14/05/2011

POUR EN FINIR AVEC LA PSYCHIATRIE. DES PATIENTS TÉMOIGNENT (Nicole MAILLARD-DÉCHENANS)

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Extrait :

France, 1995, hôpital Sainte-Anne, troisième étage...

On m'a emmenée dans une chambre assez grande qui comportait trois lits, mais j'y étais seule, soulagée de trouver un peu d'intimité. On m'a dit que le psychiatre allait venir me voir. Je me suis couchée : on m'avait fait préalablement enfiler une chemise de nuit, après m'avoir retiré tous mes vêtements qui furent rangés en un lieu auquel je n'avais pas accès... Vers dix-neuf heures le soir, le psychiatre est venu me voir ; il a commencé à me parler d'un ton badin : " C'est les flics qui vous ont ramassée ? ", comme si l'on venait de me jouer un bon tour, et de conclure " Vous n'avez jamais rien pris ? Même pas de l'Haldol ? Oh, un p'tit Haldol..." Et j'ai dû faire connaissance avec ce "p'tit Haldol" qui m'a provoqué des souffrances atroces pendant deux années. La tentative de suicide que j'ai faite à cause de ces souffrances a eu vite fait d'être imputée à un autre traumatisme (le suicide de ma sœur). Inutile de décrire mes tentatives pour demander une diminution, voire un arrêt de cet affreux traitement, car cette tentative était considérée comme un symptôme de ma dite maladie. Sur mon dossier figure : " patiente psychotique stabilisée sur un mode rigide et projectif qui n'a eu cesse de diminuer son traitement..." (Je dirai plus loin comment j'ai trouvé à me médiquer d'une façon qui me convient pour vraiment m'en sortir.) J'ai vu à quel point la formation en psychiatrie peut rendre sourd et aveugle, faire éclore une névrose professionnelle, voire une psychose-paranoïa répressive de la maladie mentale !

Mesdames et Messieurs les psychiatres, vous qui mettez si généreusement des étiquettes discriminatoires sur vos patients, prenez garde qu'elles ne vous soient un jour retournées, car, vous voyez, rien de plus facile ! Voyez ce que vous ressentez, en lisant ces mots, qui n'infléchiront en rien le cours de votre vie : Alors, est-ce agréable de se faire traiter de névrosé professionnel ? De psychotique, de paranoïaque ? Essayez d'imaginer ce que peut ressentir quelqu'un qui, lui, voit sa vie entière basculer : l'effet n'est-il pas décuplé ? 

En goûtera-t-il un jour, ce monsieur, de son "pt'it Haldol" qu'il a tant prescrit ? Et suffisamment longtemps pour expérimenter la chute du taux de fréquence vibratoire de son corps, à tel point que l'on semble basculer dans un autre monde où la lumière n'éclaire plus que d'une lueur jaunâtre et où l'on ne peut plus ressentir quoi que ce soit sauf l'ankylose de l'esprit et du corps ou sauf éprouver des pulsions grossières de colère et de mort qui inhibent toutes les forces de vie ? Où l'on constate que tous ses mouvements corporels et cérébraux sont ralentis ? Où la souffrance est telle qu'on ne tient plus sur une chaise pendant dix minutes, sauf à la rigueur devant la soporifique télévision ? Cette souffrance qui me faisait passer des nuits sans sommeil à chercher en vain une position sur mon lit qui me soulagerait ? Comment étendre ses jambes pour que les quitte cette envie de courir ou de gigoter sans avoir la force de le faire, et si l'on essaie, on s'arrête épuisé au bout de vingt secondes ? Et ce n'est qu'un aspect de la souffrance provoquée, car le plus gros de l'iceberg reste indicible (et différent pour chacun, car certaines personnes ne sont pas trop affectées par les effets secondaires)... Je passe aussi sur les symptômes les plus courants comme les chutes de tension, le dérèglement du travail intestinal et la destruction de la flore intestinale par intoxication, d'où la constipation chronique, le dérèglement hormonal (absence de règles), les troubles de la vision quand les toxines se sont accumulées dans le foie, l'effet photo-sensibilisant donnant des problèmes de peau etc.

Avec ce genre de problèmes physiques, comment rassembler ses forces pour surmonter une crise qui demande un gros travail sur soi, respect et soin tout particulier de la totalité de sa personne, corps inclus ?

Je ne dis pas que les neuroleptiques sont systématiquement à proscrire, mais que ce sont des substances très toxiques et dangereuses, surtout à long terme, et qu'on ne devrait les utiliser qu'avec parcimonie. Je dis que c'est au patient que doit revenir la gestion de leur utilisation. Si le patient décide que c'est le médecin qui est compétent pour cela, alors, la décision revient au médecin, mais dans ce cas seulement. Un patient devrait toujours avoir la liberté de refuser un traitement qui ne lui convient pas, même dans le cas d'une hospitalisation sous contrainte, car les hospitalisations sous contrainte sont malheureusement trop souvent abusives. La moindre des choses serait de pouvoir discuter le traitement, en parler, sans que le patient se voit renvoyé à sa supposée incapacité à décider pour lui-même, incapacité à prendre en main sa santé, sous prétexte d'une prétendue maladie. Sans que lui soit renvoyée la propre peur du psychiatre devant ce qu'il nomme folie, la peur de celui-ci devant la responsabilité qu'il a prise illégitimement sur le patient (en le déclarant inapte à choisir pour lui-même) vis-à-vis de la société, et qui masque, la plupart du temps, un abus de pouvoir qu'il a pourtant constamment le choix de refuser. Même en travaillant en institution, on peut aussi refuser, du même coup, de servir la violence et la répression, ainsi que le non respect de la personne humaine.

