24/12/2011

« L'institution psychiatrique en question », par Robert Castel

Pour lire l'intégralité de « L'institution psychiatrique en question » de Robert Castel, cliquez sur ce lien. Cet article, mis à part sa date de parution (publié en 1971 dans la Revue française de sociologie, pp. 57-92), est toujours d'actualité. N'en déplaise à cette classe de laquais du système-monde capitaliste que sont les Gardiens du Temple Psychiatrique.

 

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Robert Castel

L'institution psychiatrique en question

Extraits, première partie :

(pp.74-78)

Bien que se rattachant au courant de la « psychothérapie institutionnelle » (...) (31), Roger Gentis dépasse, du moins dans une certaine mesure, cette perception unilatéralement médicale de l'institution.

Les Murs de l'Asile propose en effet une interprétation de la vie hospitalière qui, le style mis à part, n'est pas sans rappeler celle de Goffman par son souci de marquer l'énorme distance qui sépare la prétention thérapeutique de l'institution des pratiques effectives qui s'y déroulent. Si « comme toutes les sociétés humaines, comme la plupart des institutions, l'asile vit sur des fictions » (p. 66), le langage de la fiction — le pourvoyeur idéologique spécifique au milieu — c'est ici le discours médical : « Le pouvoir des mythes est effarant : après vingt ans d'asile, trente ans d'asile, trente ans de pourrissement, d'asphyxie dans la pourriture asilaire, il y a encore des médecins pour croire à la relation médecin-malade, à ses vertus, à sa magie curative » (p. 62).

Cependant, par rapport à une interprétation sociologique, l'intention de Gentis marque une différence essentielle qu'exprime dans la forme le style du pamphlet. On a parfois prétendu (à tort à mon avis) que la portée des analyses de Goffman était limitée parce qu'il avait pris pour objet d'étude un hôpital dont l'organisation reste relativement traditionnelle. Ici l'équivoque n'est plus possible. Certes, « l'asile » de Gentis est aussi un service public dans un hôpital d'Etat, mais précisément un de ceux dans lesquels la « révolution psychiatrique » de l'après-guerre a eu lieu et l'auteur lui-même y a joué un rôle non négligeable (32). Par rapport à l'optimisme que l'on rencontre souvent en psychiatrie (tout n'est pas encore parfait mais nous sommes sur la bonne voie car le progrès est quantitatif), l'amertume du pamphlet traduit donc la déception d'un praticien qui s'aperçoit que les efforts de réforme du système n'ont pas, qualitativement parlant, touché à l'essentiel de la condition sociale du malade mental. Il devient alors possible de dépasser la description empirique des réalisations pour dénoncer une logique qui continue d'enfermer la folie, tant à l'hôpital qu'hors de lui, dans le cadre d'une répression sociale à laquelle la psychiatrie sert de caution. « Optimisme » et « pessimisme » ne sont pas seulement des connotations subjectives. L'« optimisme » de certains réformateurs tient pour beaucoup à ce qu'ils s'attachent essentiellement à la transformation des relations internes à l'hôpital. Ainsi, dans les « communautés thérapeutiques », la violence que subit le malade est sublimée par la permissivité affectueuse dont il jouit au sein de l'établissement, sa totale dépendance à l'égard de l'autorité psychiatrique paraît effacée par un exercice de cette autorité qui fait de la lutte anti-hiérarchique et de la chasse à l'absolutisme ses soucis principaux. Paradoxalement, le maximum de liberté règne peut-être alors dans l'espace construit pour maintenir des individus à l'égard desquels la société s'est arrogé un pouvoir absolu (33). Mais cette liberté demeure pour l'essentiel fictive et le « pessimisme » du pamphlet rappelle qu'en procédant ainsi on a « traité le symptôme » davantage que le mal.

Aussi se tromperait-on de lecture pour Les Murs de l'Asile, si l'on s'arrêtait à relever l'injustice de certaines analyses de la vie asilaire ou de certains jugements sur ses protagonistes principaux, médecins, administrateurs, infirmiers, surveillant-chef. Le véritable problème que pose l'asile, ce milieu clos, se situe en dehors de lui. Si ses murs revêtent une solidité telle que les meilleures volontés réformatrices viennent s'y briser, ou en déplacent seulement le tracé, c'est qu'ils sont élevés par de puissantes pressions sociales. La visée principale de l'ouvrage n'est pas de décrire le milieu, mais de montrer sa perméabilité à ces pressions.

L'entreprise suppose donc que l'on dénonce la pseudo-autonomie de l'établissement de soin, tant au niveau de l'organisation hospitalière proprement dite que relativement au savoir psychiatrique qui est censé servir de caution aux pratiques qui s'y déroulent. Le fonctionnement interne de l'hôpital demeure commandé pour l'essentiel par les exigences d'une organisation sociale livrée par la pénurie et l'isolement au système D, aux trafics d'influence, au jeu des cliques et des clans, aux abus de pouvoir de certains personnages-clefs du système. On trouvera en particulier dans ces pages une analyse, exceptionnellement rare sous la plume d'un médecin, de la différence du rapport au savoir entre infirmiers et médecins interprétée comme une relation de classe réintroduisant au sein de l'hôpital tous les effets d'assujetissement à la culture dominante (ici la « science » psychiatrique) et à ses porte-parole légitimes (ici les médecins).

Mais cette critique de l'idéologie de la « démocratie thérapeutique » prend tout son sens lorsqu'elle permet d'accéder à la représentation de la fonction globale assumée par l'institution : « Constituer un autre monde étanche où serait confinée la folie. Ailleurs, dans le monde normal, rien que raison, rien que bon sens — à l'asile rien de sensé. L'asile purge, décante, purifie, il recueille en ses murs toute la folie du monde. Les grilles de l'asile séparent, elles démarquent : au dehors le normal, à l'intérieur le pathologique » (p. 18).

Une telle dichotomie représente évidemment un coup de force par rapport à la réalité psychologique et sociale et exige pour s'imposer que soient déployées des techniques systématiques d'élimination, d'étiquettage (le labelling des anglo-saxons), de confinement et de gardiennage. L'organisation psychiatrique est précisément l'appareil médico-administratif qui correspond à cette nécessité en fournissant à la fois une grille théorique de discrimination (le savoir psychiatrique), un personnel jouissant d'un prestige intellectuel et social incontesté (le corps des psychiatres-fonctionnaires), un quadrillage d'établissements construits pour institutionnaliser la ségrégation sociale (les hôpitaux psychiatriques). R. Gentis semble suggérer que cette organisation s'est mise en place au XIXe siècle pour répondre au surgissement d'un nouveau problème social et l'occulter :

« L'histoire de la psychiatrie au siècle dernier donne l'impression qu'un vent de barbarie verbeuse s'est abattu sur la folie et a balayé tout ce qui se faisait d'humain et de sensé en la matière. Une institution monstrueuse et insensée, l'asile, une construction pseudo-logique en trompe-l'oeil, la psychiatrie clinique, ont en quelques dizaines d'années submergé le monde occidental et partout imposé des « solutions » pratiques dont la similitude et la généralité ne manquent pas de surprendre, qu'il s'agisse par exemple des dispositions architecturales ou de l'organisation du personnel. Tout s'est passé (disons entre 1850 et la guerre de 14) comme s'il fallait réprimer à tout prix, étouffer quelque chose qui risquait de percer, quelque chose de si grave et de si dangereux pour l'ordre du monde qu'il fallait vraiment y mettre le paquet, faire donner tous les moyens possibles, mobiliser la science, la médecine, la justice et l'administration publique au coude à coude pour noyer le poisson ou du moins le faire taire. La psychiatrie officielle (celle qu'on enseigne encore de nos jours un peu partout) apparaît essentiellement comme le fruit d'une trouille intense » (p. 8).

