18/06/2011

OUBLIER L’ANTIPSYCHIATRIE ? (Pierangelo Di Vittorio)

Ce texte est extrait de l'ouvrage intégralement consultable en ligne : Psychiatries dans l'histoire. Actes du 6e congrès de l’Association européenne pour l’histoire de la psychiatrie publiés sous la direction de Jacques Arveiller.

 

OUBLIER L’ANTIPSYCHIATRIE ?

par Pierangelo Di Vittorio

(Psychiatries dans l’histoire, J. Arveiller (dir.), Caen, PUC, 2008, p. 313-322)

On pourrait d’entrée de jeu dénoncer le subtil coup de force contenu dans ce titre et renverser la question : l’antipsychiatrie est une affaire réglée, pourquoi faudrait-il s’en souvenir ? Dans un contexte historique où la psychiatrie a du mal à garder ou à retrouver une identité quelconque, la référence à l’antipsychiatrie est un choix qui relève du jugement de chacun. Il n’empêche que ces choix pourraient être tous fondés sur un préjugé, à savoir que l’antipsychiatrie est un objet aux contours définis, un phénomène simple, univoque et qu’on peut observer sans crainte de s’égarer ou de se tromper. Pourtant l’antipsychiatrie ressemble plutôt à un Janus, son visage est doué d’une opacité redoutable et si l’on veut essayer de la saisir il faut accepter le risque de rentrer dans le jeu des perspectives. L’antipsychiatrie a deux faces différentes et collées directement l’une sur l’autre. Peut-on les séparer ? Peut-on les arracher l’une à l’autre ? Peut-on oublier une face et se souvenir de l’autre ?

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29/05/2011

ENFERMEZ-LES TOUS ! (Philippe BERNARDET et Catherine DERIVERY)

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ENFERMEZ-LES TOUS !

Internements : le scandale de l'abus et de l'arbitraire en psychiatrie

 

par Philippe BERNARDET et Catherine DERIVERY

(octobre 2002)

 

Après le scandale des prisons, sommes-nous à la veille d'un « scandale des hôpitaux psychiatriques » ?

Ce n'est sans doute pas pour rien que la Cour des comptes elle-même a dénoncé dans son dernier rapport l'explosion du nombre des « hospitalisations psychiatriques forcées ». Savez-vous qu'en France, aujourd'hui, à cause d'une dispute de voisinage, d'un divorce qui se passe mal, d'une querelle d'héritage, d'un conflit avec l'Administration, vous pouvez vous retrouver, sans véritable recours, étiqueté « malade mental », enfermé de longues semaines dans un hôpital psychiatrique, « traité » aux neuroleptiques et physiquement maltraité si vous avez le malheur de ne pas vous laisser faire ? Prenant pour point de départ de nombreuses affaires d'internement abusif, Catherine Derivery, journaliste, et Philippe Bernardet, sociologue, démontent dans ce document choc l'implacable engrenage de l'enfermement et ses effets destructeurs. Ils expliquent comment, grâce à la connivence entre l'Administration, la police et la psychiatrie, de tels abus sont possibles aujourd'hui en France. Ils livrent ici les éléments d'un véritable débat de fond sur ce qui se trame aujourd'hui à l'abri des murs de la forteresse psychiatrique – et sur les moyens d'y remédier.

 

Extrait :

Electrochocs, brutalités, isolement... le malade interné n'a guère de recours contre les abus des traitements psychiatriques.

L'histoire de la psychiatrie baigne dans le secret. Ce qui se passait derrière les murs des asiles d'antan n'était pas destiné à transpirer au-dehors. Jouissant d'un pouvoir total sur leurs malades, les aliénistes ont pu inventer toutes sortes de « thérapeutiques », plus affolantes les unes que les autres, et les expérimenter sur leurs malades sans rendre de comptes à personne.

Outre les douches et bains froids, la camisole de force, les chaînes, les menottes et autres moyens de contention, on a aussi testé l'« artériotomie épicrânienne » (on sectionnait diverses branches artérielles de manière à empêcher le sang d'irriguer le cerveau), la castration ou l'ablation du clitoris (une méthode radicale pour guérir les masturbateurs et masturbatrices de leur sale manie), la faradisation (qui n'est autre qu'une forme de torture à l'électricité), l'inoculation de la gale (pour obliger les patients catatoniques à bouger, ne serait-ce que pour se gratter), les tourniquets et tout un cortège de fauteuils rotatifs (l'idée étant, en faisant tourner le malade, de diminuer l'action jugée « excessive » des organes de la circulation), la « suffocation » (pour « traiter » les anorexiques, on introduisait par les fosses nasales dans le pharynx une sonde par laquelle on forçait un aliment liquide qui les faisait suffoquer s'ils s'obstinaient à fermer la bouche) ... on pourrait poursuivre ce catalogue des horreurs sur de nombreuses pages.

Les « remèdes naturels » étaient aussi utilisés au gré de l'imagination parfois galopante des soignants. En 1838, Esquirol attaquait en ces termes les pratiques de ses prédécesseurs : « Donnera-t-on le nom de médicaments à ces substances dont l'emploi paraît incroyable à ceux qui ne savent pas jusqu'à quel point de dégradation peut descendre l'homme lorsqu'il est livré à l'ignorance et aux préjugés ? Croira-t-on que des médecins ont prescrit des vers de terre avalés à jeun [...], de la raclure du crâne humain, des vertèbres, du cerveau desséché de l'homme et du corbeau [...], du sang humain chaud, l'épine du dos d'un lézard rongé par les fourmis », etc.

Plus récemment, les traitements se sont sophistiqués, mais certains ont gardé des effets secondaires tels que l'on peut se demander si le remède n'est, ici encore, pas pire que le mal.

L'insulinothérapie ou cure de Sakel, du nom de son inventeur Manfred Sakel, a été la première thérapeutique massivement appliquée en psychiatrie dans de nombreux pays, à partir des années 1930. Elle faisait suite à d'autres tentatives nées entre les deux guerres consistant à traiter les maladies mentales par des « chocs », en déclenchant des crises convulsives artificielles. Cette idée nouvelle venait de la constatation que les épileptiques, sujets à des crises convulsives, n'étaient jamais schizophrènes. Pourquoi ne pas imaginer qu'à l'inverse des convulsions provoquées chez un schizophrène pourraient venir à bout de sa folie ? A la base des traitements barbares jalonnant l'histoire de la psychiatrie, on trouve souvent des raisonnements simplistes de ce type, qui conçoivent l'alchimie du cerveau et de la psychologie humaine comme une simple mécanique jouant sur l'inversion des processus.

La méthode de Sakel réside en l'injection sous-cutanée ou intraveineuse d'une dose d'insuline suffisante pour causer un coma auquel on met fin grâce à l'administration d'un liquide sucré par sonde nasale ou injection intraveineuse.

Si, d'après ceux qui la pratiquent, la cure de Sakel peut améliorer l'état de certains schizophrènes, les risques encourus ne sont pas négligeables, puisqu'il existe une chance sur cent - ou sur deux cents, selon les auteurs - de succomber au traitement ; bien plus si le coma est prolongé au-delà de vingt-quatre heures, comme cela était parfois le cas autrefois. Bien sûr, les patients et leurs familles ne sont jamais informés de ces risques. Les effets secondaires sont en outre très invalidants, le principal - mais pas le seul - étant la prise de poids qui peut aller jusqu'au doublement du poids initial.

Bien qu'elle soit tombée en désuétude, cette méthode est encore de temps à autre employée en France, notamment au Centre psychothérapique de l'Ain où fut « traitée » Isabelle Lucas. Nous avons recueilli le témoignage d'un proche d'une personne hospitalisée en 1999, dans ce même hôpital, à qui ce régime fut également administré.

La condamnation - il est vrai symbolique - de cet hôpital en 1988 par la cour d'appel de Lyon dans le cadre de l'affaire Isabelle Lucas n'a donc rien changé aux pratiques de... 1966 - l'année où la cure lui fut infligée.

Consécutivement, en 1938, l'Italien Ugo Cerletti eut l'idée de provoquer la crise convulsive par l'électricité, inventant l'électrochoc. Bien qu'à ses débuts elle ait été très douloureuse et non dénuée de danger (essentiellement des fractures vertébrales), la méthode s'est très vite répandue car elle était simple, n'exigeant que peu de matériel (certains se servaient du courant de 120 volts des prises murales) et durant moins d'une seconde, contrairement à la cure de Sakel qui mobilisait tout un personnel médical et pouvait s'échelonner sur trois jours. L'anesthésie et la curarisation, en supprimant pratiquement tous les accidents, ont permis une plus grande diffusion de la méthode, qui a rapidement été utilisée dans le traitement de certaines névroses, notamment dépressives. Chacun y allait de sa cuisine : des séries rapprochées, répétées, voire préventives, comme cela se fait actuellement à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris.