 

- Présentation du livre Pour en finir avec la psychiatrie. Des patients témoignent sur le site du GIA

05/09/2010

La Dérive Idéologique de la Psychiatrie (Olivier Labouret)

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La Dérive Idéologique de la Psychiatrie

Ou comment la psychiatrie est utilisée par le pouvoir néo-libéral, pour renforcer sa politique de contrôle socio-économique des comportements déviants, délinquants et simplement défaillants.

article publié le 5/07/2010
auteur-e(s) : Olivier Labouret

Résumé du livre d’Olivier LABOURET, paru aux éditions Erès en 2008

La mondialisation de l’idéologie comportementale

La psychiatrie, spécialité médicale bien particulière, s’est fondée historiquement sur des bases morales et sociales, celles de la société industrielle et du positivisme scientiste, et il est loisible de montrer comment s’est exercée, au cours de l’histoire, une « psychiatrisation » de plus en plus large des « troubles » individuels. Autrement dit, ce qui constituait autrefois une discipline clinique et thérapeutique traitant de maladies parfaitement délimitées, les psychoses et les névroses, est devenu durant ces dernières décennies une institution de contrôle de toute forme de souffrance psycho-sociale. Cette évolution s’est accélérée depuis vingt ans avec la mondialisation de la psychiatrie comportementaliste américaine, pour laquelle la déviance vis-à vis de la norme sociale définit la maladie, alors que pour la psychiatrie européenne traditionnelle, la santé est au contraire la capacité à créer librement ses propres valeurs. Ce contrôle social comportementaliste de la santé mentale est venu répondre à une politique néolibérale généralisant les échelles de comportement et les questionnaires d’auto-évaluation, non plus seulement dans le domaine hospitalier, mais à l’intérieur de l’école, de l’entreprise et de l’ensemble de la société. Ainsi, le domaine de compétence de la psychiatrie s’est élargi insidieusement au dépistage de l’ensemble des « troubles du comportement », des « troubles de la personnalité » en passant par les « troubles de l’adaptation » : tout « handicap socio-professionnel » est devenu le signe d’une pathologie psychique… Parallèlement, la fréquence de la « maladie dépressive » et des nouvelles pathologies, telles que l’hyperactivité ou les troubles « borderline », s’est accrue exponentiellement, sans que l’on s’interroge sur ce que traduit sociologiquement cette évolution, à savoir la pression insupportable d’une individualisation forcenée de l’existence, commandée par les « lois économiques » du profit et de la concurrence.

Le contrôle socio-économique de la déviance individuelle

Aujourd’hui, l’éventualité de dépister le « trouble des conduites » dès l’enfance, l’orientation de la recherche vers la « vulnérabilité génétique » des individus, la succession des lois sécuritaires psychiatrisant la délinquance et la déviance notamment sexuelle (prévention de la délinquance, prévention de la récidive, rétention de sûreté…), sont autant de symptômes de cette évolution normative accélérée, dissimulée sous un vernis scientiste « préventif ». Tandis que l’indépendance déontologique des psychiatres disparaît derrière l’impératif gestionnaire, avec une nouvelle gouvernance hospitalière qui subordonne le soin à la rentabilité. On le voit : la pratique psychiatrique est en train d’évoluer à marche forcée vers la gestion des risques socio-économiques, où il s’agit de prédire et de dissuader toute défaillance individuelle, notamment au travail, pour le plus grand bénéfice de l’entreprise industrielle. Robert CASTEL l’avait déjà pressenti il y a plus de 20 ans : désormais, on demande au psychiatre d’être un expert en bon comportement, un gardien de l’ordre moral social, apportant une caution scientiste à la défense de la norme économique… Bien d’autres auteurs ont dénoncé cette individualisation abusive des rapports sociaux, la privatisation de l’existence permettant de déplacer vers la « psychologie », ce qui est une évolution culturelle individualiste commandée par les besoins de l’économie néolibérale. Aujourd’hui n’importe quelle défaillance, signe d’un « dysfonctionnement » socioprofessionnel, relève du dépistage et du traitement psychiatriques, elle n’est plus dépendante d’un contexte environnemental déterminé. Malgré toutes les leçons de l’histoire et de la sociologie, la violence, contre soi-même ou contre autrui, n’est pas un fait socio-politique, elle est devenue purement individuelle, psychologique, pathologique : ce n’est pas le système socio-économique qui dysfonctionne, la précarisation ou la pression professionnelle qui est en cause, un rapport de domination politico-économique qui est intolérable, non, ce n’est que l’individu, et lui seul, qui est malade !

La sélection eugénique des populations, au service de la croissance économique

On comprend que cette mystification idéologique, consistant à inscrire symboliquement la violence socio-économique à l’intérieur du cerveau individuel, permet au néolibéralisme de renforcer la sélection culpabilisante pesant sur chacun d’entre nous, et de nier son impasse historique. Et le succès, jusqu’au plus haut niveau de l’Etat, de la réduction scientiste de l’existence au capital génétique (qu’on se rappelle les propos de Nicolas Sarkozy sur l’origine génétique de la pédophilie et du suicide !), accrédite aujourd’hui cette évolution régressive dramatique, proprement eugénique, où ce qui compte est de renforcer coûte que coûte l’efficience des travailleurs, leur adaptation à la machine productive. La guerre économique mondiale réclame des individus dociles, « psychologiquement » conditionnés, et n’a que faire de leur santé personnelle et environnementale. Face à cette évolution lourde de sinistres résurgences historiques, il est temps de défendre l’éthique de la véritable psychiatrie, déontologiquement indépendante des pouvoirs économiques et politiques, et qui vise la liberté de l’expérience subjective, la responsabilité envers autrui et envers l’avenir, contre la soumission pathologique à l’idéologie dominante.

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