Outre qu'il faudrait déplacer quelque peu cette chronologie (Gentis est ici dupe de la représentation du « traitement moral » comme la première réponse libérale et humaniste au problème de la folie; en fait l'organisation politico-médico-juridico-administrative de la psychiatrie s'est mise en place avant 1850 précisément sous le couvert de cette idéologie), une telle esquisse historique ne suffit pas à faire comprendre ce qui motive cette peur, d'autant plus que cette voie tourne court et que l'analyse change de plan. Gentis suggère en effet ensuite une interprétation psychologico-psychanalytique dans la ligne de l'anti-psychiatrie anglaise : la folie porte la promesse d'une vérité mystérieuse, susceptible de « changer la vie », et elle est pour cette raison réprimée par la société avec la collaboration de cette part prudente en chaque homme qui s'en fait le complice :

« Je crois que ça sert surtout à se défendre contre certaines vérités, que ça cherche à fusiller, dès qu'elles montrent l'oreille, ces vérités qui voudraient se dire, et dont on ne veut rien savoir : que surtout le discours officiel, celui qui se dit scientifique et par là véridique (en fait scientifique ici ne veut rien dire d'autre que « dit des savants, dit des psychiatres »), que ce grave discours ne puisse en aucun cas être contaminé par ces vérités sourdes, celles que recèle la folie dans la condition qui lui est faite, et qui ne doivent à aucun prix être entendues » (p. 78).

Il se peut au demeurant que cette peur soit en nous parce que la tentation de la folie comme le vertige qui ferait basculer, avec nos certitudes quotidiennes, la possibilité de vivre de la rationalité adaptative dans le monde de la « normalité » est en chacun. Mais, à moins de se rallier à un substantialisme psychologique naïf, il faut bien se demander pourquoi cette peur éclate à un certain moment historique, sous la pression de quelles forces sociales, et si sa répression s'exerce de la même manière sur toutes les catégories de la population.

Sans doute le ton et les limites du pamphlet ne se prêtaient-ils pas à ce que des justifications plus didactiques soient apportées à ces problèmes et suffisait-il à Gentis de tenter de faire sauter les derniers verrous de la bonne conscience psychiatrique. On peut voir dans L'Institution en Négation de Franco Basaglia, particulièrement dans le chapitre sur « Les institutions de la violence » (pp. 103-139) et dans la contribution de Giovanni Jervis « Crise de la psychiatrie et contradictions institutionnelles » (pp. 227-246) une tentative de réponse plus systématique à ces mêmes questions (34).

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NOTES

(31) Cf. R. Gentis et H. Torubia, « Notes sur la 'psychothérapie institutionnelle' en 1969 », Information psychiatrique, 45 (2), février 1969.

(32) C'est dans cet hôpital de Fleury-les-Aubrey que Georges Daumezon a réalisé de 1940 à 1951 l'une des premières et des plus audacieuses tentatives de libération de la psychiatrie en France. On peut signaler également comme exemple « d'ergothérapie » de haut niveau qu'Aventure en Psychiatrie de D. Martin (Ed. du Scarabée, C.M.E.A., 1969) a été traduit dans le service de Gentis, principalement par des malades. Rappelons aussi qu'outre sa pratique quotidienne, qui s'inscrit dans la ligne la plus dynamique de la psychiatrie actuelle, Roger Gentis est le directeur de l'excellente collection, la Bibliothèque de l'infirmier, qui milite pour la réalisation d'un des objectifs principaux de la psychiatrie moderne, la collaboration étroite de l'ensemble de l'équipe par la formation des personnels.

(33) Une illustration particulièrement spectaculaire de cet optimisme, fruit d'une bonne conscience obtenue par la réduction des déterminations extérieures est justement donnée par D. Martin, Aventure en psychiatrie, op. cit. (Martin est un représentant typique de ce courant anglo-saxon des « communautés thérapeutiques » qui illustre le propos d'une réforme interne à la psychiatrie par la transformation de l'hôpital traditionnel-autoritaire en communauté permissive).

(34) Au risque de choquer, on peut aussi se demander si la supériorité, du point de vue sociologique, de la conceptualisation des psychiatres italiens ne tient pas pour une part au moins au fait qu'en Italie la psychanalyse ne représente pas encore dans les milieux médicaux « avancés » la légitimité culturelle quasi exclusive, et qu'il est alors possible de proposer sérieusement d'autres grilles pour interpréter les problèmes socio-psychiatriques. C'est en fait la question de la fonction d'alibi psychologisant qu'assume la psychanalyse dans le système des idéologies dominantes qui se dessine derrière cette remarque, ce qui suffit à montrer qu'elle exigerait de tout autres développements.

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Extraits, deuxième partie :

(pp.78-83)

En opposition à la propension psychologisante de la plupart des psychiatres et des psychanalystes, la tentation d'un certain nombre de critiques socio-politiques de la psychiatrie qui se développent actuellement autour de la mise en cause de sa fonction « répressive » est de nier jusqu'à la possibilité d'une médecine mentale en faisant du trouble psychique un effet direct des contradictions sociales. Cette manière de procéder, proprement métaphysique en ce qu'elle économise toute réflexion sur le rapport entre aliénation pathologique et aliénation sociale en niant abstraitement un des termes du problème, procure de surcroît à l'impérialisme médical sa meilleure défense en lui permettant de dénoncer, derrière la mise en question de son monopole, la méconnaissance de la réalité psychique dans ses manifestations pathologiques.

En dépit de son orientation politique radicale, l'équipe de Gorizia échappe à ces simplifications en laissant une place en creux pour une dimension psycho-pathologique de la maladie mentale dont un savoir vraiment objectif pourrait faire la théorie. L'analyse s'attache exclusivement à « l'aspect social » de la maladie mentale mais elle montre que, s'agissant des malades hospitalisés, ces déterminations non médicales rendent à peu près complètement compte du statut qui leur est imposé. Comme pour Maud Mannoni, « le problème n'est pas celui de la maladie en soi (ce qu'elle est, quels en sont les causes et le diagnostic) mais seulement de déterminer quel est le type de relation qui s'instaure avec le malade» (p. 112) (35).