Iris Mauduis a été hospitalisée il y a quelques années à la Pitié-Salpêtrière pour une violente dépression ; elle reste encore traumatisée par les séances de ce que le corps médical appelle pudiquement, aujourd'hui, la « sismographie » ou « sismothérapie » :

« Un soir, on enleva les meubles de ma cellule, ne laissant que le lit, et on m'y enferma : qu'avais-je bien pu faire ? En réalité, c'était la préparation aux sismothérapies : on retirait le mobilier pour s'assurer que je ne pourrais boire ni manger ce qu'il contenait, et on m'enfermait pour que je n'aille pas boire dans les toilettes à l'extérieur. Mais, si j'avais un brutal besoin la nuit, il fallait que je frappe très fort à la porte pour que l'on m'accompagne aux toilettes. Si les infirmiers jouaient aux cartes un peu bruyamment en écoutant de la musique, impossible de se faire entendre... Le lendemain, bien sûr, pas de petit déjeuner, de boisson, de médicament ni de porte ouverte tant que la sismo n'avait pas été faite ; et il fallait parfois patienter toute la matinée.

Alors, on voyait arriver une véritable meute d'infirmières et l'anesthésiste avec le fameux chariot (l'appareil générateur de chocs, tout le matériel d'anesthésie, l'oxygène) : j'étais sèchement sanglée sur mon lit sans un mot pour essayer de lever l'angoisse, piquée, perfusée, puis plus rien. Au réveil, la langue mordue une fois sur deux, je me retrouvais seule dans ma chambre, la porte à nouveau fermée à clé de peur que je n'aie un comportement inadapté en raison de la confusion post-sismo. Il fallait attendre qu'une infirmière, souvent beaucoup plus tard, vienne s'assurer que le réveil était complet pour que je puisse récupérer mes meubles, que ma porte soit ouverte, que je puisse enfin boire (après plus de douze heures de jeûne hydrique). Le psychiatre avait alors terminé sa visite et il était trop tard pour le voir ce jour-là.

Je vivais chaque électrochoc comme un véritable stress, avant et après, pour des résultats fort douteux, mais j'en ai quand même eu, par séries, une vingtaine ! Toujours sans mon accord... Les troubles de mémoire, quant à eux, furent un réel handicap pendant une longue période : des pans entiers de ma vie des mois précédents disparurent ainsi de ma mémoire et encore actuellement, quatre ans après, j'ai du mal à mémoriser les nouveaux événements. Je suis obligée de prendre des notes de tout ce que je fais et dis. La concentration aussi est devenue difficile. Certains me disent que c'est la maladie dépressive - peut-être ? Toujours est-il qu'avant les électrochocs, à une période où j'étais pourtant probablement plus déprimée, je ne ressentais pas un tel handicap. Je ne pense pas que l'on puisse ainsi envoyer de l'électricité dans un cerveau de façon itérative sans séquelles. »

Selon le droit français, le consentement aux traitements est toujours requis en médecine, sauf en cas d'urgence. Dans la pratique, le choix des traitements est laissé au psychiatre « dont la conscience et la compétence sont réputées assez solides pour justifier une confiance illimitée », ironise le Dr de Fréminville. Si l'information est facultative pour les traitements ne présentant pas de risques particuliers, la jurisprudence admet toutefois que le consentement du malade est nécessaire pour les traitements pouvant entraîner des dangers pour son intégrité corporelle.

Certains des traitements psychiatriques, et notamment l'électrochoc, faisant indubitablement partie de cette catégorie, le psychiatre doit-il alors demander au malade son consentement ? Que faire si le malade n'est pas jugé en état de le donner ? A ces deux questions, une réponse de la Cour de cassation en 1955 apparaît parfaitement claire : tout médecin, et donc tout psychiatre, est soumis à l'obligation absolue de renseigner le malade sur les risques d'un traitement et d'obtenir son consentement. Et si le malade n'est pas censé pouvoir le donner, c'est au parent le plus proche qu'il faut le demander. Cette obligation d'information a été rappelée par divers arrêts de la Cour de cassation qui a même posé, en 1997, le principe selon lequel il appartient au médecin de rapporter la preuve qu'il s'y est conformé, non au patient de rapporter celle qu'il n'a pas reçu l'information requise. On aimerait connaître la proportion des électrochocs donnés après consentement et après la délivrance d'une information utile - de même que pour l'administration de neuroleptiques majeurs...

Cette absence d'information explique la réticence légitime de nombreux patients, que l'on présente ensuite comme réfractaires ou opposés aux traitements et qui, dès lors, se voient traités de force, alors que le médecin ne s'est même pas donné la peine d'obtenir leur consentement. Pourquoi le malade mental ou prétendu tel - qui peut n'être qu'un simple dépressif - n'aurait-il pas le droit de choisir son thérapeute, sa thérapie et son établissement de soins de même que tout autre malade hospitalisé ? Comment sortir du rapport de force en psychiatrie si ce droit fondamental, et tout particulièrement celui de refuser certains types de traitements, tels les neuroleptiques, n'est pas fermement affirmé ?

En Suisse, le tribunal administratif de Genève a reconnu qu'une personne qui, durant ses moments de lucidité, déclare ne pas vouloir être traitée par neuroleptiques, préférant, le cas échéant, être sanglée en période de crise, doit voir sa volonté respectée. Il incombe aux médecins de démontrer au tribunal que les neuroleptiques pourraient la guérir et, en attendant, d'utiliser d'autres traitements admis par l'intéressée. Cette consécration du droit de refus de certains types de soins par le patient - ce que certains appellent dans le milieu associatif le « testament psychiatrique » - est tout à fait remarquable. En France, nous en sommes toujours bien loin.

Si les médicaments chimiques ont remplacé le plus souvent la contention physique, celle-ci n'a cependant pas été totalement éliminée. La camisole de force est encore utilisée dans certains endroits, bien qu'on lui préfère généralement les manchettes de cuir aux poignets et aux chevilles fixées au lit, ou la chambre d'isolement. Les violences individuelles du personnel existent également... Le traumatisme que représente le fait de se voir maintenu par plusieurs personnes, parfois battu, attaché, piqué de force est indicible.

C'est cette réalité, le reflet d'une certaine misère intellectuelle de la psychiatrie, qui justifie la permanence du secret.

Sans doute les progrès de la recherche et de la médecine dans le domaine du cerveau sont-ils un peu plus lents qu'ailleurs. Le cerveau est incontestablement l'organe le plus complexe du corps humain, et sa connaissance n'a fait de véritables progrès que depuis une trentaine d'années. Les vraies découvertes pharmacologiques sont rares en ce domaine. On ne sait d'ailleurs toujours pas exactement comment les médicaments psychotropes fonctionnent. Si de nouvelles molécules sont régulièrement lancées sur le marché juteux des antidépresseurs par exemple, elles appartiennent en fait toutes aux trois grandes familles d'antidépresseurs, les tricycliques, les IMAO (inhibiteurs de la monoamine oxydase) et les ISRS (inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine). Ces nouvelles molécules se différencient davantage par la diminution de leurs effets secondaires que par l'amélioration de leurs effets thérapeutiques.

Les neuroleptiques - premiers psychotropes mis au point dans les années 1950 par Henri Laborit - sont toujours utilisés. Si les doses sont aujourd'hui souvent réduites - encore que cela repose sur les habitudes du prescripteur et ses intentions -, les effets secondaires peuvent être aussi dévastateurs qu'il y a cinquante ans. Tout dépend des doses, précisément - c'est du reste bien la raison pour laquelle certains soignants les emploient comme punition. (De nouveaux neuroleptiques aux effets secondaires plus discrets ont été mis sur le marché, mais tous les psychiatres ne les prescrivent pas, certains considérant que les effets secondaires font partie du traitement...)

Capables de calmer l'agitation, le délire ou les hallucinations, les neuroleptiques ont indéniablement amélioré l'ambiance des services psychiatriques : moins de cris, moins d'agressivité, donc moins de contention - avec un effet pervers toutefois : le personnel en est venu à ne plus tolérer le moindre désordre, quitte à... augmenter les doses. Au fil du temps, leur emploi s'est élargi au point qu'aujourd'hui certains médecins les prescrivent pour calmer toute sorte d'agitation, voire de contestation, et même dans des cas de dépression majeure - bien que leur effet curatif n'ait, en l'occurrence, jamais été prouvé. Il est vrai que de nombreux psychiatres ont abandonné l'idée de guérir leurs patients. Tout juste s'efforcent-ils de les stabiliser en assurant le « service après vente » tout au long de leur vie, pour le plus grand profit de l'industrie pharmaceutique.

Si l'on ignore encore comment agissent exactement ces médicaments, on sait qu'ils ont un effet sur les symptômes de la maladie supposée - c'est-à-dire sur le comportement des patients - non sur ses causes.

