelque chose qui vous angoisse parce qu'à la fois inconnue et si proche.

Donc j'y suis, et il se passe depuis dans ma vie des choses curieuses.

Je rencontre des amis :

—  Qu'est-ce que tu fais de beau maintenant ?

—  Je travaille dans un H. P.

—  Oh ! (petit frisson d'horreur ou d'autre chose). Avec les  fous!... Ils sont comment, ils ont des crises, ils bavent, etc. ?

Je me fais draguer :

—  Qu'est-ce que vous faites de beau dans la vie, ma jolie ?

Même réponse : l'H. P., le petit frisson d'horreur, les questions, la suite classique de toutes les idées toutes faites sur les « fous ».

Au début, je répondais que ça n'était que rarement dangereux, j'expliquais que le « fou », ça n'est pas l'entonnoir sur la tête, pas Napoléon (enfin rarement) ; avec indignation, j'essayais de convaincre.

Puis, je suis passée à l'ironie, excédée par la monotonie des questions et des idées reçues : « Mais oui, ils sont dangereux, ils sont dans des cages, on leur donne à manger au bout d'une pique, c'est le zoo, quoi ! »

Piqués par l'ironie, certains réagissaient et acceptaient ensuite une autre vision de la maladie mentale, et je répondais aux question qui venaient à la suite.

Au bout de quelques-unes, on se rendait vite compte qu'à la source les gens sont tous pareils, mais que la vie, la famille, les échecs, le boulot, les traumatismes... Venaient les questions sur la sortie : « Ils sortent, oui, mais ils reviennent vite, trop vite. »

C'est en expliquant pourquoi ils revenaient si vite que j'ai compris l'inutilité de revendications telles que : « Il faut plus d'infirmiers, plus de lits, plus de secteurs. » On peut toujours « soigner » du mieux que le système vous le permet, si, à la sortie, notre « malade » retrouve la même vie, les mêmes frustrations, les mêmes pressions sociales, et j'en passe, il reviendra encore et encore. Et il finira même par ne plus en sortir. Ça s'est imposé à moi, cette idée que, si on ne changeait pas la vie, la société, le travail, il faudrait bientôt mettre à l'hôpital de plus en plus de gens.

J'ai aussi rencontré de braves gens qui pensaient : « Tout ça, c'est des faibles, ça coûte à la société, ils sont inutiles... ».

Et je voyais poindre dans leurs yeux, à ces braves gens, des lueurs de meurtre au nom de l'économie, de la rentabilité...

Il y en a même qui, au bout d'un moment, voulaient tuer pêle-mêle les fous, les jeunes délinquants voleurs de voitures ou de mobylettes, les vieux qui déraillent, les asociaux, etc.

Donc les déchets, les marginaux, ceux qui ne produisent pas ou plus, ceux qui coûtent... Si, dans leurs têtes de braves gens, ils associent tout ce monde, est-ce un hasard ? Est-ce un hasard si tous ceux-là en sont là pour la même raison, « la vie » qui use, brime, détruit, ronge, étouffe, rejette ceux qu'elle a bien pressurés, la belle vie en vérité !

D'ailleurs, si ces braves gens les rejettent et ont peur de la maladie mentale (au point de ne pas vouloir, absolument, entrer dans un hôpital psychiatrique, même pour visiter, comme si ça s'attrapait...), c'est qu'ils voient là une image familière presque identique à eux, mais déformée, étirée, et que ce reflet déformé leur fait peur.

L'hôpital psychiatrique, c'est la reproduction caricaturale de la société, on y retrouve le résultat de toutes les tares de notre société capitaliste et bourgeoise, et plus j'y pense, à tous ces « déchets », plus j'ai l'impression de faire un boulot d'éboueur, de vidangeur, quand je ne colmate pas des brèches pour que ce qui reste d'utilisable ne s'échappe pas.

Je croyais être sortie d'affaire personnellement et plus j'y suis, plus j'y travaille et plus je sens que la frontière entre la santé et la maladie mentale est ténue, fragile ; et plus j'ai le sentiment que tous nous passons notre vie sur un corde raide, seuls le plus souvent, avec une vie de cons qui nous pousse pour nous faire perdre l'équilibre, et que pour beaucoup ça arrive trop souvent. Et j'ai envie de crier !...

 

Edith M., Tankonalasanté (TK) N° 15,  mars 1975

 

Plus jamais on ne sera comme avant.

Si vous essayez d'oublier

Les autres, eux, n'oublieront pas.

Profondément marqué par l'univers asilaire

Comme par un sceau imprimé dans la chair.

Marque infamante

d'une raison chancelante...

Malheur à qui une fois trébuche...

 

Sol. F.

TK N° 11, 1er juin 1974