Dans cette « relation », ce n'est évidemment pas le simple rapport médecin-malade conçu comme un fait d'intersubjectivité qui est déterminant, mais le rapport d'objectivation qui constitue la réalité sociale du malade et de sa maladie à travers le système d'exclusion que représentent les institutions psychiatriques. Il n'y a en effet aucune commune mesure entre ce que pourrait requérir un malade du fait de son état et la situation qui lui est faite dans les « établissements de soin ».

Il serait cependant naïf d'interpréter cette situation fort peu satisfaisante du point de vue médical comme exprimant de simples manquements par rapport à une vocation thérapeutique qu'il appartiendrait malgré tout à la psychiatrie d'incarner. Ce n'est pas tellement que la médecine mentale accomplisse mal son mandat thérapeutique, mais le fait qu'elle accomplisse un autre mandat que médical qui est en question. Il existe en effet une disparité flagrante entre les incertitudes du savoir médical que les psychiatres, en général, reconnaissent, et le dogmatisme du fonctionnement de la psychiatrie. Cela tient à ce que, à travers ses raffinements nosographiques par exemple, elle plaque en fait sur certaines catégories de la population des schémas sociaux, grossiers mais efficaces, d'exclusion. Ainsi, en tant qu'elles ont eu des effets pratiques importants, les classifications psychiatriques ont consisté pour l'essentiel à percevoir - rejeter le malade mental comme inférieur et dangereux, deux modalités de l'indésirabilité sociale.

Cette analyse peut être vérifiée aux différents niveaux de l'intervention psychiatrique. Avant le « placement » elle arrache au milieu familial ou de travail un sujet qui « posait des problèmes » (à lui-même et aux autres), mais l'étude de la « carrière » du malade mental montre bien qu'interviennent dans ce processus une série de « contingences » qui ne sont pas, il s'en faut, toutes en rapport avec l'état mental (36). L'internement qui intervient ensuite représente l'état de dé-responsabilisation complète auquel ne correspond qu'exceptionnellement une « régression » proprement pathologique, mais que l'organisation métallique de la vie asilaire suscite et entretient. Disposant désormais entièrement du malade, la psychiatrie va pouvoir, comme Goffman l'avait entrevu, « découvrir un crime qui soit adapté au châtiment » (37) et reconstruire la nature du reclus pour l'adapter à ce crime. De fait « cette science dont le résultat paradoxal a été d'inventer un malade à l'usage des paramètres inventés pour le guérir » (Basaglia, p. 132) ne parvient que secondairement à réhabiliter les sujets qui lui sont confiés, mais elle réussit parfaitement à les neutraliser en justifiant par des rationalisations scientifiques la nécessité de ce gardiennage, conséquence d'une exclusion sociale dont elle se fait par là l'instrument.

« L'exclusion du malade libère ainsi la société de ses éléments critiques et confirme du même coup la validité du système de normes qu'elle a établi » (p. 113).

En cela réside le « mandat social » qu'exerce la psychiatrie. Il existe plusieurs catégories d'indésirables, différentes raisons de l'être, et divers types de spécialistes préposés à les contrôler. Le malade mental est un improductif, comme les chômeurs, les indigents, les malades pauvres, les vieillards. Il est aussi dangereux, moins pour les passages à l'acte qu'il effectue rarement dans la réalité que pour l'exemple d'une transgression des normes qui ne saurait davantage rester impunie qu'un acte criminel. Cependant, « irresponsable », il ne peut être justiciable du même traitement que le criminel, d'autant moins qu'en dépit des stéréotypes négatifs attachés à son personnage, il demeure en lui quelque chose de pathétique et de pitoyable. La prise en charge psychiatrique est le mode de contention (et si possible de guérison) qui convient à son cas : à tout le moins est-on assuré que ce malheureux, dépouillé de tout droit et de toute responsabilité sur son propre destin, ne sera pas inhumainement traité puisqu'il se trouve entre les mains des spécialistes les plus scientifiquement compétents et les plus humainement irréprochables, les médecins. La psychiatrie fournit donc la couverture idéologique à une opération dont le mécanisme est moins à rechercher dans l'économie de la maladie que dans les structures de distribution du pouvoir social et le système des normes dominantes qui imposent la suprématie du productivisme et de l'ordre moral. Ce n'est point que le psychiatre soit « méchant » et qu'il se désintéresse de la guérison des malades. Il n'en demeure pas moins que ce qui est requis impérativement de lui (son mandat social), ce n'est pas d'abord la guérison. Sa conscience professionnelle, la déontologie médicale, les rationalisations thérapeutiques (cf. par exemple toute la littérature psychiatrique du XIXe siècle sur « la nécessité de l'isolement ») ont la fonction de toutes les idéologies justificatrices : « Dans l'organisation complexe de l'espace fermé où le malade s'est trouvé isolé pendant des siècles, les nécessités du régime, du système, n'ont exigé du médecin qu'un rôle de surveillant, de tuteur intérieur, de modérateur des excès auxquels pouvait conduire la maladie : le système valait davantage que l'objet de ses soins » (p. 119).

Du point de vue de la pratique quotidienne, si le psychiatre est ainsi avant tout un des spécialistes qui ont reçu une délégation de pouvoir pour « gérer les terrains de la déviance », il appartient à celui qui en est conscient de nier cette négation de l'humanité sociale du malade et de nier l'institution qui est le moyen de cette négation. Le psychiatre remplit en effet d'autant mieux son mandat traditionnel qu'il parvient à objectiver complètement le malade en l'identifiant à travers sa maladie au système institutionnel qui le prive de toute initiative. La première brèche dans cet état de fait va donc être la réinstauration dans ce milieu mort de possibilités d'initiatives et d'alternatives à partir de lieux de discussions et de décisions comme l'assemblée générale quotidienne des malades de Gorizia où le maximum d'éventualités sont débattues de la manière la plus démocratique, qu'il s'agisse de l'organisation de la vie matérielle de l'hôpital ou des traitements et des sorties.

Cette « dialectisation » ou cette « problématisation » de l'existence concrète par une transformation des relations interpersonnelles dans l'hôpital ne représente cependant que la première étape de la négation de l'institution, celle que tentent aussi de réaliser (et à laquelle s'arrêtent) les « communautés thérapeutiques » anglo-saxonnes. A s'en tenir là, on ne procéderait en effet qu'à une inversion du signe de l'institution (à son renversement idéaliste), et non à sa négation. Si la situation du malade mental est fondamentalement le produit d'une violence sociale, c'est à l'amener à dévoiler la nature de cette violence que doit viser en dernière analyse l'activité thérapeutique.