 

SOURCE

27/05/2011

SILENCE(S) DE MORT (Lucien Bonnafé)

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SILENCE(S) DE MORT


Lucien Bonnafé

 

Pans de nuit et lambeaux de brouillard

Il est des témoins de l'histoire que la grande image de "nuit et brouillard" ne laisse jamais en repos, et qui ne cessent de résister aux puissances de résorption de la mémoire, qui ne masquent jamais innocemment les dérangeantes vérités.

Ils connaissent les liens entre ignorantisme et oppression. Ils savent que tous les désirs dominateurs ont pour armes l'ignorance et l'oubli.

Pans de nuit et nappes de brouillard ne cessent d'étendre leur ombre pour enliser dans les marais envahisseurs les souvenirs des actes de haine et de chasse à l'homme qui ont terni l'histoire de notre pays.

Résister à l'extermination, dure ou douce, de la mémoire, c'est se donner les moyens d'empêcher le retour de ces infamies.


Affaire Carrel

Il advient que, dans le sinistre bourbier électoraliste, émerge quelque occasion de penser, de penser à ce qui est, au fond, en question. Il survient l'affirmation claire, par les propagandistes de la logique de haine qui encombrent le panorama, nommés Jean-Marie Le Pen ou Bruno Mégret, qu'ils sont de fidèles disciples d'un Maître à Penser qu'il importe d'honorer, notamment comme "père de l'écologie" (!), et qui se nommait Alexis Carrel.

Peu d'échos. Seuls, les rares citoyens qui savent que l'une des dernières et claires conclusions de L'homme, cet inconnu est la promotion de l' « établissement euthanasique, pourvu de gaz appropriés, (qui) permettrait de disposer, de manière humaine et économique » des grands indésirables, considèrent cette référence publique à ce Maître à Penser, cette "Affaire Carrel", comme un cran de plus dans la séquence où s'illustra le thème du "détail", à propos de la "solution finale".

Assez d'échos, cependant, pour entraîner une incidente lyonnaise : on trouve dans Le Monde daté du 2 mars 1992 un propos assez embarrassé du Doyen de la Faculté de Médecine Alexis Carrel, ainsi nommée, à Lyon, en 1969.

Pans de nuit et lambeaux de brouillard. Cela se passe dans un contexte où les consciences françaises qui refusent l'offense à l'histoire, et l'insulte aux victimes, ont à affronter ce qui se déploie à coups de réécritures très orientées sur ce que furent idéologie et pratiques du régime de la Collaboration. Et comme par hasard, on est incité à ne pas mélanger Le Pen et Carrel ; où plutôt à laisser dans l'ombre que le disciple-descendant se donne comme exécuteur des idées du maître-ascendant.

Or, il se trouve que je suis mieux placé que quiconque pour témoigner d'un fait : c'est qu'à Lyon même, la révélation, contre le courant, de ce que fut effectivement Alexis Carrel, comme porte-parole scientiste de la logique de chasse à l'homme, et comme très réel dirigeant idéologique de la pensée vichyste, fut très clairement exposée dans la thèse de médecine du Dr. Max Lafont, soutenue le 12 octobre 1981 : « Déterminisme sacrificiel et victimisation des malades mentaux. Enquête et réflexions au sujet de la surmortalité liée aux privations dans les hôpitaux psychiatriques français pendant la période de la seconde Guerre mondiale ». J'avais contribué à inspirer ce travail, j'avais suscité et préfacé son édition publique, par le groupe soignants et soignés de la fondation AREFPPI, en 1987, sous le titre L'extermination douce.

Dont acte. Il est des circonstances dans lesquelles se taire est complicité. J'ai écrit au Monde pour tenter de dissiper quelque peu les pans de nuit et nappes de brouillard sous lesquels il paraissait convenable de laisser s'enliser l'"affaire Carrel". On m'a répondu que je pouvais utiliser ailleurs mes commentaires pertinents...

Et c'est ainsi qu'est né le projet de ce brûlot.


L'extermination douce

Il se trouve qu'à la fin des années 70, un étudiant en médecine lyonnais, nommé Max Lafont, ne peut se trouver plus motivé par aucun sujet, pour conclure ses études avec sa thèse, que par un ensemble de découvertes éveillant chez le bon lecteur de Freud le lancinant : "N'oubliez pas l'oubli ", et, chez le chercheur libre de préjugés, le besoin d'explorer la méconnaissance.

Avec un choc dont la valeur, au registre de la chaleur humaine, est riche de sens, il est saisi par la beauté merveilleuse et bouleversante des toiles de Sylvain Fusco (exposées aujourd'hui au Musée d'Art Brut de Lausanne), mort d'inanition, victime exemplaire de l'"extermination douce" des 40 000 hospitalisés "sacrifiés" dans les hôpitaux psychiatriques français pendant l'Occupation, sous la gestion du régime de Vichy, comme le furent Camille Claudel, ou, plus brutalement encore, Séraphine de Senlis.

Ce point fort de la sensibilité est fortement situé dans le climat où il ressent très profondément l'amertume des meilleurs de ses maîtres, les Docteurs André Requet et Paul Balvet, hantés par l'enlisement ordinaire de ce qui nous a si profondément marqués, nous les témoins de cette horreur. Et ses interrogations sur science sans conscience, épistémologie et lucidité, sens des censures, "oublis" et méconnaissances, font tourner sa recherche autour des réalités masquées derrière les murs du silence.

Il était de règle que cette recherche me l'adressât, en tant que je figurais pour lui, comme pour ses maîtres non soumis aux tyrannies de l'"oubli", la résistance impénitente à la grande censure, à la grande conspiration du silence.

Et c'est ainsi que j'ai découvert infiniment plus que je n'en savais sur Alexis Carrel. Par exemple avec la lecture de ce que cet homme avait réellement écrit, et que je n'aurais jamais eu aucun désir spontané de lire.

Pour des gens de ma trempe, ce personnage représentait ce qu'il peut advenir du destin, assumé par lui-même et par autrui, d'un homme de laboratoire, capable de gagner un Prix Nobel par ses découvertes sur la culture des tissus corporels, et bien posté donc dans le négoce du conformisme directeur de la pensée "ordinaire". Bien placé, donc, pour prendre une place éminente parmi ceux qui peuvent faire boire comme du petit lait les élucubrations délayant les passions idéologiques du malmenage des "faibles" par les "forts", dont son discours était possédé.

Je n'ai pas ici à grossir le flux des citations précises de L'homme, cet inconnu que j'ai dues d'abord à Max Lafont, et que j'ai ensuite généreusement distribuées (par exemple dans l'article proposé au Monde), puisque nous en sommes à en faire l'objet du présent appel à la mémoire. Par exception, je cite ces lignes dont nul ne pensera qu'elles soient inspirées par la moindre auto-ironie : « Mais ce sont les formes les plus basses de la littérature et les contrefaçons de la science et de l'art qui, en général, attirent le public » (sic, p. 51 de l'édition la plus ordinaire).

Ainsi, pour nous, chercheurs amoureux de rigueur, cet homme n'avait, dans le panorama de la science de l'homme, que la place du contrefacteur exploitant une notoriété autorisant l'expert en manipulation du tissus corporels à devenir grand expert dans la manipulation des consciences humaines.

Auto-critique : nous aurions dû penser que s'occuper de choses plus sérieuses, dans nos études sur l'eugénisme, n'aurait pas dû nous dispenser de porter attention à un immense fait de société. Ce pauvre modèle de "vulgarisation facile", fait pour répondre chez le "lecteur moyen" au désir de lire passivement, sans s'interroger sur ce qu'on lit, obtenait un immense succès auprès du "grand public". Il était fait pour entrer dans l'approvisionnement routinier des bibliothèques bourgeoises – et aussi embourgeoisées, quand l'"ascension sociale" des "sortis" du peuple favorise le commerce des sous-produits de l'inculture dominante. Cela, en vérité, méritait autre chose qu'un mépris condescendant.

Le fait historique est qu'il n'est ni fortuit, ni indifférent que l'énorme succès de marché de ce "best-seller" concerne une œuvre très marquée. Œuvre de qui, dans notre regard d'historiens scrupuleux, n'est qu'accessoirement marqué comme savant sur les greffes d'organes, mais l'est surtout comme l'un des plus éminents porteurs de l'idéologie de Vichy.

Car ce que nous avons vécu – assister, sans nos compagnons juifs, chassés d'entre nous par décret de Vichy, à l'agonie de patients dans des institutions soumises au pouvoir en question – l'a été pendant que la plus haute autorité, en exercice, à l'enseigne de la Fondation française pour l'Étude des Problèmes humains, était Alexis Carrel, illustrissime auteur, avant l'ère de son nouveau pouvoir, des textes ici rassemblés, sur le devoir de "sacrifice" des inutiles et nuisibles, pour le salut de la race.