Négativement d'abord, cela signifie que le médecin doit refuser d'accomplir son mandat social de domestication par des initiatives qui dissimuleraient cette violence, « refuser tout acte thérapeutique qui ne viserait qu'à atténuer les réactions de l'exclu envers l'excluant » (p. 107). Ainsi l'agressivité du malade, au lieu d'être simplement réprimée ou interprétée comme un pur acting out pathologique, pourra dans certains cas fournir le point de départ d'une tension dynamique entre médecin et malade qui rompe le cercle vicieux de l'autoritarisme et du paternalisme. Mais, positivement, cette démarche peut mettre le sujet sur la voie de la découverte de l'injustice sociale qui lui est faite. Il n'est pas utopique en effet de penser, puisque l'hôpital fonctionne sur une logique sociale bien plus que thérapeutique, et que le reclus y est constitué en exclu davantage qu'en malade, qu' « au contact de la réalité institutionnelle — et en nette contradiction avec les théories technico-scientifiques — des éléments (puissent être) mis en évidence qui renvoient à des mécanismes étrangers à la maladie et à sa cure » (p. 108).

Voie dangereuse d'ailleurs, et en plusieurs sens du mot, aléatoire aussi parce que, comme le remarque Giovanni Jervis (p. 243), l'aliéné n'est pas l'exploité, il est le « rien » du système, sa scorie et son déchet qui a cessé d'être une existence problématique depuis qu'il est enfermé. Que le malade n'ait même pas le recours de représenter une opposition explique le paradoxe le plus périlleux de l'entreprise : ce sont les détenteurs du pouvoir et des privilèges, les médecins qui, dans une position qui n'est pas sans rappeler celle d'une avant-garde révolutionnaire, inspirent la lutte contre l'institution et pour l'auto-destruction de leur propre statut. Ce nihilisme cependant n'est pas arbitraire en ce qu'il traduit en pratique la contradiction fondamentale mais presque toujours dissimulée de la psychiatrie. Seule une conduite contradictoire peut renverser l'institution et priver ainsi la société du lieu qu'elle avait précisément créé pour enterrer ses contradictions. C'est par là révéler une part de la vérité sur cette société qui ne peut vivre « normalement » qu'en excluant par la violence une partie de ses membres. « Nier » l'institution, c'est donc montrer que la violence qu'elle visait à enclore est vraiment une violence sociale, sécrétée par la société, ce qui fait éclater la coupure absolue entre le monde normal qui serait le bien et la norme, et l'institution totalitaire qui serait le rien que la pathologie mérite :

« (Cette communauté) deviendra thérapeutique dans la mesure où elle saura discerner les facteurs de violence et d'exclusion présents dans l'institution comme dans la société toute entière : en créant les préalables d'une prise de conscience progressive de cette violence et de cette exclusion pour que le malade, l'infirmier et le médecin — en tant qu'éléments constitutifs de la communauté hospitalière et de la société globale — puissent les affronter, les dialectiser et les combattre en les reconnaissant comme étroitement liés à une structure sociale particulière, et non comme un état de fait inéluctable » (p. 133).

Il ne m'appartient pas de juger la portée thérapeutique de cette subversion du point de vue médical, encore que l'expérience semble prouver que Gorizia supporte la comparaison avec les meilleurs établissements psychiatriques, tant pour l'atmosphère de liberté qui y règne que pour le nombre de « guérisons » mesuré au taux de sorties. Par contre, pour une théorie sociale du fait psychiatrique, cette démarche donne à voir ce qui se dissimule derrière l'autonomisation du collectif de soin et la pseudo-indépendance des rationalisations médicales : l'institutionalisation de la maladie mentale comme un produit de déterminismes sociaux globaux qui, en dehors de l'établissement et en deçà des conduites thérapeutiques, lui imposent leurs caractéristiques. Inviter le malade, l'infirmier, le médecin à se rencontrer face à des enjeux non psychiatriques, c'est les reconnaître comme des sujets sociaux dont le rapport en miroir soignants-soignés n'épuise pas la réalité, mais dont au contraire la forme de la relation thérapeutique est définie dans et par les contradictions de la société en général. La « négation » de l'institution, en dépit de son volontarisme, prend davantage au sérieux la réalité sociologique des structures asilaires que les tentatives « technico-scientifiques » pour les sublimer en les humanisant, car elle retrouve à leur origine l'objectivité des rapports de force qui déterminent également dans les autres domaines de la vie sociale le destin des sujets sociaux.

Par cette voie, l'intérêt principal du courant « anti-psychiatrique » italien est de radicaliser certaines tendances de la réflexion psychiatrique et psychanalytique moderne. Celle-ci, depuis l'échec de l'organicisme, a tenté de sortir du cadre étroit qui enfermait la problématique de la maladie mentale dans la recherche d'une perturbation fonctionnelle du système nerveux. La réinterprétation psychiatrique du courant phénoménologique, la psychanalyse, l'analyse des milieux concrets dans la lignée de Sullivan et des théoriciens des groupes, l'intérêt porté aujourd'hui aux « familles pathogènes », etc., sont autant de tentatives dans ce sens. Mais elles se caractérisent toutes par une commune censure des déterminismes objectifs et politiques pesant sur l'organisation de la médecine mentale comme si elles s'arrêtaient, par timidité intellectuelle et/ou politique, au moment de franchir le seuil qui sépare le médical du social. La contrepartie de ces déviations psychologisantes est immédiate concernant le problème institutionnel, soit qu'on l'élimine purement et simplement comme la psychanalyse s'est crue longtemps autorisée à le faire, soit que l'on prétende le maîtriser en se contentant d'en modifier les données les plus immédiates par des aménagements matériels associés à une nouvelle pédagogie des relations interpersonnelles. L'expérience de Gorizia propose à la réflexion un autre modèle que l'on peut discuter, mais dans le cadre d'une problématique proprement sociologique :

« En ce sens, la dénonciation de la psychiatrie asilaire traditionnelle comme système de pouvoir vise essentiellement deux buts : d'une part, fournir une série de structures critiques propres, avec d'autres, à ruiner les « vérités qui vont de soi » sur lesquelles se fonde l'idéologie de notre vie quotidienne; d'autre part attirer l'attention sur un monde — le monde institutionnel — où la violence inhérente à l'exploitation de l'homme par l'homme se résorbe dans la nécessité d'écraser les bannis, de surveiller et de rendre inoffensifs les exclus. Les hôpitaux psychiatriques peuvent nous apprendre bien des choses sur une société où l'opprimé est de plus en plus éloigné de percevoir les causes et les mécanismes de l'oppression » (G. Jervis, p. 246).

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NOTES

(35) Cf. également Giovanni Jervis : « On a trop souvent accepté d'enthousiasme des considérations sommaires sur « le mythe de la maladie mentale » sans voir clairement les difficultés et les contradictions que soulève, aussi nécessaire soit-elle, une destruction de l'image traditionnelle (aussi bien « vulgaire » que « scientifique ») de la folie» (p. 229).

(36) Cf. la préface de Fr. Basaglia à l'édition italienne d'Asiles, d'E. Goffman. Cette préface montre qu'une analyse « objectiviste » du type de celle de Goffman, et une critique « politique », comme celle de Basaglia, ont des effets théoriques homologues, soit avant tout l'exigence de la subordination du point de vue médical pour rendre compte objectivement du fonctionnement « institutionnel ». Franco et Franca Basaglia ont également publié, sous le titre significatif de Morire di Classe (Ed. G. Einaudi, Turin, 1969) un montage photographique sur la vie en hôpital psychiatrique, qui illustre à quel point on est en droit de s'étonner que la plupart des psychiatres et des psychanalystes « institutionnels » l'interprètent avant tout comme un « milieu thérapeutique » caractérisé par l'application du « schéma médical-type », pour parler comme Goffman.

(37) E. Goffman, Asiles, trad, fr., Paris, Ed- de Minuit, 1968, p. 133

 

Pour s'armer en conséquence :

Le pouvoir médical

La maladie : un terrain subversif ?

Psychiatrie : la peur change de camp

Antipsychiatrie : les enjeux éthiques

L'expérience italienne de psychiatrie démocratique

Pouvoir et psychiatrie

PLAQUETTES POUR LES PATIENTS hospitalisés (ou faisant l’objet de « programme de soins ») sans consentement, présentant leurs droits

« AU SECOURS ! On veut "assassiner" le Secteur ? QU'IL CRÈVE ! »

- Le journal contre l'enfermement psychiatrique SANS REMEDE

- Manuel de savoir être fou en société : A claire voie

00:08 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

23/12/2011

« Inquiète ton voisin comme toi-même », par Gérard Rabinovitch

« L'anxiété demeure pratiquement entière devant le fait qu'aucune conditions sociétales qui ont rendu Auschwitz possible n’a véritablement disparu et qu’aucune mesure efficace n’a été prise pour empêcher ces possibilités et ces principes de produire des catastrophes de même nature que celle d’Auschwitz ; comme l’a récemment énoncé Leo Kuper, "l’Etat territorial souverain réclame, comme partie intégrante de sa souveraineté, le droit de commettre un génocide ou de perpétrer des massacres génocidaires contre les peuples soumis à son autorité et l’ONU, en pratique, défend ce droit." (…) Derrière cette alliance se tient fermemement l’Etat « jardinier » moderne, qui considère la société qu’il gouverne comme un objet à dessiner, cultiver et à débarasser de ses mauvaises herbes. »

(Zygmunt Bauman, Modernité et holocauste)

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« Inquiète ton voisin comme toi-même »

Notes critiques sur Modernité et Holocauste de Zygmunt Baumann

Gérard Rabinovitch

2003

 

Résumé.

Le nazisme demeure, malgré la profusion maintenant des travaux des historiens, un non-pensé de l’Occident. L’auteur commente, ici, la thèse du sociologue Zygmunt Baumann qui inscrit l’extermination des Juifs dans la logique instrumentale de la modernité, via les schèmes de l’action bureaucratique et l’établissement criminel d’un principe « d’ingénierie sociale ». S’il salue la percée bienvenue de cette construction, il en pointe aussi une insuffisance. Il y a dans le nazisme un précipité de destructivités fondamentales, de jouissances thanatophiles, dont la thèse de Baumann ne parvient pas à rendre compte.

LIRE LE TEXTE ICI

LIRE AUSSI : « L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich : la Question de l'eugénisme », par Benoit MASSIN

18:45 Écrit par anormopathe dans Articles | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

« L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich : la Question de l'eugénisme », par Benoit MASSIN

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Article publié dans L'Information Psychiatrique, Revue Mensuelle des Psychiatres des Hôpitaux, vol. 72-718, n°8, octobre 1996, pp.811-822. (N° spécial: Le sort des malades mentaux pendant la Guerre 1939-1945).

Avec l'aimable autorisation du rédacteur en chef.

L'Euthanasie psychiatrique sous le IIIe Reich:

la Question de l'eugénisme

Benoit MASSIN


"L'État national-socialiste est édifié sur la biologie"

Prof.Pohlisch (psychiatre-généticien), 1938.

"Aucun enfant nouveau-né ne devrait être reconnu humain avant d'avoir passé un certain nombre de tests portant sur sa dotation génétique (…). S'il ne réussit pas ces tests, il perd son droit à la vie" 

F. Crick, généticien, Prix Nobel de médecine 1962.

Aucun psychiatre n'a jamais été obligé de participer directement aux différentes actions d'euthanasie [Les quatres actions principales furent: l'euthanasie des enfants, T4, "euthanasie sauvage" et "l'Action Brandt"..] Il ne s'agissait pas d'un "ordre" (Befehl) mais d'une "autorisation" (Ermächtigung) avec dotation de "pleins pouvoirs" (Vollmacht) [Mitscherlich & Mielke 1978: 13; Klee 1983: 306; Aly et al.1985: 19; Reform und Gewissen 1985: 24; Proctor 1988: 193.]. L'euthanasie de plus de plus de 150 000 patients allemands [* Nous ne parlons pas ici de l'assassinats des malades mentaux en Pologne et en URSS accomplis par les Einsatzgruppen (cf. Ebbinghaus & Preissler in Aussonderung und Tod 1985; Jaroszewski in Rapoport & Thom (éd.) 1989) mais seulement de l'euthanasie réalisée par des médecins, dans les frontières du "Reich allemand". L'opération T4, qui s'arrêta en août 1941, fit 70.200 victimes, l'euthanasie des enfants, environ 6000. L'euthanasie sauvage et l'action Brandt, du fait de leur aspect décentralisé et camouflé, sont plus difficiles à évaluer. Cependant, fin 1941, le nombre de lits "libérés atteignait 93.500, soit plus d'un patient psychiarique sur trois (Klee 1983: 340-41). Dans des régions comme Berlin et la province de Brandenburg, le nombre de patients encore vivants en 1945 représentait 16% du niveau de 1938 (2.579 contre 15.733), soit une mortalité de 84% (Huhn in Aly (éd.) 1989: 196). En Saxe, on passe de 9647 patients en janvier 1940, à 3262 en janvier 1945 (66%). Si l'on appliquait de tels quotients à l'ensemble de l'Allemagne (283.000 lits psychiatriques), on atteindrait entre 187.000 et 235.000 morts. Même en tenant compte des disparités régionales, de la réinsertion d'un certain nombre de malades grâce aux nouvelles approches thérapeutiques (electrochocs, etc.) et des patients renvoyés dans leur familles pour les protéger de l'euthanasie, le chiffre de 150 000 représente donc un minimum. ] put se dérouler sans difficuté sur le plan médical grâce à la collaboration, à l'adhésion ou à la tolérance de l'immense majorité des psychiatres - "tout à fait favorables aux mesures plannifiées" - sans laquelle elle n'aurait pas été possible. Nombreux furent les scientifiques à se ruer sur les "matériaux humains" fournis par l'euthanasie [Presque toutes les facultés de médecine et plusieur instituts de recherche en neurologie et en psychiatrie, y compris les deux instituts les plus prestigieux - l'Institut Kaiser-Wilhelm de Recherche sur le Cerveau (Berlin) et l'Institut Allemand de Recherche Psychiatrique (Munich) - profitèrent de l'euthanasie pour se procurer des "matériaux" humains (des cerveaux) et pratiquer des expériences humaines (cf. Reform und Gewissen 1985).]. Par contre, les cas de résistance ouverte de la part des psychiatres au nom de la psychiatrie (et non des religieux) se comptent sur les doigts d'une main. Cette "médecine sans humanité" ne fut donc pas le fait de quelques SS sadiques, médecins marginaux et "pseudo-scientifiques" illuminés, mais compromet l'ensemble de la profession psychiatrique, "des psychiatres tout à fait normaux, habituels et représentatifs de leur science" [Siemen 1982: 8. L'expression "médecine sans humanité" est la traduction du titre du premier livre allemand sur les crimes médicaux sous le nazisme, cf. Mitscherlich & Mielke 1978 (1ère version: 1948).].