À qui m'interroge sur la lancinante question : si le pouvoir vichyste "savait" ou "ne savait pas" ce qu'était le drame de l'inanition, je suis obligé de répondre que le questionneur s'enlise dans une préoccupation dérisoire. Si "ces gens" n'ont rien entendu de ce qu'on leur en a dit, si "savoir" ou "ne pas savoir" leur était aussi étranger qu'on peut l'imaginer, il n'y a qu'à illustrer cela avec une image simple : imaginez Alexis Carrel et sa troupe devant les démarches de la Société Médico-Psychologique, en 41 et 42, demandant que les hospitalisés en psychiatrie aient les mêmes rations que ceux des autres hôpitaux... Et lisez : L'homme, cet inconnu. Et si, lecture faite, vous n'avez pas encore compris comment on peut se boucher le comprenoir pour ne rien entendre de ce qu'on ne peut/veut pas savoir, je reste à votre service pour vous aider à comprendre.

Y compris à comprendre pourquoi les bribes de correction, au niveau gouvernemental, furent dramatiquement tardives et dérisoires.


Les fous et les autres

Il se trouve donc que l'"Affaire Carrel" est dramatiquement articulée avec l'un des aspects les plus incisifs d'où s'exaspèrent les comportements inhumains avec l'éclat le plus insoutenable : les conduites à l'égard des "fous" (c'était avant le sida). Il n'y a là rien de fortuit.

Dans L'homme, cet inconnu, on observe de façon submergeante que "la faiblesse d'esprit", etc., apparaît constamment comme la grande menace pesant sur la race, et que "les fous" entrent dans la troupe des sacrifiés pour son salut.

Or, Hitler suivit le conseil qui lui avait été donné par le plus ardent défenseur de la pureté de notre race, l'illustre auteur du manuel d'humanisme médical à la portée de tous. Le 1er septembre 1939, il signa le décret chargé d'étendre l'autorité de certains médecins, quant à « désigner les sujets incurables à qui accorder la délivrance par la mort ». Ainsi fut fondée l'"Opération T 4" qui servit à expérimenter l'usage des établissements à gaz appropriés sur les "aliénés" et les enfants décrétés "incurables". Cette énorme extermination servit de champ d'expérimentation pour qu'en soit étendu ensuite l'emploi à d'autres "tarés" ou "sous-hommes".


Méditation aussi nécessaire que dérangeante

Nous, les défenseurs impénitents des victimes des exclusions, des partitions, des sécessions, des discriminations, des ségrégations, nous avons, dès 1944, clamé que le comportement d'une société à l'égard de ses rejetés est un signe très incisif de son degré de civilisation. Nous avons multiplié informations et interventions. Nous nous sommes fortement appuyés sur un constat bouleversant, nous incitant à secouer avec une vigueur nouvelle les idées reçues sur les troubles de la conscience et de la personnalité, et les pratiques surinvalidantes qui leur répondaient : dans leur agonie, à la fin des états de carence, dont nous avons reconnu le tableau dans la pathologie concentrationnaire, les sujets dont les facultés d'expression étaient les plus perturbées, pouvaient « guérir pour mourir », en retrouvant leurs capacités d'échange humain.

Nous avons clamé : « Rien ne pouvait mieux nous révéler l'humanité de nos malades ; rien, à nos yeux, ne pouvait les faire moins aliénés ».

Notre drame, c'est que, progressivement, en situant à 1947 le moment où s'amorce le travail d'obscurcissement des consciences, le grand effacement de nos paroles, le grand oubli de nos écrits, la "conspiration du silence" est devenue le grand contenu secret du problème.

La grande rupture engagée avec L'extermination douce ne secoua pas les consciences sans engendrer en même temps un pataugis de tournicotages mentaux témoignant, des façons les plus diverses, des malaises de qui ne se sent pas lui-même très clair devant faits et silences. Le fait le plus significatif a été l'esquive très commune de ce que le point de départ de la recherche avait été la méconnaissance du drame, par "conspiration du silence".

On a étudié ces signes de malaise. Il n'y a pas lieu de s'y étendre longuement ici. Mais, pour qui ne craint pas de se demander comment s'épandent les traînées de brouillard, je donnerai des motifs de réflexion.

Il y a le collègue très engagé dans l'étude de l'"holocauste" qui évacue mon incitation à participer au débat sur le fait qu'avant l'application systématique aux juifs (ou aux Tziganes), l'histoire a porté l'expérimentation sur les "fous" ou "enfants incurables" comme terrain de mise au point de la méthode.

Il y a grand besoin de lucidité devant la complexité des moyens de parler les systèmes d'exclusion. « Nous, Maréchal de France, Chef de l'État Français », – Etat qui décréta la proscription des étrangers en juillet 40, des francs-maçons en août 40, des juifs en octobre 40, qui organisa les opérations du Vel d'Hiv, de Drancy, de Pithiviers et Beaune-la-Rolande, qui laissa les fous mourir de privations – ne parlait ni de juifs, ni de fous. Son grand expert en problèmes humains, Carrel, lui, parlait abondamment des fous, mais pas des juifs. L'idéologie discriminatoire ne manque pas de diversité d'expressions. Il est bon de savoir que cette diversité a servi à approvisionner les fuites du type : « je ne suis pas... » de la catégorie de sujets humains assignée à proscription, en "oubliant" que les stratégies d'exclusion ne connaissent point de bornes et que "ton tour" peut venir à son tour.

Il y a, sous la plume d'un historien reconnu comme tel par lui-même, par l'école et par l'usage (et qui n'a certes pas la cote d'un "révisionniste"), la critique de L'extermination douce, et du très inspiré, par les très réelles réalités, roman de Pierre Durand : Le train des fous (Messidor 1988), avec l'argument que ça parle de faits "mal connus". Mettez-vous dans la peau du censuré d'habitude pour qui la méconnaissance ou censure en question eût bien valu de faire l'objet de recherches pour un historien digne de ce nom. Il est vrai que l'interprétation de celui qui prend tranquillement cette méconnaissance comme fait acquis, indigne d'être étudié, est clairement formulée : « Un problème mal connu et qui ressort (sic) visiblement plus de l'histoire de l'institution psychiatrique elle-même que de celle d'un régime politique. Le placard de Vichy est déjà bien encombré sans qu'il soit besoin de l'enrichir de nouveaux cadavres » (Henri Rousso, XX° siècle, 1989, n°21). Cadavres dérangeants ? Bien sûr, y compris ceux de Sylvain Fusco, de Camille Claudel, de Séraphine de Senlis, de 40 000 autres citoyens et citoyennes, plombiers ou laboureurs, chômeurs ou femmes au foyer, maîtres ou maîtresses d'école, marchands de frites ou servantes, gens de toutes sortes, comme vous et moi.

Il ne s'agit pas ici de polémique subalterne. Il est possible d'être pris par le réflexe d'exclusion, avec "les fous" comme objet ordinaire, au point de penser que les institutions de leur exclusion, rouages d'une société, puissent être le lieu d'une histoire "indépendante" du "régime" qui mène cette société. Il est possible d'ignorer délibérément que les drames vécus dans ce comble du rejet ont été donnés comme immensément révélateurs du degré de civilisation régnant dans cette société.

Qui se désintéresse de la proscription d'une catégorie de sujets humains, parce qu'il les exclut de sa lucidité, au motif obscur de : « Ces gens me sont très étrangers », nous renvoie à l'évacuation du principe que les stratégies d'exclusion ne connaissent point de bornes.

Et nous replonge au cœur de l'Affaire Carrel.


Les fous et les autres (suite)

La question est de prendre dans le même regard les deux faits conjoints :

— La place tenue par les "soignants de fous" dans l'animation et la poursuite de la défense des droits de tous les hommes et tous les citoyens, contre les logiques de haine et de chasse à l'homme, contre idéologies et pratiques d'exclusion, de partition, de sécession, de discrimination, de ségrégation.

— Le fait historique que, soit sous la plume d'Alexis Carrel, soit dans le honteux abandon des exclus par le gouvernement de la Collaboration, soit dans l'infamie historique de l'extermination des "sous-hommes" par les « établissements euthanasiques pourvus de gaz appropriés », la haute place de victimes tenue, dans l'histoire de nos sociétés, par les sujets humains souffrants de troubles de la communication, en fait les témoins exemplaires des barbaries du genre "bouc émissaire".

Le grand inspirateur des chasseurs de boucs émissaires prétendait adresser L'homme, cet inconnu à « tous ceux dont la tâche quotidienne est l'éducation des enfants, la formation ou la direction de l'individu ».


Contre-partie intégrale

Si nous autres, connaisseurs attentifs et défenseurs des "aliénés", inspirés par une position désaliéniste, nous n'entendons pas rester en état de silence ou de carence devant les barbaries de toutes chasses à tous boucs émissaires, ce n'est certes pas en nous soumettant au principe d'exclusion, en désolidarisant la défense des "fous" de celle des autres victimes, en demeurant dans nos institutions ou nos cénacles.