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« L’expérience italienne de psychiatrie démocratique », par Mario Colucci

Deux versions modifiées et plus longues de cet article ont déjà paru, sous le titre “La dangerosité en psychiatrie : la réponse italienne” dans le Mensuel de l'Ecole de Psychanalyse des Forums du Champ Lacanien, n°12, 2006, et dans P. Chevallier, T. Greacen, Folie et justice : relire Foucault, Editions Erès, Toulouse 2009. Ici en PDF : « Le “moment heureux” de la psychiatrie italienne »

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L’expérience italienne de psychiatrie démocratique

par Mario Colucci

SOURCE : Bruxelles Laïque Echos n°72, « Le bon, le fou et le troublant », Mars 2011

Au lendemain de la seconde guerre mondiale, la psychiatrie italienne était très en retard par rapport à celle d’autres pays européens. Le nombre d’internés dans les asiles arrivait à 110 000 personnes. Les hôpitaux psychiatriques italiens n’étaient que des lieux de surveillance, enfermement et répression.

Pour la psychiatrie, l’isolement est l’instrument thérapeutique par excellence. Il s’agit de la solution idéale pour toutes les questions d’ordre public que le pouvoir administratif ne sait pas résoudre. Le pouvoir administratif, à travers le mandat des médecins, pourra garantir l’ordre public, à l’abri de toute accusation d’arbitraire. La médecine mentale se substitue à la souveraineté du droit, en cachant l’internement derrière la nécessité du soin et de l’assistance. Grâce au diagnostic, il naturalise la folie, c’est-à-dire qu’il la transforme en un objet de nature, il la rationalise en tant que trouble mental et enfin, il en justifie l’internement dans l’institution en tant qu’elle est dangereuse. Enfermée dans l’institution, la folie trouve sa pleine réalisation dans le rôle de maladie mentale.

La loi italienne de 1904 sanctionne l’internement des malades qui étaient définis comme “dangereux pour eux-mêmes et pour les autres et source de scandale public” et qui doivent être soignés dans des instituts spéciaux, les asiles, par des médecins spéciaux, les psychiatres. La psychiatrie acquiert un pouvoir énorme. Mais elle se trouve contrainte dans un espace à part. Ce n’est pas seulement le malade qui est interné à l’asile mais le médecin aussi qui, avec sa nouvelle discipline, partage le même sort. Alors, comment sortir de l’isolement ? Au XIXe et au XXe siècle, la psychiatrie étend son domaine en dehors des murs de l’asile et au-delà de la maladie pour faire valoir son savoir dans le contrôle généralisé et dans le fonctionnement de la population. Ce qui l’expose inévitablement au risque de renoncer à son devoir thérapeutique de soin et de devenir, comme dit Foucault, “une branche spécialisée de l’hygiène publique [...] un domaine particulier de la protection sociale, contre tous les dangers qui peuvent venir à la société du fait de la maladie”.[1]

En Italie, un tournant radical a été pris grâce à la figure du psychiatre Franco Basaglia. Il se forme à l’université de Padoue dans les années cinquante, où il travaille comme assistant à la clinique pour maladies nerveuses et mentales. Insatisfait par la psychiatrie positiviste, il s’ouvre aux courants d’inspiration phénoménologique et existentielle. En 1961, il abandonne la carrière universitaire et devient directeur de l’asile de Gorizia.

Dès qu’il y arrive, il est dégoûté par la condition inhumaine dans laquelle se trouvent les patients, par les violences auxquelles ils sont soumis, par le manque substantiel de valeur thérapeutique du lieu. Aidé par un groupe de jeunes collaborateurs et s’appuyant sur l’expérience anglaise de la Communauté thérapeutique de Maxwell Jones, Basaglia s’engage dans un travail de transformation institutionnelle. On abolit les contentions physiques et les thérapies de choc, on organise des assemblées de service et plénières, on ouvre les portes des pavillons et les grilles de l’hôpital. En d’autres termes, on cherche à “mettre entre parenthèses la maladie”, comme dit Basaglia, pour s’occuper du malade. Le geste phénoménologique d’épochè[2] est une suspension du discours psychiatrique organiciste, avec sa clinique du déficit et son invalidation du sujet fou et de son discours. Suspension du regard psychiatrique qui réduit la folie à un fait de nature, à une maladie mentale entendue comme appauvrissement cognitif et affectif, déchéance, dégénération, événement incompréhensible, incurable, inguérissable, enfin imprévisible et donc dangereux. Il dérive de cette clinique du déficit un concept de protection de la société contre le fou qui historiquement coïncide avec l’isolement et l’internement institutionnel.

Bien vite cette opération d’épochè faite par Basaglia va prendre un caractère éthique et politique : une fois démasquée la contradiction fondamentale de la psychiatrie, qui occulte sa fonction sociale sous une prétendue neutralité scientifique, le rôle des psychiatres va entrer en crise et cela va rendre possible une critique radicale des institutions dans lesquelles ils travaillent. La thèse de base est que l’hôpital, destiné au traitement des maladies mentales, est en réalité le lieu de leur chronicisation et de leur aggravation.