Il en est ainsi, ici et maintenant.

Une fraternité comme celle qui fait jumeler mes réflexions avec celles de Patrick Tort, en tant que plus éminent connaisseur des logiques d'extermination, en témoigne.

Mais, surtout :

Ce n'est pas précaution oratoire que de multiplier les incitations à développer toutes les résistances à l'anti-humain avec l'ensemble des citoyens. Et il est plein de sens que, parmi les incitations à partager nos efforts, afin de rendre populaires science et philosophie, et vivifier la pensée critique sur l'inhumain, un appel plus précis soit adressé à qui s'applique à cultiver dès l'enfance les capacités humaines de bien vivre avec ses semblables, en déjouant les pièges des intolérances, à tous ceux qui ont ainsi à former des citoyens fraternels.


Science et philosophie populaires, pour cultiver

Contre les manipulations de l'"identité" comme principe d'insécurité et de rejet de l'autre, la passion d'harmoniser singularités et solidarités.

Contre les manipulations du "droit à la différence" comme principe de rejet, la passion d'harmoniser différences et ressemblances.

Contre l'injonction à ne désirer que les "certitudes" à suivre, et à fuir les "problèmes" à affronter, la passion de ne pas laisser barrer sa propre capacité de penser librement et de disposer librement de soi, dans sa libre participation à la marche du monde.

Contre le produit de l'intolérance, de l'impérantisme ou passion dominatrice qu'est le mythe d'un genre humain "sauvé" par le triomphe de ceux qui se jugent "forts" sur ceux qu'ils décrètent "faibles", et vouent à un sort de boucs émissaires, la conscience du risque majeur : que les sociétés qui ne défendent pas leurs "faibles" se condamnent elles-mêmes à disparaître.

Cœur et raison : "faibles" et "forts" ? La logique de haine qui passe dans cette perversion conduit inexorablement à la désignation parmi nos semblables dissemblables d'engeances vouées à toutes les malédictions. Ainsi s'enflent les menaces d'auto-destruction de l'humanité face auxquelles il s'agit de résister.

 

Publié in L'Homme, cet inconnu ? Alexis Carrel, Jean-Marie Le Pen et les chambres à gaz, Editions Syllepse, 1992 (épuisé). Lire aussi " Sur la question de l'eugénisme " par Patrick Tort et " Alexis Carrel, ce méconnu ? " par Claude Guillon.

15/05/2011

Le jeu des molécules (Bernard de Fréminville)

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Le jeu des molécules 

par Bernard de Fréminville


Extrait de l'ouvrage épuisé de Bernard de Fréminville*, La raison du plus fort. Traiter ou maltraiter les fous ?, Seuil " Combats", 1977.

 

Moins de deux ans après le premier Congrès mondial de psychiatrie, le 13 février 1952, Henri Laborit, chirurgien de la Marine, publie un article sur certains effets d’un nouveau médicament, le 4560 RP : outre l’action recherchée de « déconnection » des centres nerveux que ce produit possède plus que ses prédécesseurs, l’auteur note une « curieuse action centrale » qui « laisse prévoir certaines indications de l’emploi du produit en psychiatrie [1] ».

Immédiatement reprises par des psychiatres (Delay et Deniker), ces expérimentations font rapidement la preuve de l’efficacité du produit dans les états d’agitation et d’excitation, puis, d’une manière plus générale, dans les états psychotiques : le 4560 RP est alors baptisé chlorpromazine puis commercialisé par le laboratoire sous le nom de Largactil. Et c’est le début d’une réaction en chaîne qui donne lieu à la mise au point d’une multiplicité de médicaments à usage psychiatrique, divisés et subdivisés en classes selon leur origine chimique ou leur modalité d’action. Aux neuroleptiques, dont le Largactil était le chef de file, succédèrent les tranquillisants, puis les antidépresseurs. Et c’est ainsi qu’un ouvrage de psychiatrie destiné aux médecins non psychiatres [2] pouvait, en 1975, recenser 43 hypnotiques, 37 neuroleptiques, 34 tranquillisants, 20 stimulants de l’humeur (antidépresseurs) et 37 stimulants de la vigilance. Encore l’auteur prend-il la précaution d’avertir son lecteur, à juste titre, qu’il s’agit là d’une pharmacopée qui se renouvelle sans cesse…

La croissance de la consommation de médicaments psychotropes fut, dans les institutions hospitalières, foudroyante. C’est que, jusque-là, on ne disposait pas de grand-chose : quelques sédatifs plus ou moins efficaces, deux ou trois médicaments pour les cures de sommeil. Cet espace vide fut rapidement envahi. Dans un hôpital lyonnais, par exemple, Le Vinatier, le nombre des comprimés de neuroleptiques consommés dans l’année devait passer de 924 000 en 1956 à 1 725 000 en 1963 [3]. Et chaque nouveau perfectionnement bénéficia d’un accroissement du même ordre : à Maison-Blanche, le nombre d’ampoules utilisées d’un seul neuroleptique-retard [4] devait passer de 7 500 en 1968 à 48 200 en 1971 [5].

Pour tous les auteurs contemporains, 1952 marque le début d’une révolution psychiatrique. L’hommage aux glorieuses thérapeutiques précédentes, les thérapeutiques de choc, ayant été vite oublié, ce sont les nouveaux médicaments qui ont changé le visage des asiles, permis la réduction de l’agitation, facilité le dialogue avec le malade... De 1952 à la fin des années soixante environ, c’est une grande période d’enthousiasme. Aussi bien, certains chiffres autorisent-ils à considérer que, cette fois, réellement, des progrès ont été accomplis. Aux Etats-Unis, pour prendre l’exemple de la plus vaste échelle, où le nombre des malades hospitalisés avait régulièrement augmenté, passant de 144 000 en 1903 à 558 000 en 1955, les chimiothérapies sont introduites en juin 1955 : dès 1956, il n’y a plus que 550 000 hospitalisés, puis 527 000 en 1961 et enfin 400 000 seulement en 1968 [6]. Partout ailleurs, le nombre d’internés diminue, et la durée moyenne de séjour devient moins longue. 

Aurait-on enfin accompli la percée thérapeutique si obstinément espérée par tant de générations de chercheurs ?

Pendant longtemps, aujourd’hui encore, la plupart des auteurs continuent à l’affirmer : l’invention des médicaments psychotropes a bien marqué le début d’une ère radicalement nouvelle dans le domaine du traitement des maladies mentales. Pourtant, dès le début, ou presque, quelques psychiatres constatent, une fois de plus, une sorte d’amortissement de l’effet tout d’abord obtenu, comme celui qui disait en 1961 : « Dans l’alchimie du psychisme, la pierre philosophale semblait enfin trouvée. L’ère de la psychiatrie semblait révolue. Après ce départ vertigineux, la psycho-pharmacologie semble marquer le pas [7] ». De tels doutes, au reste peu répandus, n’empêchèrent pas les recherches de se faire, les expérimentations de se pratiquer et les molécules nouvelles d’apparaître sur le marché. C’est qu’une fois de plus personne ne sait comment agissent ces médicaments : on les classe selon leurs effets sur les symptômes, on observe leurs résultats sur telle ou telle catégorie de malades, mais on ignore tout du mécanisme de leur action. Les doctrines et les théories, ici encore, sont innombrables et très différentes.

Une telle incertitude théorique entraîna d’emblée et entraîne encore une grande diversité des pratiques, déplorée par de nombreux intervenants au quatrième Congrès mondial de psychiatrie en 1966 : « L’un des problèmes les plus graves des tendances actuelles est la persistance des pratiques non uniformes et individualistes dans la prescription de ces médicaments et dans le refus de développer des standards impératifs généralement acceptés. Nous manquons cruellement de guides d’emploi comparables à ceux qui sont utilisés en cardiologie et en syphilologie [...]. Ce qui est sous-jacent à ces incertitudes de la pratique, c’est l’absence confirmée d’une théorie universellement acceptée des médicaments psychiatriques [8].» Certains auteurs, comme Pichot, tentèrent d’avancer quand même, malgré l’absence d’une telle théorie, en faisant procéder par exemple dans huit services de quatre pays différents à des essais simultanés de trois antidépresseurs. Malheureusement, « les résultats n’ont montré aucune différence significative, et il est apparu que les lacunes de notre méthode avaient rendu cet essai incapable de mettre en évidence des différences qui, peut- être, existaient [9]».

Les neuroleptiques ne sont pas des médicaments d’un maniement simple. Leur prescription s’accompagne d’ordinaire d’une prescription concomitante d’un certain nombre de correcteurs, car ils entraînent des effets secondaires dits « parkinsoniens » (ressemblant aux signes de la maladie de Parkinson) : apparition assez rapide d’une rigidité et de tremblements souvent très gênants, voire même insupportables pour le malade. L’apparition de ce syndrome neurologique a même été considérée dès le début comme l’une des propriétés caractéristiques des neuroleptiques. Comme pour les « effets secondaires » des méthodes de choc (l’angoisse notamment), un débat s’ouvrit : « L’attitude des cliniciens vis-à-vis du syndrome neurologique des neuroleptiques n’est pas unanime. Les uns le recherchent, car ils estiment que les meilleurs résultats thérapeutiques sont obtenus lorsque les manifestations neurologiques sont les plus intenses. La plupart le redoutent et cherchent à l’éviter, par l’administration de médications préventives [10]. » Et deux auteurs purent, en 1967, expliquer pourquoi et comment ils en étaient venus à distribuer à leurs malades des doses d’halopéridol nettement supérieures (de 4 à 12 fois plus) à celles de la majorité de leurs confrères. Il leur est en effet apparu que « dans les cas aigus, difficiles, rebelles ou récidivants, des cures brèves mais massives d’halopéridol (200 à 600 gouttes par jour) avaient le pouvoir abrasif sur la psychose, puissant et rapide, qu’aucune autre thérapeutique, même de choc, ne possédait [...]. Un syndrome secondaire neurologique est pratiquement la règle à fortes doses. Dans le contexte particulier d’une telle cure neuroleptique, la survenue d’un syndrome akinéto-hypertonique doit être considérée comme un adjuvant appréciable à l’action thérapeutique. En effet, la sidération du malade dans sa corporalité, dont la dynamique est perturbée, ne peut que contribuer à l’apaisement général. Ce freinage physique parallèle à la cause psychique est le premier temps thérapeutique dans le cisaillement d’une psychose avant la récupération [11] ».

Cette tentative est faite sur 50 malades, recrutés parmi toutes sortes de catégories nosologiques. Le traitement dure en moyenne un mois (avec « isolement en chambre calme, semi-obscure, bien surveillée ») et va dans un cas jusqu’à huit mois. Le résultat semble favorable : « Ainsi mené, le traitement a donné dans l’ensemble des résultats qui nous ont paru plus rapides et nettement meilleurs qu’avec les autres cures de neuroleptiques ou les conduites de traitement moins intensives. » 

La littérature psychiatrique actuelle est ainsi pleine de comptes rendus d’expérimentations où sont largement détaillés les motifs de l’innovation, le protocole de son utilisation et les résultats obtenus. Résultats favorables, bien entendu, par principe et pour deux raisons essentielles : l’évidence, tout d’abord, veut qu’on ne publie guère le résultat des expérimentations manquées, l’usage veut ensuite que le coût de l’impression des comptes rendus d’expérimentation soit pris en charge par les laboratoires pharmaceutiques intéressés à l’obtention d’un visa d’exploitation pour le médicament en question. L’amour-propre des auteurs et le bénéfice commercial des industriels, voilà deux leviers puissants qui expliquent aisément le ton d’autosatisfaction qui est la règle dans ce genre de littérature…

Quel effet les neuroleptiques ont-ils eu réellement sur la vie des services hospitaliers en psychiatrie ? 

Les objectifs immédiats qui leur avaient été assignés pouvaient, selon Deniker, être ainsi résumés « 1. Réduire le plus vite possible la symptomatologie psychotique. 2. Restaurer rapidement un état mental satisfaisant pour la réinsertion sociale [12]».

En ce qui concerne le premier de ces objectifs, en tout cas, l’on put afficher dès le début de grands motifs de satisfaction. Comme le précise encore Deniker dans la même communication : « L’excitation et l’agitation psychotiques ont trouvé, avec les neuroleptiques, un traitement si efficace qu’elles ne sont plus guère tolérées dans nos services, la seule question étant la rapidité de leur réduction. » Mais, en ce qui concerne l’autre versant du projet, la reinsertion sociale, peut-être faut-il y voir de plus près.

Certes, on l’a vu, les chiffres paraissent probants, il y a moins d’hospitalisés dans les hôpitaux psychiatriques qu’avant l’apparition des neuroleptiques. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’il y ait moins de malades mentaux recevant des soins psychiatriques : le nombre des entrées dans les hôpitaux, au contraire, s’est régulièrement accru, et c’est la réduction de la durée de séjour qui a permis que la population hospitalisée à un moment donné soit de plus en plus faible, les sorties augmentant d’autant. Bien que réduite, cette durée de séjour reste quand même importante puisqu’elle était, par exemple, encore en 1972 de 170 jours à Clermont-de-l’Oise (contre 202 jours en 1968). Mais c’est cette particularité comptable mal étudiée qui a permis tant de cris de victoire sur lesquels il faut maintenant revenir, comme l’a fait Henri Ey : « Nous en venons donc à considérer que les statistiques contemporaines basées sur le taux des sorties n’ont plus aucun sens, puisque sortir ne veut plus dire être guéri ni même amélioré, mais seulement être mieux soigné dehors que dedans [13].» 

Les neuroleptiques ont donc peut-être contribué à déplacer les problèmes posés par la maladie mentale plutôt qu’à les résoudre.

Encore faudrait-il savoir ce qu’a coûté ce déplacement. Les médicaments psychotropes, et notamment les neuroleptiques, font désormais partie de la routine des gestes psychiatriques, rares sont les malades qui n’en reçoivent aucun, la plupart en reçoivent plusieurs, souvent des années durant. Entre le moment du premier essai du 4560 RP en chirurgie, en 1952, et sa très large diffusion en milieu hospitalier, il ne s’est écoulé que quelques années. Mais, depuis ce moment-là, depuis près de vingt-cinq ans, des centaines de milliers de « malades mentaux » ont reçu des doses souvent effarantes de neuroleptiques, parfois pendant toute la durée d’un séjour long de plusieurs années. Certains d’entre eux étaient déjà à l’asile avant 1952, ils y sont encore, avec leurs neuroleptiques en plus. C’est d’ailleurs à l’usage massif et prolongé de ces médicaments que l’on doit l’aspect si uniformément caractéristique de ces lieux où l’on rassemble les malades « chroniques », malheureux personnages raidis, à la démarche saccadée, à la dentition détruite, fuyant le soleil que leur peau ne supporte plus, évoluant avec peine dans les débris d’un délire que l’on a, suivant l’expression consacrée, « cassé », marmonnant, mâchonnant, le regard vide, visage de cire et corps figé à jamais…

Efficaces, les neuroleptiques ? Peut-être, mais pourquoi et pour qui ? 

En 1958, à Ville-Evrard, Follin et son équipe médicale remplacèrent, à l’insu des infirmières, le Largactil par un placebo [14] chez 39 malades, dont 20 schizophrènes, et cela pendant 9 mois : 50 % de ces malades suivirent une évolution favorable [15] … D’autres études ont montré que le mode d’administration d’un médicament, en plus de son apparence, avait une certaine influence sur ses effets, en psychiatrie comme ailleurs. Refuge pour le médecin, qui se protège contre l’angoisse du patient grâce à son ordonnance, le médicament autorise de nouvelles stratégies, ou dérobades : « Un autre intérêt dans l’apparition de nouvelles drogues, c’est que le médecin en a toujours une ou deux en réserve : il sait qu’il peut encore faire quelque chose ; il ne perd pas espoir. Cela aussi est thérapeutique [16]. » Pour d’autres, plus tard, l’apparition des formules-retard offre une garantie de la stabilité de la relation médecin-malade : « En psychiatrie, les malades souvent ne comprennent pas leur situation, interrompant systématiquement ou capricieusement la médication permanente qui leur a été prescrite […]. L’application intramusculaire d’un neuroleptique- retard donne au médecin la sécurité que le malade a vraiment reçu la dose prescrite. En outre, par un tel traitement, le malade se présente plus régulièrement chez le médecin, ce qui facilite le contrôle du cours de la maladie. Les liens entre le médecin et le malade en sont fortifiés [...]. Il n’est pas possible de s’imaginer une psychiatrie moderne sans la thérapeutique-retard avec des substances neuroleptiques [17]. » D’autres encore voient enfin là une nouvelle voie d’abord privilégiée de la maladie, parce qu’elle en permet un traitement précoce et, pourrait-on dire, au moindre soupçon : « Ce qui est nouveau et que nous devons, en grande partie, à l’efficacité que les neuroleptiques ont conférée au psychiatre, ce sont ces patients, jeunes souvent, chez lesquels l’expérience aiguisée du médecin diagnostique, déjà et à peine, un trait de caractère, une façon d’être dans le contact, une bizarrerie qui dénotent la structure psychotique, la psychose, l’amorce d’une schizophrénie. Traité — la prescription peut alors avoir valeur de test — ou non traité, le patient sera suivi comme tout chronique potentiel demande à l’être, mais seul le médecin saura qu’il s’agit d’une schizophrénie. D’ailleurs, certaines ne font pas leur preuve ou avortent : s’agissait-il alors d’une manifestation psychotique ? [18] » 

La part du désir médical semble donc grande dans l’efficacité des neuroleptiques : efficacité sur les symptômes, peut-être, mais aussi efficacité pour l’« image de marque » d’un corps professionnel passablement ternie par l’usage intensif des traitements de choc.