Ce qui frappe fortement Basaglia, c’est de constater qu’à l’intérieur de l’institution, la folie n’a plus de force. La folie a été transformée, vidée de toute énergie. Dès qu’il arrive à Gorizia, écrira-t-il, il rencontre le parfait hospitalisé, le malade mental assujetti et adapté au pouvoir institutionnel, “celui qui se présente complètement domestiqué, docile au vouloir des infirmiers et du médecin ; celui qui se laisse habiller sans réagir, qui se laisse laver, nourrir, qui s’offre pour être remis en ordre comme on remet en ordre sa chambre le matin, le malade qui ne complique pas les choses avec ses réactions personnelles, qui se conforme même sans protester, passivement, au pouvoir de l’autorité qui le protège”.[3] L’image du parfait hospitalisé au summum de sa carrière institutionnelle est l’image d’un homme vidé. Vidé de sa force, de son énergie, de ses droits, de ses capacités de réaction critique. Vidé de sa folie.

Le système de pouvoir lui-même qui fonctionne à l’intérieur de l’asile s’organise selon une disposition tactique, qui doit permettre de dompter “quelque chose qui est un danger, quelque chose qui est une force”.[4]

Le problème pour la psychiatrie n’est plus celui de la vérité de la maladie, mais, comme dit Foucault, “un problème de victoire”.[5] Il s’agit de dominer ou de vaincre quelque chose qui a les caractéristiques du danger et de la force. La folie, celle de l’individu furieux, est faite de force dangereuse. Foucault, toujours, dit : “De sorte que, si tel est bien l’objectif de la tactique asilaire, si c’est bien ça l’adversaire de cette tactique : la grande force déchaînée de la folie, eh bien, que peut être la guérison, sinon la soumission de cette force ?”.[6]

Les psychiatres ne croient plus pouvoir vraiment éliminer le délire du malade, ils se dotent au contraire des moyens nécessaires pour soumettre la force dangereuse de la folie.

C’est pour cela que Basaglia, à Gorizia, dans la tentative de renverser la logique du fonctionnement de la machine asilaire, cherche à faire pencher la balance du pouvoir du côté des internés. Pour lui, l’action thérapeutique, c’est avant tout créer des occasions pour que les internés puissent s’exprimer, pour qu’ils arrivent même à manifester la force de leur folie.

Les assemblées de Gorizia ont ce premier objectif : contester et faire en sorte que le discours produit se déplace du psychiatre à l’interné. On fait de la thérapie à partir du moment où on laisse la place à la voix des internés, à ceux surtout qui ne sont pas d’accord, car il faut leur redonner la possibilité d’exprimer encore cette agressivité qui est leur seule ressource contre l’anéantissement institutionnel. Basaglia écrit : “ceux qui participèrent à cette première communauté furent choisis parmi ceux qui […] s’étaient montrés les moins adaptables et donc qui possédaient encore une bonne dose d’agressivité sur laquelle on aurait dû parier”.[7]

Basaglia mise sur ceux qui sont le moins adaptables, sur ceux qui sont dotés d’une bonne dose d’agressivité, autrement dit, il compte paradoxalement sur l’aspect qui historiquement a représenté l’objectif de l’action répressive de la psychiatrie : c’est-à-dire la force de la folie, l’agressivité du malade, sadangerosité. Jouer sur l’agressivité de l’interné est le seul moyen d’annuler tout sentiment de reconnaissance et de dévouement et de mettre en place, dit Basaglia, “une vraie relation […] un rapport de tension réciproque qui, tout seul, peut être capable – actuellement – de rompre les rapports autoritaires et paternalistes qui étaient la cause, encore jusqu’à hier, de l’institutionnalisation”.[8]

Le droit à l’expression de l’agressivité pour l’interné veut dire avoir le droit de retrouver sa subjectivité dans une action de résistance à la rationalisation scientifique qui l’invalide ; avoir le droit de remettre en question les rôles à l’intérieur de l’institution ; avoir le droit de construire un savoir alternatif au savoir maître de la clinique psychiatrique qui permette de laisser de la place aux voix des internés. Leur savoir est le prototype de ceux que Foucault lui-même – dans le cours Il faut défendre la société – définit comme les savoirs assujettis : “Par “savoirs assujettis”, j’entends également toute une série de savoirs qui se trouvaient disqualifiés comme savoirs non conceptuels, comme savoirs insuffisamment élaborés : savoirs naïfs, savoirs hiérarchiquement inférieurs, savoirs en dessous du niveau de la connaissance ou de la scientificité requises”.[9]

Il s’agit de savoirs qui résistent au pouvoir, qui opposent leurs particularités au discours général de la science, qui ont le droit de critiquer l’exclusion d’une communauté, d’une citoyenneté, et donc de mettre en crise la cité et l’organisation sociale qui a permis “l’institution totale” qu’est l’asile. La sortie des malades de l’asile est le début de cette crise de la cité qui a peur de leur prétendue dangerosité.

Après Gorizia, les autres expériences de Basaglia, à Parme et à Trieste, sont fondées sur la prise de conscience qu’il ne suffit pas de réformer l’asile, mais qu’il est nécessaire de l’abolir. Dans les années soixante-dix, les expériences de désinstitutionalisation se multiplient en Italie et une mobilisation plus organique contre l’institution asilaire se développe, qui aboutira à la loi 180 de 1978. La psychiatrie est enfin réglementée par une loi sanitaire et non pas par une loi spéciale, comme celle d’avant 1904. La nouvelle loi dispose la fermeture des asiles et établit comme règle inéluctable que l’on ne peut être soigné que pour des raisons de santé psychique et non de dangerosité sociale.

En effet, cette loi concerne les “normes pour les contrôles et les traitements sanitaires volontaires et obligatoires” et non pas la notion de dangerosité, qui disparaît complètement du texte législatif. La loi italienne sur la psychiatrie est une remise en question des principes sécuritaires qui inspirent d’autres législations. Il n’y a aucune obligation envers la justice mais uniquement envers la condition de santé de la personne. Les décisions concernant les traitements sanitaires relèvent d’un devoir éthique de soin et d’un devoir politique de tutelle de la santé du citoyen, non plus d’un devoir légal de défense de la société. L’hospitalisation d’office, qui était décidée par le préfet et exécutée par les forces de police, n’existe plus de même que l’hospitalisation sur demande d’un tiers.

Cela ne veut pas dire que le traitement sanitaire obligatoire – c’est-à-dire imposé contre la volonté de la personne – n’existe pas. Mais il ne peut être décidé que par le médecin – qui doit assumer toute la responsabilité de sa décision – et uniquement pour des raisons de santé de l’individu, jamais pour des raisons de dangerosité qui menaceraient le contexte social. C’est vrai que la maladie mentale peut, dans des circonstances données, amener à des conduites agressives et violentes, conduites que, d’ailleurs, on retrouve même chez des personnes qui ne sont affectées par aucun trouble psychique. Mais ce n’est pas vrai que la dangerosité est implicitement et invariablement liée à la maladie mentale. Un tel préjugé anachronique et invalidant ne peut valoir dans une législation concernant le traitement sanitaire de personnes affectées par un trouble psychique, car on transformerait une absurdité scientifique en un principe normatif.[10]

Mais procédons par ordre : le contrôle et le traitement des maladies mentales sont normalement volontaires. Ce n’est que dans des situations particulières que la personne peut être soumise à une procédure obligatoire. Ce traitement sanitaire obligatoire (TSO), d’une durée d’une semaine maximum, ne peut être appliqué qu’à partir du moment où trois conditions sont réunies, c’est-à-dire : 

1) la présence d’un trouble psychique pour lequel une intervention thérapeutique est nécessaire ;

2) l’impossibilité de soigner la personne en dehors de l’espace sanitaire (qui ne pourra plus être l’hôpital psychiatrique, que cette même loi a aboli) ;

3) l’absence de consentement aux soins de la part du malade.