D’autres facteurs, plus institutionnels, semblent avoir une importance encore plus grande. Les travaux de Chanoit permettent à cet égard quelques points de repère. Il observe tout d’abord en 1969 que l’action d’un même médicament sur un même symptôme est tout à fait différente selon l’institution dans laquelle on en fait usage : son expérience porte, d’une part, sur un établissement richement doté en personnel soignant, ainsi qu’en activités ergo- et sociothérapiques, et, d’autre part, sur un asile classique [19]. Il remarque ensuite en 1970 que, dans un hôpital donné, les doses médicamenteuses distribuées sont inversement proportionnelles au nombre d’infirrnier(e)s présent(e)s dans le pavillon, et proportionnelles à l’intensité des conflits non résolus surgissant au sein de l’équipe soignante [20]. Nicole Mercier, revenant sur ces travaux et analysant la consommation des psychotropes dans trois services hospitaliers différents en 1973, conclut dans le même sens : c’est le « collectif soignant » dans son ensemble qui règle essentiellement les variations de la consommation des neuroleptiques. Et cette consommation est « un véritable baromètre » non pas tant de « l’appétit plus ou moins chimiothérapique du médecin » que de l’ambiance générale du service, celle-ci dépendant pour beaucoup de la disponibilité matérielle des soignants, et donc de leur nombre, ainsi que de leur disponibilité affective. Par ailleurs, les événements généraux, par exemple ceux de 1968, ont un certain retentissement sur le niveau de consommation médicamenteuse : en baisse tout d’abord (effet d’une certaine remise en cause de la psychiatrie), puis de nouveau stabilisé aux valeurs antérieures [21].

Devant cet effet de collectif soignant, si clairement mis en évidence pour une méthode thérapeutique prescrite par un médecin à un malade (contrairement aux traitements ouvertement collectifs relevant des diverses sociothérapies), plusieurs attitudes sont possibles pour les psychiatres. 

L’une est celle de Henri Ey, pour qui une telle donnée ne doit pas entraîner une dissolution des responsabilités. Certes, le service ne doit pas être écrasé par une « hiérarchie monolithique ». « Mais il ne fait pas de doute non plus que la prescription (impliquant une étude clinique, un diagnostic et un pronostic) des neuroleptiques est un acte essentiellement médical qui exige réflexion, surveillance et contrôle [...]. Si l’usage de la thérapeutique médicamenteuse apparaît à tous indispensable, il rend également indispensable l’organisation disciplinée du service. [22] » 

Pour d’autres, comme Jean Ayme, des accommodements, sur ce point précis, sont possibles. Pour lui, il est « surprenant de constater l’habituelle absence d’échange entre médecins et infirmiers à propos de la prescription et de l’usage des médicaments [23] ». Il rappelle, à ce sujet, d’une part l’usure progressive de l’efficacité des différents médicaments employés (neuroleptiques, tranquillisants, puis antidépresseurs), et d’autre part les différentes pratiques non officielles qui sont courantes, nul ne l’ignore, dans les services : suppression discrète d’un médicament lorsque le malade le refuse ou s’en plaint, renforcement d’un traitement à l’insu du médecin pour des raisons humanitaires (adjonction d’un correcteur non prescrit) ou disciplinaires (augmentation des doses de calmants). Puisque ces pratiques sont courantes, affirme Ayme, elles faussent l’observation médicale et surtout les relations médecins-infirmiers : « Seule une désacralisation de l’acte de prescription pourra donner un support véritablement rigoureux à la chimiothérapie. » Il propose donc de laisser une certaine autonomie aux infirmiers dans ce domaine, par l’établissement d’une sorte de prescription à la demande : le médecin fixera un maximum et un minimum du médicament déterminé et l’infirmière choisira, en fonction des événements, à l’intérieur de ces limites.

Cette proposition déclencha des protestations véhémentes : où irait-on, à se dessaisir ainsi d’une prérogative absolue ? Et, comme devait menacer Jeanson, l’un de ceux qui répondirent à Ayme : « La prescription médicamenteuse constitue un des actes essentiels de la pratique médicale. Le non-médecin qui s’y livre est coupable aux yeux de la loi d’exercice illégal de la médecine, et le psychiatre qui autoriserait, voire encouragerait, cette prescription médicamenteuse par les infirmiers serait indiscutablement coupable d’exercice illégal de la médecine. »

 

NOTES

* Bernard de Fréminville, ancien interne des hôpitaux psychiatriques de la Seine, ancien président du Syndicat national des psychiatres en formation, n'exerce plus de fonctions en psychiatrie, a participé aux revues Tankonalasanté et Gardes-fous.


[1] H. Laborit, P. Huguenard, R. Alluaume, « Un nouveau stabilisateur végétatif (le 4560 RP) », Presse médicale, n° 6o, 1952, p. 206-208.
[2] T. Pelicier, Guide psychiatrique pour le praticien, Paris, Masson, 3e éd., 1975.
[3] L. Revol et P. Matthieu, « Psychothérapie et chimiothérapie : point de vue du pharmacien d’hôpital », Journées du Vinatier (mai 1964), Paris, Masson, 1965.
[4] Neuroleptiques ayant des effets prolongés après l’injection.
[5] N. Mercier, La Consommation des médicaments psychotropes de quelques services hospitaliers, thèse, Paris, 1973. 
[6] H. Brill et R. E. Patton (chiffres présentés et complétés au cours des différents congrès internationaux de psychiatrie). Voir notamment H. Brill, « Évolution de la population des hôpitaux psychiatriques américains », Confrontations psychiatriques, n° 4, 1969, p. 167-186.
[7] J. Saucier et al., Communication au troisième Congrès mondial de psychiatrie, Montréal, 4-10 juin 1961.
[8] H. Brill, Quatrième Congrès mondial de psychiatrie, Madrid, 5-11 septembre 1966 ; éd. par Excepta Medical Foundation, 4 Vol., 1967.
[9] P. Pichot, « Un essai de coopération européenne pour la comparaison de trois antidépresseurs », Cinquième Congrès du Collegium internationale psychopharmalogicum, 1966.
[10] J. Delay, Cinquième congrès du Collegium..., op. cit., p. 284.
[11] Y. Bastié et G. Bleandonu, « L’halopéridol à fortes doses », L’Ouest médicaI, 10 avril 1967, p. 485-488.
[12] P. Deniker, Cinquième Congrès du Collegium..., op. cit., p. 321.
[13] H. Ey, « Neuroleptiques et services psychiatriques hospitaliers », Confrontations psychiatriques, n° 13, 1975, p. 36. 
[14] Produit neutre, dépourvu de toute action propre, destiné à remplacer les vrais médicaments lorsqu’on veut leurrer le sujet ou tester l’efficacité d’un produit pharmaceutique.
[15] S. Follin et al., « Le remplacement du Largactil par les placebos dans un service psychiatrique », Ann. méd. psychol., 1961, I, p. 976-983.
[16] Communication collective française (neuf auteurs) au Deuxième Congrès mondial de psychiatrie, Zurich, septembre 1957, t. II, p. 415.
[17] K. Heinrich, « Sur les neuroleptiques-retard », L'Evolution psychiatrique, 1970, p. 953.
[18] P.-A. Lambert, « L’avenir des neuroleptiques », Confrontations psychiatriques, n° 13, 1975, p. 266.
[19] P. Chanoit, et al., « L’utilisation de la théopropérazine dans la schizophrénie », Encéphale, 1969, p. 112-157.
[20] P. Chanoit « Utilisation des neuroleptiques en institution », Laval médical, Québec, 1970, p. 41-46, p. 805-813.
[21] N. Mercier, op. cit., p. 48.
[22] H. Ey, op. cit., p. 39.
[23] J. Ayme, « Chimiothérapie en pratique infirmière », Congrès de psychiatrie et de neurologie d’Auxerre, Paris, Masson, 1974.

L’idiot révélateur (Lucien Bonnafé)

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l’idiot révélateur

« le comportement d’une société
envers ses déviants
est un des meilleurs témoignages
de son degré de civilisation »
ou bien :
« parle-moi des idiots, je te dirai qui tu es »



Qui que tu sois, tu ne saurais échapper à la clairvoyance du psychiatre authentique.

Tu le vois satanique parce que tu sais confusément qu'au delà de tes paroles il entend autre chose, et tu as peur de lui parce qu'il saisit tes problèmes personnels à travers l'écran de tes propos.

Pas si satanique pourtant, puisqu'il ne demande qu'à te décharger de ton angoisse. Il ne te juge et te condamne point. Il ne veut que t'aider à voir clair en toi-même.

Regarde et tu verras.