Cette absence de consentement au soin interroge le médecin sur ce point central et délicat que représente le rapport entre maladie mentale et liberté. La tâche que la loi indique au médecin est de prendre en charge la liberté du malade, au sens de chercher à obtenir avec patience et ténacité son consentement aux soins et, quand cela n’est pas possible, de prendre en charge son refus. Il faut faire un choix responsable qui garantisse les droits de la personne et, en premier lieu, celui d’être soigné. En définitive, on ne peut pas se cacher derrière ce refus pour soutenir, de façon instrumentale, qu’il faut garantir le respect du libre choix de l’individu. De la sorte on masquerait une attitude de déresponsabilisation et l’abandon du malade dans une condition de solitude et de misère morale et matérielle. Au contraire, le médecin doit tout mettre en œuvre pour que l’on reconnaisse à la personne souffrante pleine voix au chapitre à l’intérieur d’un dispositif thérapeutique qui reste en équilibre précaire entre la tentation de contrôle pour raisons sanitaires et le danger opposé, de dérive sociale par refus du soin. C’est précisément dans cette négociation sans fin que réside l’esprit novateur de la loi, qui interroge le technicien quant à sa propre “responsabilité politique” de médiateur entre la souffrance de l’individu et la dimension sociale et institutionnelle dans laquelle cette souffrance s’exprime.

La culture judiciaire a reçu une leçon importante de la part du parcours de réforme psychiatrique. Malheureusement, la loi 180 n’a pas touché une autre “institution totale” présente en Italie, que constituent les Hôpitaux Psychiatriques Judiciaires et qui correspondent à l’internement de défense sociale en Belgique.

A travers sa jurisprudence, la Cour constitutionnelle a cependant établi que les exigences de santé d’un citoyen sont toujours plus importantes qu’une mesure de sécurité ségrégative qui risque de la menacer. Pour cela, le juge peut adopter, à la place de l’hospitalisation en Hôpital Psychiatrique Judiciaire, une autre mesure de sécurité qui permette de garantir des soins adéquats à la personne malade mentale. Ce peut être la liberté surveillée contrainte par la prescription de suivre un programme stable avec un Service de Santé mentale territorial. Le cadre territorial, c’est-à-dire, extra-hospitalier, est le lieu privilégié pour soigner les personnes atteintes de troubles mentaux, même si elles sont coupables. Il faut arriver à ce que les internés sortent progressivement et qu’ils soient confiés aux Services de Santé Mentale de leur lieu de résidence. Pour les personnes qui en plus de la mesure de sécurité doivent purger une peine, il faut prévoir une assistance adéquate en prison.

La loi 180 a montré qu’une psychiatrie sans asiles est possible et a changé la mentalité autour des maladies mentales chez les professionnels et dans l’opinion publique. L’abolition de la notion de dangerosité psychiatrique permet aujourd’hui à la culture judiciaire de mettre en question la notion de dangerosité sociale.

Basaglia dit : “Pour convaincre la population, il était nécessaire avant tout de remettre le fou dans la ville, dans la vie sociale. Nous avons ainsi suscité l’agressivité de la ville contre nous. Nous avions besoin de créer une situation de tension pour montrer le changement qui était en train de se produire. Avec le temps, la ville a compris ce qui était en train de se passer”.[11]

Prêter attention au conflit qui naît au sein d’un quartier, dès lors qu’un homme réputé dangereux revient chez lui, être présent et responsable en tant que professionnels dans la cité au moment même où on la violente, en aidant à comprendre ce qui se passe et en laissant redécouvrir la capacité d’initiative et le lien social, c’est cela qu’on peut entendre comme travail concret sur la dangerosité sociale. Le travail, au-delà de la spécificité psychiatrique, touche la ville. Entre consensus et opposition, la cité est mise face aux contradictions de la santé et de la maladie, de la liberté et du contrôle social, et elle doit répondre. C’est ça le véritable sens d’un travail que Basaglia appelle, “la transformation politique d’une communauté”.[12] Transformation qui n’est rien d’autre qu’un des parcours possibles de construction d’une démocratie.

Mario Colucci, psychiatre, chef du Service pour les Toxicomanies de Palmanova (Udine). Psychanalyste, chargé de cours à la Faculté de Psychologie de Trieste et à l’Institut pour la Clinique du Lien Social de Venise.

NOTES

[1] M. Foucault, Les anormaux. Cours au Collège de France. 1974-1975, édition établie sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana, par Valerio Marchetti et Antonella Salomoni, Seuil/Gallimard, Paris, 1999, p. 109. 

[2] La notion philosophique d’épochè a été proposée par les Sceptiques de l’Antiquité et développée ensuite par la phénoménologie de Husserl. Il s’agit de mettre en suspens ou entre parenthèses le jugement, l’attitude naturelle ou spontanée ou l’idée qu’on se fait d’une chose afin de mieux la connaître [NDLR]. 

[3] F. Basaglia, Potere e istituzionalizzazione. “Dalla vita istituzionale alla vita di comunità” (1965), dans Scritti, Einaudi, Torino 1981-82, tome I, p. 287. 

[4] M. Foucault, Le pouvoir psychiatrique, op. cit., p. 8. 

[5] Ibidem

[6] Ibidem., p. 10. 

[7] F. Basaglia, “La “Comunità Terapeutica” come base di un servizio psichiatrico. Realtà e prospettive” (1965), dans Scritti, cit., tome. I, p. 278. 

[8] F. Basaglia, “La distruzione dell’ospedale psichiatrico come luogo di istituzionalizzazione”, dans Scritti, cit., tome 1, p. 257 

[9] M. Foucault, Il faut défendre la société. Cours au Collège de France. 1976, édition établie, dans le cadre de l’Association pour le Centre Michel Foucault, sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana, par Mauro Bertani et Alessandro Fontana, Seuil/Gallimard, Paris, 1997, p. 8-9. 

[10] Cf. M. Colucci, P. Di Vittorio, Franco Basaglia. Portrait d’un psychiatre intempestif, Érès, Toulouse, 2005. 

[11] Basaglia, Psychiatrie et démocratie, Érès, Toulouse, 2007, p. 132. 

[12] Ibidem, p. 170.

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21/12/2011

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