Tu parles des idiots, tu n'es pas un barbare, crois-tu, et c'est avec la plus grande componction que tu évoques la « piqûre libératrice ».

Sais-tu ce que tu dis ? Sais-tu à quel point c'est de toi-même que tu parles ? Tu ne sais donc pas que ce que tu révèles, c'est ton impuissance à supporter telle image de ton semblable ?

Ah non ? Tu ne veux pas être son semblable, et le rappel de ce qu'inexorablement il l'est, ton semblable, un homme de ton espèce, tu ne le tolères pas. Il faut le rayer, le détruire. Si tu effaces l'image de celui qui n'est pas un homme accompli, tu pourras mieux supporter de n'être pas un homme accompli aux yeux de celui qui te regarde… de celui-là, par exemple, qui sait, et qui te trouve si peu évolué, puisque tu ne peux même pas supporter cela.

Tu balbuties, tu rationalises, tu te justifies et tu appelles raison le détour par lequel tu défends désespérément ton aspiration homicide.

Mais tout de même, dis-tu, ils sont bien imperfectibles, inéducables… Alors... Rassure-toi, tu n'es pas en si mauvaise compagnie. Si je te racontais que le Centre national de la Recherche scientifique a chargé un groupe de chercheurs d'établir le décompte scrupuleux de l'emploi de ces termes ou des propos qui évoquent le « rien à faire pour eux » dans les textes administratifs, dans les comptes rendus des grandes assises scientifico-charitables, dans les écrits et les paroles des psychiatres eux-mêmes (du moins consacrés tels par l'école et par l'usage), tu ne me croirais pas et tu aurais raison, car d'abord l'intention de poursuivre cette recherche n'était pas encore tellement dans le goût du jour, et puis il aurait fallu une mobilisation de moyens, en nombre de chercheurs et en temps, que les budgets français de recherche n'auraient pu prendre en charge.

Sais-tu pourtant que, parmi les sujets soumis à l'enquête, un bon nombre consacre une part importante de sa vie à « éduquer » des mammifères inférieurs, des téléostéens, des foraminifères, des amibes et autres êtres unicellulaires, des végétaux même… ?

Sais-tu que la science contemporaine n'a pas trouvé les êtres les moins malléables, les plus imperfectibles ou inéducables, ni « au-dessous » de l'espèce humaine, ni chez les arriérés les plus profonds de ladite espèce, mais tout de même au sein de celle-ci, avec les mauvais coucheurs, les pisse-vinaigre, les imperméables à l'humour et à la poésie…

Sais-tu que la conception la plus rationnelle de l'euthanasie vise à débarrasser d'abord le genre humain de ces contingents de population, non imperfectibles certes, mais trop difficilement éducables, avant d'attaquer les tranches suivantes, où se trouveraient assez loin les arriérés inoffensifs ? Es-tu sûr alors de ta place dans la liste des victimes de l'épuration ?

Tu deviens plus grave, et c'est la fameuse et grave question d'argent qui te soucie. Tu changes de registre, tu parles d'irrécupérables, de « sujets ne pouvant jamais constituer qu'une charge pour la société et incapables d'assurer aucun profit ».

Je t'arrête encore. Sais-tu que nous allons pendre tous ceux qui empêchent les autres de profiter de la vie ? Nous établissons la liste noire de ceux qui constituent pour la société une charge active en contribuant à réduire les profits dont ceux qui ont place dans les circuits de la production seraient en droit de faire bénéficier leur petite famille ; on complétera la liste avec beaucoup d'autres qui répondent à la définition… On verra après comment se conduire avec ceux qui ne constituent pour la société qu'une charge passive et se contentent de consommer, sans limiter sensiblement le pouvoir de consommation des autres.

« Mais trêve de sinistres plaisanteries, dis-tu, je n'ai parlé de " les piquer " que métaphoriquement, je sais trop que l'extermination des " déchets de l'humanité " a acquis récemment, à bon droit, une assez mauvaise presse, j'admets que ce n'est pas sans raisons, tu exagères en me faisant passer pour un nazi. »

Telles ne sont point mes intentions, je t'ai dit que tout ce que je cherchais, c'était t'éclairer sur toi-même. En vérité, tu m'as bien dit que ton idée de « les piquer » était « malheureusement » inapplicable en pratique, et tu as même concédé, fort honnêtement, que si l'on s'engageait dans cette voie, tu n'étais pas sûr d'en réchapper toi-même, car on est toujours dans le déchet au regard de quelqu'un.

Mais cependant, dis-tu, etc., et, à chaque détour de tes propos, je t'entends appeler quelque formule de rejet, je t'entends dire qu'il convient de les éloigner le plus loin possible, qu'ils ne sont pas scientifiquement intéressants, que les rapports avec eux ne sont pas gratifiants, que donc d'autres que toi-même et tes semblables (quels semblables ? ceux qui partagent avec toi cette vertigineuse terreur ?) auront à s'occuper d'eux, afin de quoi ? Oui, afin de quoi ? afin de leur assurer congrument « ventre plein et cul propre »… et d'assurer une satisfaction malsaine à leur sensiblerie.

Nous y voilà, laisse donc un peu s'exercer ici la lucidité de la critique et accepte, en dépit de ton vertige, d'être un peu remis en question :

Quand ta raison perd pied, quand tes mouvements affectifs te dominent, quand et parce que tes réactions passionnelles t'écartent de ton prochain et te font parler déraisonnablement des idiots, tu accuses celui que ses mouvements affectifs rapprochent de son prochain, et qui en parle raisonnablement, en le taxant de « sensiblerie ». Le plus « sensible » des deux… mais ce n'est pas la question. Je te l'ai dit, tout ce propos n'est pas pour t'accabler mais pour t'aider, tente un peu de chercher l'accord de ta raison et de ton cœur. Il est à ta portée de découvrir, pour peu que tu expurges ces passions, que l'idiot n'est pas inéducable, qu'il n'est pas inintéressant, qu'il est gratifiant, et, tout au bout du compte, qu'il n'est pas idiot au sens où tu l'entends, car tu comprendras vite que les descriptions qui ont été données de son état révèlent, en gros, bien moins cet état, scientifiquement perçu, que l'intolérance sensitive à son objet de celui qui l'a décrit.

Telle est la vérité scientifique, que la raison contemporaine saisit nécessairement dans un couple, le couple de l'objet et de son témoin. La connaissance de l'homme n'échappe pas à cette loi du miroir et quand tu as considéré l'idiot, tu n'as pu résister au désir de briser ce miroir-là.

Ayant pris conscience du fait que tous ceux qui ont tenté de le briser ont été condamnés par l'histoire, tu t'es désespérément voué à l'embuer, mais alors l'image qu'il te renvoie s'avère plus traumatisante encore et, inexorablement, désespérément, sans cesse renaissante. Tu t'essouffles à l'embuer encore, mais non, c'est diabolique, tu t'épuises.

Calme-toi. Reprends ta lucidité, et regarde courageusement le miroir dans toute sa clarté, tu auras moins peur, tu réagis avec plus de sérénité ; alors, en t'écoutant, je cesse d'entendre ta panique.

Que l'idiot soit, c'est ainsi, et ce qui est est nécessaire. Tu commences à t'y faire sans trop déraisonner, tu commences à ressentir qu'heureusement la société comporte en son sein de tels moyens de se révéler à soi-même ses propres attitudes. Tu as eu d'autres occasions de frémir devant tant d'exemples de la fragilité qui demeure, quant au respect de l'homme, et parfois s'enfle jusqu'au point de tellement te menacer toi-même…

Rends grâces à l'idiot d'être là pour, heureusement, porter à son comble le défi à la société sur le terrain de ses conduites à l'égard de ses déviants.

Et rêve puisqu'il le faut, puisque rien ne t'interdit de penser que (à condition que cesse la politique des dépotoirs et que la société accepte de porter le plus d'intérêt à ce qui lui pose les préoccupations les plus hautes, les plus angoissantes) une suffisante mobilisation de moyens permette de découvrir comment empêcher, progressivement et jusqu'au succès radical, que l'espèce humaine engendre des oligophrènes…, rêve qu'il n'y a plus d'idiots… et ne regrette plus, dès lors, que ton espèce manque de ce révélateur si fécond de ses attitudes.

Car cet homme plus civilisé, produit d'une société qui a fait la preuve de sa maturité en considérant l'oligophrénie comme elle le devait, scientifiquement et humainement, d'un seul regard réconcilié, n'a certes plus besoin de révélateurs aussi corrosifs pour se connaître soi-même et ajuster ses conduites envers ses semblables.


Lucien Bonnafé


Texte demandé par Yves Bertherat pour un numéro spécial d’ « Esprit », sur l’enfance handicapée (n° 11, nov. 1965). Reproduit in dans cette nuit peuplée… 18 textes politiques de Lucien Bonnafé, psychiatre., pp. 63-68, « 2. handicap et politique », éditions sociales, 1977.